Comment voter pour la gauche qu'on nous propose quand on est de gauche ?

Cette rubrique se veut un lieu de réflexion et de débat, dont les textes n’engagent que leur auteur.
On pourrait croire, à lire mes éternelles diatribes contre les socialistes ou l’extrême gauche que je suis ravie de voir l’UMP au pouvoir à l’Elysée comme au Palais Bourbon. Qu’on se détrompe, il n’en est rien.
Comme un certain nombre de rédacteurs (et de lecteurs) de « Riposte Laïque », je suis, bien au contraire, et de façon quasi atavique, de gauche. Obstinément, passionnément.
Adolescente, j’ai découvert des émotions, des révoltes, la vie même, dans les livres. J’ai découvert plus tard que toutes les pensées et les envies de changements qu’ils avaient fait naître c’était ça, la gauche et que c’était cela qui me faisait vivre, qui me faisait vibrer.
Je me rappelle mon émotion à la lecture de Germinal : la révolte devant ces gosses qui, dès 5 ans, descendent dans la mine le ventre vide quand ceux qui sont « nés quelque part » font la grasse matinée au chaud et déjeunent de brioche. Comment ne pas être de gauche ?
Je me rappelle ma fascination pour Jean le Bleu. Dans son roman autobiographique, Giono montre son cordonnier de père qui lit, qui réfléchit, qui fait l’éducation intellectuelle, morale et politique de ceux qui, ouvriers, exclus, exilés, réfugiés, passent. J’ai découvert l’éducation, l’instruction qui aident, qui sauvent. Comment ne pas être de gauche ?
Je me rappelle le sentiment d’horreur né de la lecture de L’enfant. Jules Vallès, dans ce récit autobiographique, met en scène une mère cruelle qui croit qu’elle a tous les pouvoirs parce qu’elle est la mère. Comment ne pas ruer dans les brancards ? Comment accepter impassiblement le pouvoir établi, que ce soit celui du père, du roi ou du pape ? Comment ne pas être de gauche ?
Je me rappelle le sentiment d’injustice né de la lecture du Comte de Monte-Cristo. Comment accepter que l’individu soit le jouet des puissants, qu’il puisse être broyé ou utilisé sans vergogne car né pauvre et sans appuis ? Comment ne pas être de gauche ?
Je me rappelle mon éblouissement à la lecture de Cyrano de Bergerac dont le héros demeure fondamentalement libre, capable de mourir de faim au sens propre plutôt que d’accepter de devoir rendre des comptes et limiter sa liberté d’expression. Comment ne pas être de gauche ?
Plus tard, la vie, d’autres œuvres, l’histoire ont ancré en moi ces premières réactions et m’ont laissé la certitude, absolue, que la Justice, la Liberté, l’Egalité et la Laïcité étaient de gauche, forcément.
Je suis de gauche parce que la Liberté est ma valeur suprême, parce que la vie d’un individu, quel qu’il soit, quels que soient ses parents, quelles que soient ses croyances ou convictions, quels que soient ses qualités ou talents, vaut n’importe quelle autre.
Je suis de gauche parce que voir des dynasties de dirigeants politiques ou d’entreprise me révolte : les compétences (comme jadis les aptitudes à gouverner) sont rarement transmises par les gènes ; parce que voir tous les fils ou filles à papa qui se sont simplement donné la peine de naître mener grande vie entre caviar et paquebot de luxe me révulse.
Je suis de gauche parce que je suis attachée aux services publics, seuls capables de mettre en œuvre les principes d’égalité inscrits dans notre constitution : chacun, indépendamment de ses revenus et du lieu où il habite doit avoir accès à l’école, aux transports publics, aux services postaux, aux tribunaux, à la santé …
Je suis de gauche parce que je considère que l’individu n’est pas un outil destiné à accroître le bien-être des autres à ses dépens ; il peut et doit concourir au fonctionnement de la société mais il a droit à son épanouissement, à son bien-être, à son bonheur.
Je suis de gauche parce que je refuse que les croyances de quelques-uns soient imposées à tous, parce que je refuse la gangue dans laquelle la plupart des religions enferment leurs disciples. Je suis de gauche parce que je suis laïque.
Je suis de gauche, mais LES PARTIS qui prétendent incarner la gauche me paraissent la trahir sans cesse.
Je suis de gauche, et pourtant, il m’est arrivé, lors d’échéances électorales récentes, de voter à droite.
La raison en est simple, « la gauche » n’est plus de gauche.

