Contes de la vieille Terre : les hommes

Les globes oculaires se tournent avec vivacité et une tentacule touche doucement la forme assoupie.

– Dis, Liouba, les hommes, c’était avant les dinosaures, ou après ?

– Après, ma chérie, bien après. Les dinosaures ont parcouru la Terre durant des millions d’années, et c’est seulement un accident causé par une météorite qui a provoqué leur disparition. Les hommes ont régné sans partage pendant seulement trois-cent-mille ans, et ils ont créé eux-mêmes les conditions de leur chute.

– Que s’est-il passé ?

Nous savons que pour vivre en harmonie avec la nature et les autres animaux, nous ne devons pas occuper tout l’espace disponible sinon l’équilibre écologique serait menacé et nous aussi, donc nous régulons naturellement les naissances, tous les jeunes y ont été sensibilisés et cela ne pose aucun problème. Les hommes, au contraire, occupaient toute la surface terrestre et construisaient inlassablement, si bien qu’il ne restait bientôt plus d’espace pour les animaux en liberté. Dans des régions de plus en plus grandes, leurs petits ne voyaient que des oiseaux, en dehors des chiens et des chats, et encore, ces derniers avaient bien du mal à se faire une place, ils regardaient fixement l’être humain pour savoir s’ils pouvaient s’installer chez lui. Dans certaines de leurs villes, on pouvait déambuler toute une journée droit devant soi sans voir un seul arbre et sans en sortir. L’environnement était complètement artificiel, il n’y avait pas un pouce de terrain qui n’ait été retourné au moins cent fois.

Bien sûr, ils ne pouvaient vivre éternellement de cette façon, et quand la catastrophe est arrivée, ce fut la panique. Ils ne purent s’organiser pour se protéger car la majorité d’entre eux, ne pouvant être heureux autrement, recherchaient à dominer leurs semblables, et ils se méfiaient les uns des autres, si bien qu’ils ne purent s’entendre et s’accusèrent mutuellement de tous les maux. Les ressources de minerais étaient épuisées, la terre ne produisait plus suffisamment de quoi nourrir la population et ce fut la grande famine. Les humains se battaient partout sauvagement pour survivre, beaucoup se réfugiaient dans le mysticisme mais n’en étaient pas moins massacrés. Ces tueries ont fait incomparablement plus de victimes que les dérèglements climatiques qu’ils avaient eux-mêmes déclenchés.

Tant et si bien qu’à la fin il restait plus que quelques survivants hagards se terrant au fond de leur trou, incapables de reconstruire une civilisation. Leurs descendants, mal nourris et à l’existence précaire, ont considérablement régressé en diminuant de taille et d’intelligence pour devenir ces petits êtres peureux et retors que l’on voir courir se cacher quand ils ont réussi à voler de la nourriture.

– Cela nous a permis de prendre leur place, n’est-ce-pas ?

– Oui, Dritt, tu as bien compris. Quand les hommes occupaient la Terre, nos lointains ancêtres étaient des invertébrés habitant la mer, on les appelait des pieuvres ou des poulpes. Après une longue évolution, quelques descendants de ces petits animaux ont pu sortir de l’eau et acquérir un squelette très souple en même temps qu’un appareil respiratoire. Comme ils étaient déjà intelligents, ils n’ont pas eu de mal à prendre la place d’une espèce déclinante.

– Mais comment se fait-il qu’une espèce aussi intelligente que l’espèce humaine n’ait pas réussi à empêcher son déclin ?

– Ah, c’est vrai qu’ils avaient une grande ingéniosité, mais elle était souvent mal employée ou même pas du tout. Le problème, vois-tu, c’est que l’intelligence est une construction intellectuelle dont  la nature dépend de chaque personne, tandis que les émotions sont ressenties collectivement, à la manière d’un feu de forêt qui se propage rapidement. Et les hommes étaient guidés bien davantage par leurs sentiments que par leur intelligence. Parmi eux, certains étaient très habiles pour utiliser ces émotions et manipuler leurs congénères. Cette leçon a bien été comprise par nos historiens et nous écartons ce genre d’individu des postes de responsabilité sitôt que nous le détectons. Ce n’était pas le cas chez les êtres humains, qui se laissaient mener par le bout du nez par d’habiles charlatans. Ceux-ci n’agissaient pas pour le bien commun, mais pour cumuler des richesses et obtenir le pouvoir sur les autres, ils n’en avaient jamais assez et devenaient prisonniers de leurs désirs. Comme ils se connaissaient bien, ils se méfiaient les uns des autres, ce qui se traduisait par des luttes perpétuelles…

Mais le petit en avait assez entendu, son attention commençait à s’estomper. Liouba soupira en pensant que son jeune cerveau retiendrait inconsciemment la leçon, même si cela n’apparaissait  pas maintenant. Et elle replongea dans son demi-sommeil.

 

Gilles Mérivac

 

 

 

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3 Commentaires

  1. Même si n’intéresse personne…
    L’Homme est un Animal comme les autres…
    La différence ? Son cerveau a grossi démesurément ! C’est l’Evolution.
    Quand l’avantage se transforme en inconvénient.
    Sa Conquête numérique se traduira en Désastre !

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