Comment ne rien comprendre à Jeanne d’Arc au nom d’une prétendue rationalité laïque…

Publié le 14 mai 2014 - par - 716 vues
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Jeanne d'ArcJe lis avec stupéfaction l’article de « Bernard Dorléans » sur Jeanne d’Arc.

http://ripostelaique.com/la-symbolique-jeanne-darc-un-peu-de-rationalite-laique-svp.html

Sous couleur de contester la version traditionnelle, suspecte d’absence de  « rationalité laïque » et d’immixtion religieuse abusive, « Bernard Dorléans » nous concocte une version à sa manière, qui n’est pas attestée par les documents subsistants de l’époque, à savoir les minutes des procès de Jeanne,  et divers écrits contemporains ou  postérieurs, minutieusement étudiés par Régine Pernoud, une historienne dont la compétence n’est pas contestée…

Il fait de Jehanne la « fille adultère d’Isabeau de Bavière » (au lieu de adultérine…) donc demi-sœur du Dauphin,  et imagine des conditions rocambolesques de son éviction de la Cour, puis de son retour.

Si les arguments de « Bernard Dorléans » étaient cohérents, on pourrait se demander pourquoi Isabeau, après avoir fait écarter sa fille de la Cour, lui aurait assuré une éducation aussi exceptionnelle, qui n’a été dispensée à aucune princesse, ni avant, ni après Jeanne, et pourquoi elle aurait imaginé de lui donner le rôle d’établir sur le trône son fils qu’elle avait laissé écarter. Ne parlons pas du procès et de l’exécution sur le bûcher…

Serait-il possible de persuader une jeune fille (qui a commencé à faire état de ses visions à l’âge de 13 ans), qu’elle avait un rôle guerrier à tenir dans une France occupée, simplement par des admonestations des religieux soi-disant chargés de l’endoctriner ???

Jeanne aurait-elle accepté d’aller à l’assaut à Orléans, où elle a été blessée, ou dans les autres batailles, pour obéir aux injonctions de Dom Tartempion ou de « l’Église » ???  Emprisonnée et condamnée au bûcher, aurait-elle continué à dire qu’elle obéissait à des inspirations intérieures ?

Il est vrai que selon « Bernard Dorléans,  Jeanne n’est pas morte sur le bûcher, contrairement aux nombreux témoignages de l’époque, mais a coulé des jours paisibles des années bien après.

 

De plus, les relations qu’entretenaient Isabeau de Bavière et Yolande d’Aragon, qui élevait le Dauphin avec ses propres enfants, n’étaient pas les meilleures, l’une étant du parti de l’Anglois, et l’autre du parti du Dauphin. On voit mal pourquoi,  d’une part, Isabeau de Bavière aurait voulu contrer ses alliés bourguignons et anglais, et pourquoi Yolande, si elle avait voulu participer à cette mascarade aussi farfelue qu’improbable, serait allée chercher la fille de son ennemie pour monter ce scénario de « story telling », et comment les deux se seraient accordées sur le choix de la jeune fille, et sur le fait essentiel que ce serait une fille, et comment Isabeau n’aurait pas ébruité le projet une fois que son exécution aurait commencé. Sans parler des obstacles posés par la foi, au moins pour Yolande, qui lui interdiraient d’inscrire Dieu et ses Anges dans le montage d’une opération de propagande, tout comme il eût été difficile à Jeanne de convaincre ses hommes de la suivre au combat si elle n’avait eu que l’éducation d’une fille.

L’intérêt de ce récit est bien, comme c’est clairement énoncé, d’évacuer le rôle du surnaturel, et de le banaliser en vulgaire magouillage entre deux reines aux intérêts opposés, réunies on ne sait comment ni pourquoi dans une action commune,  la seconde prenant la main, assistée de clercs complaisants et tout aussi intéressés qu’elle au succès de l’opération.

« Bernard Dorléans » ne voit même pas à quel point l’évacuation du mystérieux dans l’aventure de Jeanne, qui n’est niée par personne-,  la négation de ce qu’elle n’a jamais cessé de proclamer, à savoir ce que lui disaient ses voix, aplatit les faits,  transforme une épopée en sordide bidouillage, et lui retire toute nature exemplaire…

Le fait qu’il imagine qu’elle n’est pas morte me rappelle un autre cas, un certain livre où il est dit que Jésus n’a pas été crucifié, mais qu’on lui a substitué je ne sais quoi, et qu’il est le brouillon d’un prophète  avant l’accomplissement, au VIIè s.  Qu’on prenne la mesure de la signification symbolique de ce « détail », et de ce que la suppression du bûcher ou de la crucifixion retire de puissance au symbole…

Un autre élément est évacué dans cette version aristocratique, c’est la dimension populaire.

Le père de Jeanne était « laboureur », ce qui désignait à l’époque un paysan très aisé. Ce n’était donc pas une miséreuse, mais elle n’en faisait pas moins partie du peuple. Il se trouve que les gens du peuple ne sont pas exclus des manifestations miraculeuses, et les bergères sont des privilégiées des apparitions mariales… (cf Bernadette Soubirous, les petits bergers de la Salette, de Fatima, de Garabandal etc…) Mais en faire une aristocrate, même bâtarde, c’est l’en retirer.

On peut noter qu’à l’époque, la bâtardise n’était pas cachée, et un des plus grands lieutenants de Jeanne, Jean de Dunois, se faisait fièrement appeler « le Bâtard d’Orléans ».  La bâtardise d’une fille ne présentait pas les mêmes inconvénients que la bâtardise suspectée du Dauphin.

L’épopée de Jeanne, telle qu’elle est présentée par « Bernard Dorléans », est une réécriture passablement fantaisiste, une récupération orientée et la « rationalité laïque » n’est ni rationnelle, ni laïque…

Il ne suffit pas de se dénommer « Dorléans » pour fonder un discours crédible et sérieux.

Ce qui est désolant, c’est que sur la caution de Riposte laïque, de nombreux lecteurs risquent de prendre ces élucubrations pour authentiques.

Nadia Furlan

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