On rappellera pour mémoire les dérives de « la gauche » sur la planète : la tentation du goulag, de la révolution culturelle, du mur de Berlin ou des Khmers rouges…, on rappellera que c’est la gauche qui a permis à l’ayatollah Khomeiny d’arriver au pouvoir, que c’est encore elle qui a abandonné le peuple algérien aux islamistes au nom du « qui tue qui »… Mais on n’en fera pas un cas d’espèce.
Plus près de nous et de façon plus insidieuse, la « gauche » nous a peu à peu abandonnés et jetés dans les bras des capitalistes, heureux de faire progresser le chômage pour mieux limiter les augmentations de salaire, réduire les acquis sociaux et obtenir une main d’œuvre docile à souhait.
On rappellera 1983, le tournant de la rigueur choisi par le chef du P.S devenu Président de la République. On rappellera le Traité de Maastricht, l’abandon de l’indépendance financière des Etats et la conversion à la doctrine du monétarisme (1) qui supprime toute possibilité d’action des Etats sur la monnaie et la finance, donc interdit à jamais, quelles que soient les circonstances, de pratiquer une politique keynésienne (2) qui pourrait peut-être réduire les difficultés économiques et le chômage.
Ne faut-il pas, d’ailleurs, parler d’usurpation d’identité ? La gauche, c’est Gavroche, c’est la gouaille populaire alliée au bon sens, c’est le syndicaliste en bleu de chauffe, c’est l’insolence d’un Gabin, la capacité de chanter la Marseillaise ou l’Internationale à brûle-pourpoint, comme un chant de ralliement, d’espoir et de révolte, le rire aux lèvres, le verre à la main et l’amitié au coeur… Comment imaginer que tous ces pisse-froid sortis de l’ENA, guindés et suffisants, ces Royal, ces Hollande, ces Fabius, qui ont du jus de navet dans les veines et la langue de bois dans la bouche puissent incarner la gauche ??? Comment comprendre que les militants et sympathisants du Parti Socialiste soient à 80% des cols blancs, le plus souvent bien à l’abri car dans la fonction publique ??? Comment comprendre que les ouvriers votent majoritairement à droite mais les habitants bobos des centre-ville à gauche ??? Comment ne pas mettre en cause la culture BCBG « de gôche » des journalistes, sociologues ou artistes qui font l’opinion et qui n’hésitent pas à mettre la tête sous l’eau à tous ces pauvres gens qui demandent, simplement, un peu plus de respect et un peu plus de sécurité en les traitant de racistes ???
Non seulement cette « gauche », essentiellement le Parti Socialiste et ses alliés, les Verts et le PRG, sous prétexte de modernisation, s’est convertie aux bienfaits de la mondialisation et donc du libéralisme ; mais Jospin (socialiste, paraît-il !) a signé des deux mains les accords de Lisbonne et ceux du Conseil Européen de Barcelone de 2002 qui prévoyaient le relèvement de l’âge de départ à la retraite de 5 ans, l’ouverture à la concurrence de l’énergie, etc.
Faut-il, une fois encore, dire que c’est grâce à ces partis « de gauche » que le peuple français n’a pas eu le droit de se prononcer librement sur le Traité de Lisbonne ? Que cette gauche n’a pas défendu la liberté fondamentale pour un peuple, la démocratie ?
Et puis, on listera toutes les trahisons, tous les abandons de cette gauche bobo qui, peu à peu, pour faire oublier qu’elle frayait régulièrement avec les démons du libéralisme et en espérait des enfants, a repris à son compte les revendications les plus absurdes, les plus anti-républicaines, les plus anti-égalitaires de l’extrême gauche, pourtant violente et intolérante, croyant que le bas peuple, trop bête pour voter, serait aussi assez bête pour croire le compassionnel une étiquette suffisante en lieu et place de toutes les autres valeurs de gauche.
P.S. et Verts : nuls sur la sécurité. Cherchant toujours à expliquer, excuser. Les bagarres, les émeutes, les voitures brûlées, les agressions « anti-blanc » ? C’est la faute de la société. C’est la faute des politiques. C’est la faute des victimes. Et tant pis si les victimes ont peur, tant pis si elles ont mal, tant pis si leurs vies sont cauchemardesques. Comment ne pas compisser les Verts notamment, hautains et donneurs de leçons, qui confondent défense de l’environnement et défense de la licence absolue, surtout quand elle se fait aux dépens des plus pauvres, blancs de préférence ? La fraternité valeur de gauche ?
Nuls sur les problèmes des sans-papiers, ils réclament des régularisations massives qui vont encore accroître la précarisation et le chômage de ceux qui vivent légalement en France. Bien à l’abri au sein de la fonction publique, ils se rient de jeter une concurrence déloyale aux travailleurs du privé, déjà largement précarisés et exploités. L’égalité valeur de gauche ?
Nuls sur les problèmes de la laïcité. Depuis la circulaire pro-voile de Jospin en 1989 jusqu’aux horaires de piscine réservés aux femmes à Lille ou à Sarcelles, ils ont bien sapé les droits de la femme. Et c’est à la droite, (que Chirac et les députés de l’UMP en soient remerciés) que nous devons la loi sur les signes religieux à l’école ! L’égalité valeur de gauche ?
Nuls sur la défense de la langue française, seule capable d’assurer l’égalité républicaine sur tout le territoire ; ils ont mené bataille pour que les langues régionales apparaissent dans la Constitution. Et c’est aux sénateurs du P.C et de l’UMP que l’on doit le refus de l’amendement infâme. La République, une et indivisible, valeur de gauche ?
Enfin nuls et archi-nuls sur l’école, ils ont laissé entrer le laisser-faire, le savoir-être, mis au rancart le savoir et fait disparaître l’ascenseur social. L’instruction, une valeur de gauche ?
C’est bien pour toutes ces raisons qu’il m’est arrivé, lors d’échéances électorales récentes, de voter à droite. Je suis contre l’idéologie de droite. Je suis contre son déni du social. Mais la gauche fait la même politique. Alors j’ai voté pour ce qui me paraissait le moins pire, c’est-à-dire pour celui qui ne fait pas dans le compassionnel et qui respecte encore un peu la République et les citoyens qui en acceptent les devoirs. La mort dans l’âme. En attendant de voir renaître une vraie gauche et en espérant pouvoir voter à nouveau à gauche… je vous propose d’écouter une jolie chanson : « Mon père était tellement de gauche » (3)
Christine Tasin
http://christinetasin.over-blog.fr
(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Mon%C3%A9tarisme
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Keyn%C3%A9sianisme
(3) http://fr.youtube.com/watch?v=JhmQjkhuKVA&feature=related

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