Comment prendre au sérieux Rosanvallon ?

Publié le 20 septembre 2018 - par - 13 commentaires - 903 vues
Share

Pierre Rosanvallon enseignerait au Collège de France, mais ne semble pas avoir été (encore) élu à l’Académie française, d’où sans doute sa hargne contre un Finkielkraut qui y paraderait selon ouï-dire alors qu’il n’a même pas une thèse aurait susurré Rosanvallon du haut de son courroux (selon Causeur à l’écoute de son interview sur F.C) (il ne doit pas être le seul à ne pas être « docteur » et à se dire « intellectuel »…) aussi Rosanvallon vient-il de se fendre d’un épais ouvrage (Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, 419 pages) qui lui permettra sans aucun doute d’entrer à l’Institut d’à côté, l’Académie des Sciences Morales et Politiques, pour y côtoyer Alain Duhamel, François d’Orcival, Chantal Delsol, pourquoi pas Pierre Rosanvallon ?…

Sauf que ce dernier semble bien plus approximatif qu’il ne semble lorsqu’il prétend par exemple dans son « histoire » (pp. 318-320) qu’un Daniel Lindenberg, auteur du mémorable Le rappel à l’ordre (2002) étrillant de supposés « nouveaux réactionnaires » (dont Finkielkraut…) aurait écrit ce brûlot (en fait, tant y sont enfilées des affirmations sans démonstration) sur sa demande (ibidem, p. 318) car il aurait été auteur d’ouvrages « reconnus » (p. 319) dont « Le Marxisme introuvable (1975) » or, ce dernier ouvrage se trouve être le précurseur de L’idéologie française de BHL (1981), jusqu’à lui en fournir le titre (10/18, p. 14) en ce que tous deux reprochent au « marxisme » sévissant en France de ne l’être pas assez dans sa version léniniste, autrement dit moins savant, universitaire, au lieu d’être plus pratique, bolchevik, par exemple en  soulignant pour Linderberg  (pp. 21-22) que le « marxisme  comme théorie de l’histoire, le léninisme comme politique du prolétariat sont une fois de plus en France sous le feu roulant des critiques » alors qu’il s’agit d’une « nouvelle conception du monde […] organisée autour du concept-pivot de dictature du prolétariat » (p. 23), Linderberg s’appuyant sur « Gramsci » pour rappeler qu’il s’agit pour ce faire de réellement se placer au « poste de commande » comme le promettait Althusser (p. 21) afin de transformer « les autres conceptions du monde » (p. 23) ce qui ne s’est pas réalisé (reproche Linderberg à Althusser, p. 32) ou de manière limitée, ce qui le déçoit, tout comme BHL qui dans L’idéologie française dénonce (Le livre de poche, pp. 191-192) le fait que lorsqu’un Duclos « dans un discours puant de démagogie, évoque la sainte trinité des libérateurs du genre humain, ce ne sont pas Marx, Engels et Lénine qu’il cite, mais Copernic, Galilée et Pasteur. Dans la bibliothèque idéale de Thorez, ce ne sont ni le Manifeste ni Que faire ? que l’on trouve, mais Descartes […] ».

Et c’est donc à un Linderberg nostalgique transi du marxisme-léninisme hélas « marginalisé », voire « mort-né » (p. 25) que Rosanvallon confie l’analyse de certains auteurs critiques dont, donc, Finkielkraut, mais pas seulement puisque même un Debray y est peint tout comme Pierre Manent en « nouveaux réactionnaires » en ce qu’ils auraient fait un « procès » (in Linderberg, le rappel à l’ordre) à « l’islam », à « la société métissée », etc., voire aux « Lumières » (voir le dernier livre de Linderberg (2009) que curieusement Rosanvallon ne cite pas et que Pierre Manent s’est bien rattrapé depuis en proposant récemment un arrangement raisonnable avec l’islam (2015).

