De la diversité culturelle (6) : Religion et racisme, ou comment une culture pratique l’impérialisme

Publié le 27 mars 2015 - par - 1 236 vues
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CharlesMartelPoitiers

Dans le précédent article de cette série (1), j’ai montré que la xénophobie était, au départ, un comportement naturel s’inscrivant logiquement dans le contexte de la lutte pour la vie. Je vais ici développer ce sujet, en prenant l’exemple de notre propre civilisation. Deux croyances s’y trouvent impliquées : la religion et le racisme.

L’avantage sélectif de la religion

Dans son ouvrage « Le gène égoïste » (2), le biologiste Richard Dawkins a considéré que les cultures humaines étaient constituées d’éléments (qu’il a appelés « mèmes » par analogie avec les gènes) qui sont d’autant plus prégnants qu’ils ont une valeur sélective forte.

Un exemple proposé par Dawkins est le mème de la croyance en dieu. Cette croyance est si ancienne qu’on ne saurait en trouver l’origine, mais elle s’est répandue dans toutes les cultures avec un tel pouvoir de pénétration et de survie qu’on ne peut qu’attribuer cette omniprésence à un avantage sélectif fort. Cet avantage, évidemment, réside dans l’énorme attrait psychologique que représente cette réponse surnaturelle aux questions philosophiques qui taraudent l’esprit humain, fût-il le plus « primitif », et qui sont génératrices d’incertitudes, donc d’anxiété. Les différentes variantes – les généticiens diraient « les allèles » – du mème de la croyance en dieu (monothéismes et polythéismes) sont associées à autant d’ensembles mémiques constituant des représentations du monde et de ses origines, et contribuant par suite à la structuration mentale des individus, donc les rendant plus forts (3).

Pour citer Richard Dawkins : « Les ‘bras éternels’ forment un écran protecteur face à nos incapacités ; même s’ils sont imaginaires, ils n’en sont pas moins efficaces, comme le placebo d’un médecin » – un placebo anxiolytique que, en son temps, Karl Marx avait déjà appelé « l’opium du peuple »… Même si, aujourd’hui, les progrès de la science ont apporté une vision objective du monde physique et vivant, discréditant fortement les croyances religieuses à ce sujet, les angoisses existentielles sont toujours dans nos têtes, et les athées (dont je suis) savent qu’il n’est pas toujours facile de se passer du « placebo anxiolytique »…

Enfin et surtout, une religion est un ensemble mémique contribuant particulièrement, du fait de son caractère sacré, à cimenter l’ethnie qui en est porteuse, tout en étant un excellent motif de xénophobie vis à vis des autres peuples, dits « mécréants », et justifiant ainsi toutes sortes de comportements impérialistes et généralement violents.

Notre belle civilisation judéo-chrétienne

Prétendant à l’humanisme, notre éthique considère comme fondamental, parmi les dix commandements reçus du dieu Jéhovah par Moïse selon la mythologie biblique (Exode 20 : 1-17), celui qui dit : « Tu ne tueras point ». Euh… « Tu ne tueras point »… un de tes frères Juifs, certes, mais cela n’interdit pas le meurtre d’étrangers – qui est même, dans certains cas, tout à fait recommandé. Ainsi, quelques décennies après l’épisode des dix commandements (soit vers 1450 avant JC), les hébreux, conduits par Josué, successeur de Moïse, envahirent le pays de Canaan, terre qui avait été promise par Jéhovah à leur ancêtre Abraham (Genèse 12 : 7). La ville de Jéricho fut prise, totalement détruite, et ses habitants, « voués à l’anathème » selon l’ordre de Jéhovah (Deutéronome 20 : 16-18), furent massacrés – hommes, femmes, enfants, et même le bétail (Josué 6 : 21). « Vouer à l’anathème » est l’expression biblique de la malédiction équivalant à une sentence de mort au nom de Dieu… mais en bon français, cela s’appelle un génocide. Et ce n’est qu’un exemple, quoique peut-être le plus beau (4), des multiples massacres dont les récits bibliques sont truffés. Quelle que soit la véracité, sans doute très relative, de ces récits, l’important est qu’ils aient été admis pendant des siècles sans le moindre questionnement moral (5).

On m’objectera que, il y a environ deux mille ans, aurait vécu en Galilée un certain Jésus dont les discours, tels que rapportés dans les quatre Evangiles, auraient donné naissance à la morale chrétienne qui s’est répandue dans tout l’Occident et y perdure encore aujourd’hui. Dans ces discours, point de violence, mais au contraire un message d’amour universel, de pauvreté et d’humilité : « Aime ton prochain comme toi-même » (Matthieu 19 : 19), « Vous ne pouvez servir Dieu et la richesse » (Luc 16 : 13), « Celui qui se fera humble comme ce petit enfant est le plus grand dans le royaume des cieux » (Matthieu 18 : 4), etc. … Ici encore, l’important n’est pas la véracité du récit mais le message qu’il véhicule – le « storytelling », comme disent les Anglais …

