Danièle Kemp, journaliste française vivant en Australie

Riposte Laïque : Peux-tu te présenter aux lecteurs de Riposte Laïque, et leur expliquer notamment tes responsabilités, sur la radio SBS ?
Danièle Kemp : A SBS je suis la directrice des émissions de français depuis 1987.
Nous faisons tout : documentation, intendance (correspondence, gestion des emplois du temps, remplacement de personnel, sélection de personnel, organisation d’interviews, les réseaux de contacts en Australie et dans le monde francophone, rapports mensuels sur notre programmation, promotion des différentes manifestations-gastronomiques, culturelles, scientifiques, etc…)
Nous sommes aussi nos propres techniciens et nous présentons nos émissions en maniant la console., et enfin nous sommes aussi les internautes de nos émissions que vous pouvez capter sur la toile.
Nous sommes en formation permanente parce que la technologie est en flux permanent.
Riposte Laïque : Tu es souvent intarissable sur le « politiquement » correct. Peux-tu, à travers ton expérience australienne, nous citer quelques exemples qui te font régulièrement bondir ?
Danièle Kemp : La flagellation oratoire permanente sur : Sorry aux Aborigènes , accompagnée d’une inaction quant à leurs vrais problèmes d’aujourd’hui, une hypocrisie monstrueuse , qui n’est qu’un exercice de bonne conscience creuse.
Dans la foulée , le sentiment de “honte” que nous devons tous ressentir vis à vis de l’histoire.
La façon dont certains groupes d’Autochtones et autres utilisent cette névrose pour culpabiliser tout le monde et rejeter toute responsabilité pour leurs propres actions.
Les critiques vis à vis de l’Australie et des Anglo-Saxons, par des immigrants qui profitent à fond du système, et qui proviennent des pires pays en matière des Droits de la Personne.
Des Européens qui se croient éclairés quand ils parlent de la constitution australienne , dont ils sont incapables de comprendre l’esprit et l’incroyable équilibre des pouvoirs dont le système français pourrait s’inspirer après cinq moutures de constitution qui laissent à désirer.
Les formules toutes faites du décervelage systématique pratiqué par les média, et la médiocrité systématique qui culpabilise l’excellence, sauf dans le sport.

Riposte Laïque : Les modèles anglo-saxons, dont l’Australie, s’appuient beaucoup sur le multi-culturalisme pour justifier une politique d’ouverture vers les autres cultures. Quel est ton regard sur cette conception ?
Danièle Kemp : je dois faire un petit retour en arrière pour expliquer l’aversion que je ressens à l’égard de la mauvaise foi évidente ou de la bêtise crasse que représente le politiquement correct.
SBS, Special Broadscasting Service a été créé par une loi du gouvernement Fédéral , dans le cadre d’une politique multiculturelle , unique , qui voulait affirmer à la fois le respect de la diversité et les valeurs communes d’une société traditionnellement égalitaire mais qui se voulait aussi équitable.
Je faisais partie de ces premières cellules de reflexion sur le multiculturalisme, qui ont nourri le projet , mis en place par un gouvernement conservateur , celui de Malcolm Fraser.
L’entreprise était généreuse , mais très tôt des groupes, dont les intentions l’étaient beaucoup moins, ont vu une occasion de se mettre en avant et de monopoliser d’abord le pouvoir de décision, en remplissant tous ces nouveaux postes et de le consolider en l’appuyant sur une série de prises de position qui ne toléraient aucune remise en question.
Une nouvelle liste de néologismes a vu le jour, qui est tout de suite devenue des vérités incontestables sous peine d’intimidation et d’accusations de racisme, pour tous ceux ou celles qui se permettaient la moindre objection.
Le politiquement correct n’ était et demeure rien de moins qu’une version moderne de l’Inquisition, avec une dimension autrement perverse , que des individus normalement constitués se l’imposent eux-mêmes. Ce politiquement correct avait et garde aussi une dimension politique , car il permet à un groupe, sans aucune légitimité de s’imposer comme détenteur de la vérité.
La question originale était, « qu’est-ce qui me fait encore bondir » :
Les critiques contre l’Australie, par ceux qui profitent de tout ce que cette société leur offre, et à laquelle ils ne contribuent pas.
L’admiration béate d’autres sociétés et systèmes, bien souvent autoritaires ou totalitaires, dans le cadre d’une critique de la société dans laquelle ils vivent.
La détestation de notre culture occidentale , qui en dépit de ses zones d’ombres et des horreurs historiques , a réussi à conquérir des droits fondamentaux , grâce aux nombreux combats menés par le courage de quelques-unes ou quelques- uns , à travers les siècles.
L’ignorance et la bêtise mais aussi certains intérêts beaucoup moins honorables de pouvoir, tout simplement.

