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Courageusement, Finkielkraut ose refuser le lynchage de Maztneff


Finkielkraut a le pouvoir de nous étonner, ce qui est une qualité et souvent un objectif chez un philosophe.
Invité le 7 janvier chez Pascal Praud, il commence en livrant quelques délectables pensées. Par exemple : « c’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche. » Ou encore sur Ghosn : « que voulez-vous, j’ai un préjugé favorable pour les évadés. » Il est vrai que Ghosn en s’évadant, tout bandit qu’il est probablement, a mis les rieurs de son côté.

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Finkielkraut se demande si la gauche, qui donne même parfois dans l’islamo-gauchisme, dit-il et cela réconforte, n’est pas en train de mourir de sa bêtise. En effet interdire à la philosophe de gauche Sylviane Agacinski de parler de la PMA pour toutes ou de la GPA, sachant qu’elle s’oppose à ces deux manipulations de l’enfant, est scandaleux. Finkielkraut lui aussi ne peut plus parler à Sciences-Po et se fait agresser dans les manifestations. Aujourd’hui, dit-il, on se grise de briser les réputations.
L’auteur du tout récent « À la première personne » pense que le dogme de la jouissance sans entraves a fait bien des dégâts. Et de citer Pompidou citant Éluard : « comprenne qui pourra, moi mon remords, c’est la victime raisonnable au regard perdu. »
La victime au regard perdu, c’est l’enfant, et Finkielkraut critique à juste titre l’ambiguïté d’aujourd’hui : on donne tous les droits à l’enfant, on en fait un citoyen, mais il n’est pas majeur sexuellement. L’ambiguïté étant bien entendu de lui donner tous les droits.
Sur Matzneff, Finkielkraut se détache de la meute. Il estime que ce n’est pas un cas de pédophilie, mais de détournement de mineur, parce que Vanessa Springora n’était plus une enfant au moment des faits. Finkielkraut pense que nous devrions remettre en vigueur le détournement de mineur, délit pénal puni jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.
Le fait qu’un homme se permette de désirer une adolescente de 14 ans ne devrait pas être possible. La fragilité de l’adolescence devrait être prise en compte. Finkielkraut cite Albert Camus dans le « Premier homme » : « un homme, ça s’empêche ». En effet. Gabriel Maztneff malgré ses prétentions, n’est pas un homme au sens de Camus.
Se pose la question de la notion de consentement. Vanessa Springora aurait donné son consentement. La vulnérabilité, c’est l’élément qui rend si trompeur le consentement, écrit Vanessa Springora. Comment reconnaître qu’on a été abusé ? Vanessa Springora a eu énormément de mal à le reconnaître. Aujourd’hui encore, elle a du mal à le réaliser.

C’est quand elle a lu le journal de Maztneff que l’abus lui est apparu de manière aveuglante. Maztneff ne l’avait pas aimée, elle avait été un gibier pour lui, comme pour tant d’enfants ou d’adolescents. Elle, elle était vraiment amoureuse, dit-elle. Mais lui, c’était un chasseur, un collectionneur de relations avec des enfants, un prédateur, rien d’autre.
Là où Finkielkraut se détache particulièrement de la meute, c’est quand il affirme qu’il n’aime pas les lynchages. C’est de celui de Maztneff qu’il est question bien sûr. « Le lynchage médiatique est la forme la plus basse du conformisme » dit-il. De nos jours, « le simple fait de ne pas s’acharner sur quelqu’un serait une manière de le défendre » s’indigne-t-il, tout en affirmant qu’il ne prend absolument pas la défense de Maztneff. Ceux qui se l’imaginent manquent de subtilité.
Tragiquement, la pression dans l’acharnement est telle de nos jours que « si on fait un pas de côté, on court un risque, et qu’il vaut mieux se taire, et par conséquent… cesser de penser. »
C’est bien décrire l’effet paralysant de la meute qui s’acharne et détruit la pensée. La gauche est devenue (ou redevenue) robespiérriste. On casse et on voit après. C’est le régime de la Terreur.
C’est sans doute par effet de meute que les éditions Gallimard ont pris la décision de cesser de publier le journal de Gabriel Maztneff. N’est-ce pas un peu tard et les pages salaces du chasseur ne sont-elles pas déjà dans toutes les mains ?
On peut ne pas partager l’avis de Finkielkraut, mais il est intéressant cependant. On peut, parce qu’il est un criminel, et que nous imaginons nos enfants entre ses mains, avoir envie de nous acharner becs et ongles sur un vieillard trop orgueilleux pour reconnaître ses torts, et qui a bénéficié d’une indulgence difficile à comprendre.
Mais il faudrait réfléchir aux solutions. Reconnaître d’abord que dans la jouissance sans entraves, ou l’interdiction d’interdire, la plupart du temps quelqu’un est perdant.
Et puis mettre les barrières que la raison nous inspirera.
Se saisir, en s’empêchant de les lyncher,  non seulement de Maztneff, mais de tous les prédateurs, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent,  y compris Cohn-Bendit qui paraît à l’abri, on se demande bien pourquoi, et n’en perdre aucun en route vers la cour d’assises. Faire que désormais les pédophiles potentiels et les détourneurs de mineurs tremblent. Fustiger également l’époque qui a permis cela. Car « personne ne méprise autant la crétinerie d’hier que le crétin d’aujourd’hui ». (Gide, cité par Finkielkraut).
Sophie Durand