De la diversité culturelle (3) : L’évolution des cultures, comme l’évolution génétique, est amorale

Publié le 6 mars 2015 - par - 1 498 vues
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RI7hainefrancedessinJ’ai reçu un jour un courrier d’une amie en réaction à un article (1) où j’avais écrit que, bien que la colonisation eût prétendu apporter le développement, l’humanisme et la démocratie, cela n’avait servi à rien « parce que les peuples concernés n’avaient pas la maturité culturelle nécessaire ». Réponse de mon amie, qui est une musicienne spécialisée dans les musiques traditionnelles : « Je fais très attention à ce que l’on peut appeler ‘maturité culturelle d’un peuple’. Comme je m’intéresse à des cultures de transmission orale […], j’y constate parfois de la sagesse et aussi en même temps des horreurs, tout comme dans nos cultures occidentales que nous avons souvent tendance à placer au dessus de tout, et pourtant porteuses elles aussi de pas mal d’archaïsmes et d’horreurs en tous genres ».

Je dois reconnaître que mon expression de « maturité culturelle » était maladroite : je ne souhaitais évoquer qu’un stade de développement culturel comparable au nôtre, pas un aboutissement éthique. Je vais donc aborder ici ce sujet de l’évolution des cultures, en faisant appel à l’analogie existant entre l’hérédité culturelle et l’hérédité génétique – voir à ce sujet les deux premiers articles de cette série (2). Comme précédemment, je m’abstiendrai de toute considération morale, me contentant d’un regard purement naturaliste.

En matière d’évolution, le « progrès » est discutable

Lorsque, par le petit bout de notre lorgnette d’Homo sapiens, nous contemplons l’évolution des êtres vivants, nous avons le sentiment très net que cette évolution a été une longue marche vers une complexité croissante des organismes. En effet, la vie a d’abord produit des êtres unicellulaires qui se sont associés en colonies, avant que se développe une spécialisation des cellules permettant la constitution d’organismes de plus en plus complexes et performants. Ainsi, le rachis des vertébrés paraît être un progrès par rapport à l’anatomie du ver de terre, et de même le cortex cérébral humain est perçu, par rapport au système nerveux des autres vertébrés, comme un aboutissement.

Pareillement, lorsque, par le petit bout de notre lorgnette de citoyen occidental « évolué », nous contemplons l’histoire des civilisations humaines, nous observons que les premières communautés étaient tribales et nomades, avant que leur sédentarisation permette la constitution de nations comportant une structuration sociale et politique de plus en plus poussée, ce qui est interprété comme un progrès humain par rapport au tribalisme. De même, notre république est perçue, par rapport à la monarchie, comme un aboutissement – c’est du moins ainsi qu’on nous enseigne l’histoire –, d’autant que le progrès technique s’est superposé à l’évolution politique et sociale. D’où cette notion de « maturité culturelle », évoquée au début de cet article, que l’on utilise sans précaution pour désigner un niveau de développement comparable au nôtre dans une marche vers un « progrès » (biologique ou humain) mal défini – or c’est là que se trouve l’erreur, que ce soit pour l’évolution culturelle ou pour l’évolution génétique.

Tout d’abord, la notion de complexité est discutable, car tout dépend de ce à quoi elle s’applique : L’unique cellule d’une paramécie, qui est un protozoaire (donc un être apparemment « primitif »), possède, parce qu’elle vit en autonomie, une structure beaucoup plus complexe que celle de la plupart de nos cellules humaines. Ensuite et surtout, la notion de progrès se discute également. Le ver de terre, dans le milieu où il vit, n’a nul besoin d’une colonne vertébrale. C’est pourtant une bestiole qui ne se débrouille pas trop mal : Sans avoir beaucoup changé depuis une centaine de millions d’années au moins, les vers sont présents dans toutes les terres cultivables, et totalisent à eux seuls la majeure partie de la biomasse animale de la planète. Quant à notre cortex cérébral qui nous a permis de « dominer la terre » depuis quelques millénaires (ce qui est peu à l’échelle de l’évolution), il a aussi généré quelques effets pervers, à commencer par la recherche de la croissance à tout prix, cause de guerres et de pollutions qui pourraient un jour menacer la survie même de notre espèce – le ver de terre survivra sans doute mieux que nous (3).

Les mêmes remarques s’appliquent à l’évolution culturelle. L’être humain « primitif » d’Amazonie possède, au sujet de la nature qui l’entoure, une connaissance infiniment supérieure à la culture naturaliste de la plupart d’entre nous. La société tribale dans laquelle il vit a fort bien fonctionné depuis les débuts de l’humanité et n’est aujourd’hui menacée que par la contagion de la « civilisation » (y compris maladies et boissons alcoolisées) et par la destruction, par ladite « civilisation », de la forêt nourricière. Par rapport aux peuples dits « primitifs », notre progrès, essentiellement technique, nous a surtout apporté des biens matériels, souvent au détriment des pays moins avancés soumis à notre domination guerrière ou économique – le progrès en termes de bonheur étant en revanche très discutable. Quant à nos valeurs humanistes et républicaines (démocratie, laïcité, etc.), nous avons tort de vouloir les imposer à d’autres peuples qui s’en passent fort bien – nous y reviendrons ultérieurement.

