Comment le petit monde politico-médiatique a couvert Strauss-Kahn tout un dimanche…

Publié le 16 mai 2011 - par - 1 291 vues
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Dimanche 15 mai 2011, tôt le matin, la nouvelle tombe, venue d’Outre – Atlantique : les médias annoncent à l’opinion publique française que Dominique Strauss-Kahn a été inculpé pour tentative de viol sur une femme de ménage de l’hôtel Sofitel à New York. Un peu plus tard dans la journée, Ryan  Sesa, porte-parole de la police de Harlem précisera : « Il a été inculpé d’agression sexuelle, de séquestration de personne et de tentative de viol sur la personne d’une jeune femme de 32 ans dans une chambre d’hôtel à New York ».

 

Soudain, la France a eu froid. Froid et honte de s’être sentie seule, d’avoir ainsi été salie et trahie car, même si les faits disculpaient éventuellement Monsieur Strauss-Kahn, il n’en demeure pas moins que l’image de la France à l’étranger restera souillée. Et cela, c’est impardonnable de la part d’un homme qui aspirait apparemment à la candidature à la magistrature suprême !

Tout aussi grave : non contents de se voir ainsi traînés dans la boue, les Français apprendront ensuite, dans la foulée, que la police américaine avait arrêté Dominique Strauss-Kahn dans un avion pris, semble-t-il, en toute hâte et en direction de Paris. La première question qui vient à l’esprit de tout être humain sain de corps et d’esprit est de se dire : « Pourquoi a-t-il ainsi tenté de prendre la fuite ? ». Pour autant, je n’ai pas l’intention ici de m’attarder sur des faits que je connais mal, la plupart d’entre eux n’ayant pas été, à ce jour, formellement prouvés, du moins à ma connaissance d’une part. D’autre part, Monsieur Strauss-Kahn bénéficie de la présomption d’innocence. Madame Royal précisera sur ce point : « Dominique Strauss-Kahn a droit, je pense, comme tout citoyen, à la présomption d’innocence. » Oui, en effet, Madame Royal, « tout citoyen a droit à la présomption d’innocence. » Mais ce qui aurait été particulièrement judicieux de la part de Madame Royal au passage, c’eût été de se demander si tous les citoyens avaient droit à une justice équitable et s’ils bénéficiaient également tous, dans la France de 2011, avec autant de force de la présomption d’innocence que celle que revendiquaient haut et fort tous les politiques que nous avons vu défiler sur tous les écrans de télévision en ce 15 mai. Qui peut affirmer aujourd’hui, preuves à l’appui, qu’il n’existe pas encore des Dreyfus en France ? Combien de vies ont été, sont aujourd’hui encore et seront peut-être demain broyées, parce que d’humbles citoyens n’avaient pas eu la chance de réunir tout ce que le gotha parisien compte de voix influentes et puissantes pour exiger, à cor et à cris, de respecter toutes les principes et les règles de la procédure judiciaire à l’encontre de   Monsieur Strauss-Kahn ? Je ne pense pas, en effet, que l’arrestation, dans des circonstances analogues, du plus humble des citoyens français, aurait mobilisé autant d’énergies au Parti Socialiste, généré une gêne si oppressante dans l’ensemble de la classe politique française, inspiré tant de discours nourris d’autant d’inepties que ce que nous avons  entendu et vu hier, y compris si le citoyen en question avait été innocent !

Voilà pour la présomption d’innocence. Attendons donc désormais que la justice américaine mène toutes les investigations nécessaires à son enquête et prenne les décisions qui s’imposent dans l’hypothèse où les faits seraient vérifiés.

Dans l’immédiat, ce qui me préoccupe, je le dis sans détour, c’est l’étrange pièce de théâtre qui s’est jouée sur les écrans de BFM-TV et i-Télé tout au long de cette journée du 15 mai 2011. J’avoue, en effet, être restée interdite devant certaines réactions  au cours de ce dimanche décidément pas tout à fait comme les autres.

Tout d’abord, Madame Boutin donne le ton en annonçant, avec une assurance, il faut bien l’avouer, déconcertante : « Je pense que vraisemblablement on a tendu un piège à Dominique Strauss-Kahn et qu’il y est tombé. » Et pour savoir qui aurait tendu un « piège » à Dominique Strauss-Kahn, elle ajoute : « Cela peut venir du FMI, ça peut venir de la droite française, de la gauche française. »

Comment Madame Boutin pouvait-elle, si tôt dans la journée, avancer la thèse du « piège » ? Que je sache, elle n’avait pas été témoin direct des faits. Dans le cas inverse, ne doutons pas que cela se saurait. Mais plus grave encore : il ne suffit pas de trouver ainsi des boucs émissaires tout désignés afin de dédouaner indirectement Monsieur Strauss-Kahn des faits reprochés en citant de la sorte « le FMI » puis « la droite française », puis enfin « la gauche française » …. Non, Madame Boutin, faut-il encore s’assurer que l’on est en mesure d’apporter les preuves de ce que l’on avance !