Comment prendre au sérieux les dires de Rosanvallon dans ce cas lorsqu’il prétend prendre à bras-le-corps « nos » maux contemporains ? Peut-être lorsqu’il parle de Foucault ou de Bourdieu dans son ouvrage (respectivement p. 99 et p. 273) ? Rosanvallon se fait fort alors d’apparaître plus à gauche que Foucault (p. 101) dans sa critique du libéralisme perçu par Rosanvallon comme un « dépérissement du politique » alors que pour Foucault il s’agirait « d’une technologie politique instaurant un nouvel âge de l’action intergouvernementale », Rosanvallon faisant ainsi un clin d’œil décisif aux chantres de Nuit debout et autres critiques de la « french theory » (comme François Cusset, idéologue des Black Blocs) voyant, tout comme Linderberg, dans le foucaldisme et la philosophie du « désir » qui l’accompagne une espèce de philosophie d’accompagnement du « néo-libéralisme » d’où l’attrait de Rosanvallon plutôt pour un Bourdieu (malgré une longue révérence à Foucault à la fin de son livre, pp. 380-387) peint par lui comme « intellectuel organique de la gauche de résistance » (p. 277) tout en reprochant cependant au courant anti-néo-libéral qui l’a entouré un manque de clarté tant ce concept de néo-libéralisme semble être devenu un « mot en caoutchouc » (p. 277) au grand dam d’un Rosanvallon à la recherche d’autre chose de plus consistant à la fois théorique et pratique puisque, en même temps, « la gauche de gouvernement s’enlisait simultanément » (p. 278).

Observons en passant que Rosanvallon fonctionne un peu comme Habermas et son disciple Honneth lorsqu’ils ne font aucunement état des analyses d’un Bourdieu tant celui-ci est par trop lié au concept de « domination » (alors qu’ils prônent plutôt celui de « l’interaction » plus opératoire pour analyser le fait qu’une société ne fait pas que subir un joug, elle le transforme aussi) sauf que, fins tacticiens, ils n’auront de cesse de parler des travaux de Bourdieu dans… des notes de bas de page pour dire tout ce qu’ils en pensent de bien, ce que fait également Rosanvallon lorsqu’il distribue ses satisfecit à l’un et à l’autre pour apparaître dans une sorte de position centrale à même de penser « les tâches du présent » (p. 357) alors qu’en s’appuyant sur un Linderberg, un Bourdieu, voire un Foucault sous certains aspects, l’on peut douter de sa prétention à apporter quelque chose de plus que le concept d’autogestion autrefois théorisé à la suite de 68 (et de l’expérience yougoslave) lorsqu’il se trouvait proche de la CDFT et du PSU d’un Rocard.

Que propose-t-il en effet de neuf au-delà d’un discours qui se veut aux antipodes des « nouveaux réactionnaires », autrement dit au-delà d’un Finkielkraut et partant d’un Zemmour ou d’une Polony, sans parler de Onfray, Guilluy, Michéa qu’il range dans le même sac (p. 320) ? Difficile à dire tant sa critique de l’individualisme est banale et a été déjà faite deux siècles auparavant (par exemple chez Durkheim et surtout Tönnies dans Communauté et société, 1887) y ajoutant bien sûr, pour en contrer les errances supposées, la notion de « discrimination » (p. 404) malgré ses dérives, qu’il souligne mais hâtivement, tandis que l’idéal d’émancipation semble être « en panne » (p. 407).

Quoi d’autre dans cette « histoire » ? Réfléchir à la crise de la démocratie représentative, oui, mais guère original, « repenser l’émancipation à l’âge des populismes » (p. 412) très à la mode, mais là non plus guère nouveau par les temps qui courent, même si Rosanvallon propose le concept de « projet national-protectionniste » (p. 414) pour cataloguer le méchant populisme, rappelant « Barrès » à l’occasion aussi, et promettant pour le contrecarrer une suite à son projet-livre de « La Société des égaux » (2011) dans laquelle il théorise au fond la suprématie d’une égalité (toute pikettyienne ou comment en finir avec l’inégalité en ponctionnant quasi exponentiellement toute richesse produite, le bon boulanger payant pour le mauvais) le tout au nom de « l’émancipation » (p. 416) oubliant d’une part que l’émancipation sans affinement et sans continuité historique reste aussi un concept caoutchouteux et que, d’autre part, Orwell dans La ferme des Animaux avait bien montré qu’à force d’utopie à marche forcée on aboutissait à une inégalité encore plus féroce mais cachée, voilée, tout en affichant un visage d’ange.