Evolution régressive : La sacculine et les racailles

Non seulement le sens (la signification) du concept de « progrès » est douteux, mais il arrive que l’évolution elle-même change de sens (de direction) en cours de route. Il existe un parasite interne des crabes, nommé « sacculine », qui est constitué essentiellement d’un système radiculaire ramifié dans tout le corps de l’hôte et d’un sac violacé émergeant à l’extérieur aux seules fins de la reproduction. Menant une existence totalement végétative, cet être ne ressemble nullement à un animal, mais plutôt à un champignon tel que celui qu’on appelle la vesse-de-loup… Et pourtant, il s’agit d’un crustacé, comme son hôte : Il donne en effet naissance à des larves dites « nauplius », typiques des crustacés, qui mènent une vie libre en pleine eau. La larve se transforme avant d’aller se fixer sur un crabe dont elle perce la carapace pour s’introduire à l’intérieur, ayant entre temps perdu tous ses appendices et organes distinctifs et s’étant réduite à une masse cellulaire amorphe, complètement dégénérée. Mais peut-on parler de dégénérescence, ou même, comme disent certains, d’évolution « régressive » ? Le parasite est au moins aussi évolué que son hôte, puisqu’il présuppose l’existence de ce dernier, et sa survie prouve sa valeur sélective, donc la pertinence de son évolution : ce crustacé-là est tout aussi réussi que les autres !

Quel rapport avec la diversité culturelle ?… Ceci : Il existe, dans nos pays « évolués », des bandes d’individus – dits « racailles » (4) – qui ont un raffinement culturel très limité, une structure sociale primitive de type tribal, et qui vivent (fort bien) en parasites de notre société, grâce aux trafics de drogue, vols qualifiés et autres activités criminelles. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas de visiteurs préhistoriques, mais d’êtres dégénérés (parce qu’ayant perdu tous leurs principes civiques distinctifs) issus d’ethnies plus ou moins développées, dont la nôtre : Nous avons donc, ici aussi, un cas d’évolution dite « régressive », qui est en fait une adaptation réussie de certaines communautés à des opportunités offertes par notre société elle-même, en l’absence de défenses suffisantes de ladite société. La morale ?… Il n’y en a pas : Qu’elle soit génétique ou culturelle, l’évolution « n’a pas de sens », elle n’est que le résultat de la sélection naturelle récompensant l’opportunisme.

L’évolution des cultures, comme l’évolution génétique, est donc amorale. Si, pour l’une comme pour l’autre, on peut imaginer un point de départ, un « Alpha », il n’existe en revanche aucune preuve biologique d’une force téléologique qui tendrait vers le « point Oméga » (summum théorique de la complexité et de la conscience) imaginé par le paléontologiste Pierre Teilhard de Chardin (5). L’extinction d’une grande majorité des espèces apparues au cours de l’évolution (souvenons-nous des dinosaures), tout comme la mort de la plupart des civilisations qui ont précédé la nôtre (la chute de l’Empire romain en est un bel exemple), nous indiquent au contraire que toute confiance excessive en ce que nous sommes, tant génétiquement que culturellement, n’est que vanité.

Jean-Marie Blanc

 

  1. « Colonialisme, esclavage, racisme et repentance : quatre suggestions à Taubira », paru dans Riposte Laïque n° 315, août 2013.
  2. « De la diversité culturelle (1) : Les gènes ne sont pas les seuls à être héritables, la culture l’est aussi », paru dans Riposte Laïque n° 395, février 2015 : http://ripostelaique.com/de-la-diversite-culturelle-1-les-genes-ne-sont-pas-les-seuls-a-etre-heritables-la-culture-lest-aussi/. « De la diversité culturelle (2) : Du fait de son hérédité culturelle, l’homme est moins libre qu’il n’y paraît », paru dans Riposte Laïque n° 396, février 2015 : http://ripostelaique.com/de-la-diversite-culturelle-2-du-fait-de-son-heredite-culturelle-lhomme-est-moins-libre-quil-ny-paraît.html
  3. Celles et ceux que l’évolution des êtres vivants intéresse trouveront de nombreuses données et considérations utiles dans le « Guide critique de l’évolution » rédigé sous la direction de Guillaume Lecointre, Editions Belin, 2009.
  4. Dans la novlangue politiquement correcte, ces individus sont également dénommés « jeunes » : en effet, pour différentes raisons, ils cessent d’exercer leurs activités (ou les exercent autrement) au delà d’un certain âge. Leur culture n’est donc pas transmise de parents à enfants, mais directement entre jeunes – un cas intéressant d’hérédité culturelle (cf. op. cit., note 2).
  5. Pierre Teilhard de Chardin : « Le phénomène humain », 1955, Editions du Seuil, 1970.
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