L’ennui est que, bien que les premiers chrétiens aient sans doute tenté de mettre cette belle morale en pratique, celle-ci n’a pas résisté à la montée en puissance de la nouvelle religion, à la suite de la conversion de l’empereur Constantin (début du IVe siècle), puis plus tard du roi Clovis (fin du Ve siècle). Il faut dire qu’une religion qui, contre la promesse du paradis, ordonne à ses fidèles « Vous, serviteurs, obéissez en tout à vos maîtres » (Colossiens 3 :22) et « Soyez soumis à toute institution humaine […] soit au roi […] soit aux gouverneurs […] » (1 Pierre 2 :13-14) ne pouvait que plaire aux puissants…

En Occident, l’Eglise de Rome s’allia avec tous les chefs d’Etats susceptibles d’assurer – bien entendu par la manière forte – sa suprématie et son expansion. Pour preuve, ces belles citations : « Si quiconque s’avise de médire de la foi chrétienne, il ne faut la défendre qu’avec l’épée, et on doit donner de l’épée dans le ventre autant qu’elle peut y rentrer » (Louis IX, dit « Saint Louis », milieu du XIIIe siècle) ; « Nous exigeons […] que vous reconnaissiez l’autorité supérieure de notre Eglise sur le monde […], [faute de quoi …] nous vous ferons la guerre […] ; nous nous emparerons de vous, de vos femmes et de vos enfants, et nous vous réduirons en esclavage […] ; et nous vous ferons tout le mal possible […] » (Requerimiento des conquistadors espagnols, début du XVIe siècle).

C’est ainsi que le patrimoine culturel occidental, tout en revendiquant une morale chrétienne, s’est répandu et maintenu grâce à des méthodes guerrières totalement opposées à ladite morale, mais sans lesquelles la chrétienté aurait sans doute disparu : Si nous ne sommes pas devenus musulmans, c’est parce qu’un certain Charles Martel, en 732, a su être plus combattif que les envahisseurs arabes qu’il avait en face de lui…

Pour justifier l’injustifiable : l’illusion raciste

Nous ne nous sommes pas contentés de nous défendre : Nous avons nous-mêmes envahi des contrées lointaines que nous avons colonisées, en pratiquant l’esclavage ainsi que quelques massacres à l’occasion. Mais, dans le contexte des Evangiles cités plus haut, ces pratiques peuvent difficilement s’admettre – il faut pour cela une croyance dans une supériorité qui donnerait un droit à disposer des peuples jugés inférieurs : cette croyance est le racisme, que j’ai discuté dans le précédent article (op. cit., cf. note 1). Il a été très utile à notre expansion, justifiant notamment la colonisation par « le devoir de civiliser les races inférieures » (Jules Ferry, juillet 1885). Mais au bout du compte, l’illusion raciste a fini par nous coûter très cher.

En effet, dans la première moitié du XXe siècle, un grand sommet de l’imbécillité raciste a été atteint par le nazisme allemand (1920-1945). Celui-ci avait établi une échelle de valeur des prétendues « races » humaines, au bas de laquelle se trouvaient les Tziganes et surtout les Juifs qui, jugés irrécupérables et dangereux, étaient « à exterminer » : Le programme mis en place à cet effet, soigneusement planifié et méthodiquement organisé, a fait environ six millions de morts. Pendant ce temps, les nombreux spécialistes en « science raciale » du IIIe Reich, quoiqu’ayant beaucoup étudié le sujet, n’ont jamais été fichus, et pour cause (voir le précédent article, op. cit., cf. note 1), de donner une définition biologique cohérente de ce qu’ils appelaient la « race juive »… Pendant ce temps aussi, les autorités religieuses sont restées silencieuses…

Nous voyons, en conclusion, que l’expansion de notre civilisation occidentale s’est fondée sur la religion et sur le racisme. Mais le prix à payer, aujourd’hui, est élevé : C’est le sentiment de malaise, voire de culpabilité, résultant du décalage entre le message chrétien que nous prétendons porter et les crimes que notre civilisation a commis – c’est ce que nous verrons dans le prochain article.

Jean-Marie Blanc

 

 

  1. « De la diversité culturelle (5) : Les origines de la xénophobie et de l’illusion raciste » paru dans Riposte Laïque n°399, 20 mars 2015 : http://ripostelaique.com/de-la-diversite-culturelle-5-les-origines-de-la-xenophobie-et-de-lillusion-raciste.html
  2. Richard Dawkins : « Le gène égoïste », traduit de l’anglais (« The selfish gene », 1976), Editions Odile Jacob, 1996.
  3. Pour plus d’information sur les religions, voir l’ouvrage d’Henri Léandre : « Hommes et dieux : Une approche raisonnée de la religion », Editions L’Harmattan, 2007.
  4. En tout cas celui auquel je fais appel le plus fréquemment, lorsque des Témoins de Jéhovah, mal inspirés, viennent sonner à ma porte pour me dire que leur dieu est juste et bon, et qu’il se soucie de moi… En cette vallée de larmes, un petit moment de rigolade est toujours bon à prendre.
  5. Voir, à ce sujet, les articles de Pierre Régnier : « Benoît XVI, premier responsable de la violence religieuse », septembre 2010 : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/benoit-xvi-premier-responsable-de-82099 ; et « Il faut aimer les bons massacres », décembre 2010 : http://agoravox.fr/tribune-libre/article/il-faut-aimer-les-bons-massacres-86137 .
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