Arrive le journal de France 2 présenté par Laurent Delahousse qui revient amplement sur « l’Affaire » qui, s’y personne n’y avait pris garde, aurait pu nous faire croire que la Terre venait subitement d’interrompre sa rotation sur elle-même. Un débat suit. Débat où sont invités Caroline Fourest, Alain Duhamel, Franz-Olivier Giesbert et François Baroin. Tout le monde remarque le malaise perceptible de François Baroin qui semble tétanisé par la peur de dire un mot de trop. Alain Duhamel parle, quant à lui, carrément de « tragédie ». Rien que cela ! Et puis Caroline Fourest ne résiste pas à l’envie « d’épingler » Marine Le Pen qui semble, décidément, être devenue l’obsession d’un grand nombre de personnes, lui reprochant d’avoir enterré en quelque sorte Monsieur Strauss-Kahn en ayant occulté la présomption d’innocence. Madame Fourest a tout à fait le droit de ne pas apprécier les idées politiques de Marine Le Pen mais elle n’a pas droit de travestir de la sorte le discours de ses adversaires. En effet, voici très exactement ce que déclarait le matin même Madame Le Pen sur RTL : « D’abord, je remarque que la justice française devrait prendre quelques leçons de la justice américaine puisque la plainte qui semble être sérieuse d’une simple employée d’hôtel face au patron du FMI, semble avoir été entendue et qu’une enquête a été immédiatement diligentée. Il ne s’agit pas pour moi, vous savez que je suis avocat, de venir mettre en cause la présomption d’innocence mais les faits qui sont reprochés à Monsieur Strauss-Kahn, s’ils sont avérés, sont effectivement d’une très grande gravité. » Une élue qui affirme « Il ne s’agit pas pour moi de venir mettre en cause la présomption d’innocence », bafoue-t-elle le principe de la présomption d’innocence ? Non. Madame Fourest a donc bel et bien menti devant quatre personnes présentes sur le plateau de télévision et dont aucune n’a eu l’honnêteté de rectifier ses propos… Quelle leçon de déontologie !

Dans ce concert de petites lâchetés toutes plus détestables les unes que les autres, observées tout au long de cette tristement mémorable journée, la palme d’or revient incontestablement à José Bové qui regrettera que cette affaire serve les intérêts du Front National. Non, sans blague ? Mais que fallait-il faire alors, Monsieur Bové ? Fallait-il demander à la presse d’étouffer « l’Affaire Strauss-Kahn » ? Monsieur Bové ne peut pas indéfiniment compter à la fois au nombre de ceux qui reprochent à la presse de ne pas ou trop peu dénoncer certains scandales puis lui reprocher ensuite d’en développer d’autres quand cela ne semble pas lui convenir.

Alors, faut-il pour autant désespérer de tout le monde en France, de nos chroniqueurs, de nos journalistes, de nos intellectuels, de nos politiques ? Non, car dans ce concert de personnes toutes plus embarrassées les unes que les autres par l’Affaire Strauss-Kahn, embarrassées parfois à l’extrême au point de préférer garder le silence sous prétexte par exemple de ne pas vouloir « se joindre à la curée », il y a aussi quelques rares voix certes mais tout de même quelques voix qui ont osé dire, sans jamais trahir la présomption d’innocence de Monsieur Strauss-Kahn, ce que personne n’a eu le courage de révéler dans cette sordide affaire. Ainsi, François Bayrou ose reconnaître que « Tout cela est confondant, navrant et infiniment troublant ». La vérité, dans la bouche de François Bayrou, revêt la parure d’une tragédie authentiquement classique. Pas « la tragédie » de Monsieur Strauss-Kahn à laquelle se référait Alain Duhamel. Non, François Bayrou est trop intelligent pour commettre ce genre d’impair : il pense là, avec tact, à la tragédie de la France.

Mais surtout, je ne peux pas terminer le présent article sans remercier particulièrement le professeur Bernard Debré dont j’apprécie, en règle générale, la pertinence des analyses :

« Ce qui m’intéresse, c’est l’humiliation qu’il a mis sur toute la France. Vous vous rendez compte, un président du FMI, secrétaire général du FMI, un poste gigantesque. On en était fier, on pensait que le Français qui était là-bas avait une bonne réputation puis tout d’un coup, il est inculpé pour viol, tentative de viol, séquestration, tentative de fuite mais c’est une honte. Mais comment cet homme a pu faire çà ? Il y a des pulsions comme ça, cela se soigne. Encore une fois, présomption d’innocence mais vous savez, aux Etats-Unis, on ne va pas arrêter le président du FMI comme ça dans l’avion s’il n’y a pas quand même des faits graves, alors oui c’est vrai, ce n’est plus un homme recommandable. »

 

Oui, Monsieur Debré, vous avez été le seul ou presque à rappeler cette réalité simple : « Aux Etats-Unis, on ne va pas arrêter le président du FMI comme ça dans l’avion s’il n’y a pas quand même des faits graves. » C’est tout à votre honneur de l’avoir souligné. J’aurais juste apprécié, voyez-vous, qu’il y ait plus de voix dans la classe politique française, pour le clamer haut et fort plutôt que d’entendre des histoires toutes plus ahurissantes les unes que les autres, de « complot », « pièges » d’ennemis présumés de Monsieur Strauss-Kahn sans que l’ombre d’une preuve ne puisse être matériellement apportée dès 9h00 du matin en ce dimanche 15 mai 2011.

Il est 7h00, en ce matin 16 mai 2011 et je découvre déjà cette photographie qui a fait fait le tour du monde : Strauss-Kahn, les mains menottées dans le dos. Je me dis alors que  dans le flot d’incohérences, d’hypothèses délirantes et de bêtise crasse déversées, à quelques très rares exceptions près,  la veille sur toutes les chaînes et ondes de radio, Bernard Debré avait probablement eu, une fois de plus, l’analyse la plus courageuse et la plus lucide que l’on ait entendue à ce jour ….

Bonapartine

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