Riposte Laïque : La question des aborigènes fait beaucoup débat, en Australie. La repentance te paraît-elle toujours d’actualité, et quelle est ta réponse sur l’éducation des enfants aborigènes ?
Danièle Kemp : j’ai abordé un aspect de cette repentance plus haut, mais il y a un autre volet de cet exercice de repentance.
Quand on parle des générations volées, si il doit y avoir un geste symbolique, il devrait inclure les enfants anglais qu’on a transportés en Australie, pris à leurs mères anglaises, parce qu’elles étaient filles-mères ou très pauvres, sous prétexte et peut –être avec bonne volonté , de leur donner une meilleure chance dans la vie. Ces enfants sont arrivés en Australie dès les années 20.
L’organisation Barnardos, oeuvre charitable de son état , a organisé le voyage de milliers d’enfants ensuite envoyés dans des fermes isolées et soumis à des traitements très durs.
Le Sorry symbolique devrait les inclure.
Quant à la culpabilité, nous sommes en Australie une population multiculturelle . Une personne sur 4 est soit née ailleurs ou a un parent qui vient d’un autre pays.
Cette histoire coloniale ne concerne donc pas un nombre croissant de la population , dont les ancêtres ont d’autres histoires et même des génocides.
Un geste symbolique devrait inclure une reconnaissance de toutes les souffrances –ce qui pourrait être perçu comme un symbole d’intégration et un regard vers l’avenir , ensemble.
Je ne crois pas à une responsabilité héritée à moins que les fautes ou crimes perdurent d’une génération à une autre.
Par contre je crois ferme en la responsabilité de chaque génération, en son propre temps. Le politiquement correct devra répondre des prises de position contre l’intervention gouvernementale, dans les communautés , où les abus sexuels contre les enfants et la violence contre les femmes et les personnes âgées restent un crime qui détruit les générations à venir.
Riposte Laïque : Tu as interviewé Ayaan Hirsi Ali, il y a quelque temps. Quelle impression cette femme t’a-t-elle donnée ?
Danièle Kemp : Ayan Hirsi Ali symbolise le courage et l’intelligence. Elle s’est prise en charge, a refusé un mariage forcé, a dû fuir l’opprobre et sa famille , a continué ses études et remis en question la dictature de l’islamisme en en démontant le mécanisme, dans tous les pays où elle a vécu.
Elle a dû quitter les Pays-Bas et son appartement , parce que la protection rapprochée gênait les autres locataires.
Elle vit maintenant aux Etats-Unis , est universitaire et continue à écrire, témoigner et convaincre.
Ayan Hirsi Ali, Irshad Manji, Mohamed Sifaoui, Robert Redeker et bien d’autres sont les hérauts de la pensée libre.
Riposte Laïque : Tu as vécu en France les vingt premières années de ta vie, et tu y retournes régulièrement. Quel est ton regard sur son évolution, vue d’Australie ?
Danièle Kemp : je rentre en France régulièrement. Je suis chez moi à Paris où je suis née et j’ai été élevée. Ma culture littéraire et philosophique est française , ma première langue est le vecteur de cette culture. J’aime son unversalité mais je déteste l’autarcie que représente le parisianisme.
Par contre ma vision politique et sociale est anglo-saxonne . Ce que j’admire c’est l’esprit d’entreprise, la capacité de prendre des risques, l’égalitarisme et le “Can do culture”, le volontarisme . Comme tout le monde en Australie je m’attends à ce que les choses soient très bien organisées. Je pense que le génie australien est double : capacités d’organisation et volontariat – un très bon exemple d’intégration pour d’autres sociétés civiles.
Propos recueillis par Pierre Cassen

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