Rosanvallon, qui se réclame de Claude Lefort (p. 416) devrait se rappeler que ce dernier dans La Complication (1999, Fayard) en soulignait la perversité (p. 15) :

« […] n’est-ce pas le modèle totalitaire et les chances qu’il offrait à la formation d’un parti-État et d’une nouvelle élite qui ont exercé un formidable attrait sur tous les continents, plutôt que l’image d’une société délivrée de l’exploitation de classe dans laquelle tous les citoyens jouiraient des mêmes droits ? »

« Oublier Foucault » avait écrit autrefois Baudrillard (avant de sombrer dans une fascination envers le djihadisme du 11 septembre), oublier Rosanvallon pourrait être également de mise tant ce qu’il avance n’est en rien l’antipode de la pensée dite nostalgique d’un Finkielkraut (admiratif de Foucault, par ailleurs) mais plutôt un appendice critique… celui d’un nouvel Index…

Lucien Samir Oulahbib

Print Friendly, PDF & Email
Share
Notifiez de
Hasso

Tous des admirateurs de Karl-Marx, ce formidable intellectuel qui avait prédit la mort rapide du capitalisme sous le poids de ses contradictions… en 1848 !!!
Et qui assuraient aussi que le communisme était le sens de l’histoire et l’avenir radieux !!!
Avec des imbéciles pareils, autant préférer Trump !

DUFAITREZ

Pauvre ami Lucien… Encore moi !
Combien de « points » respirateurs dans ce texte ? Je vous ai déjà proposé des camions de « points » pour Noël. J’envisage un container ! Illisible !

Anne-Marie G

ll manque à cette « pensée » la notion de théologie, laquelle théologie aurait pour Dieu Marx et ses servants, Lénine, Staline, Pol Pot, la famille Kim de Corée du Nord et la Chine de Mao et d’après… Autant parler de vieilles lunes dont Rosanvallon se drape pour toiser de plus chanceux que lui en notoriété. Il manquait à l’appel son collègue marxiste Alain Badiou. Ne l’auriez-vous pas oublié ?

LSAO

Non. Je ne l’ai pas oublié… Une prochaine fois…

De Profundis Macronibus

C’est qui, Rosanvallon, un philosophe ? Mais non, ci la poul’ qui fit lo zof ! :-D

Sylve

Article très érudit ! Il est clair que vous l’avez lu… Mais le mérite t-il vraiment ? Laissez le donc plutot tomber dans l’oubli…

LSAO

Certes… Mais il risque de devenir encore plus le nouveau gourou intouchable pour la gauche et la droite alors qu’il met au point visiblement le nouvel Index genre Decodex… On est en pleine régression critique…

bernard

L’érudition comme les doctorats (même faux) ou les honneurs (collège de France ou Académie cf. d’Ormesson) ne servent à rien si ce qu’ils développent ne passe pas dans les masses..c’est pourquoi les médias pratiquent l’omerta et ne laissent passer que leurs valets genre Viktorovitch, docteur ès blablabla.Lire Latour vous éclairerait beaucoup plus vite…

LSAO

Bruno Latour est connu tout de même, très proche des thèses du Gierc d’ailleurs, https://www.lemonde.fr/livres/article/2015/10/28/bruno-latour-pense-autrement-la-crise-ecologique_4798557_3260.html
Sa « sortie de la Modernité » est ambigu sauf sa sa critique du productivisme, parce qu’il ne se différencie guère des tendances actuelles de type décroissance et multiculturaliste etc bref sans forger une alternative qui puisse articuler qualité de vie et respect de la continuité historique…

bernard

Tous ces ‘penseurs’ que vous citez tombent dans une des catégories des Modernes et Postmodernes si bien définis par Bruno Latour..C’est ailleurs qu’il faut chercher la voie de sortie de la modernité..comme l’explique Latour…Mais une omerta persiste contre ce philosophe..on se demande bien pourquoi ….

Lionel

Comment prendre au sérieux LSO quand on lit ce genre d’article confus, abscons, jargonnant? Croit-il sérieusement que le name-dropping et les phrases de 20 lignes rendent un article convaincant?

DUFAITREZ

Oui, comme dit plus haut, Marre ! Je le dis à chaque fois ! Il est sourd !

a.hourquetted'are

Merci de cet article, vous décrivez un « monde  » que nous ne connaissons pas car nous sommes occupés par la gestion de la vie quotidienne.