De la liberté… d’imposer la burqa et le voile !

Publié le 29 juin 2009 - par
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Afin de s’opposer à toute tentative d’interdire la burqa et le niqab en France, et conscients des faiblesses et des limites d’une argumentation de nature religieuse dans une république laïque où les athées et autres agnostiques sont nombreux, les islamistes et leurs relais vont puiser dans le registre des principes démocratiques, invoquant à grands cris le respect de la liberté, qu’ils déclinent en liberté individuelle, liberté religieuse et même… liberté vestimentaire. Mais, tout comme ils font parler le coran dans le sens qui leur convient, ils réinterprètent le mot liberté pour en livrer un sens détourné susceptible de justifier leur projet politico-religieux. Il faut être bien mal instruit de ce que recouvre le concept de liberté dans notre tradition démocratique pour se laisser persuader par un piège aussi grossier.

Le recours au principe de liberté est censé faire honte à la République française : en s’apprêtant à interdire le port de la burqa, la République se prépare à bafouer le premier terme de sa devise. L’argument est récurrent depuis les premières affaires de foulard islamique. Il vient d’être resservi par le CFCM le 20 juin dernier lorsqu’il souligne que les libertés individuelles sont un des « fondements de notre République » (1). Quelques jours plus tard, l’ayatollah Fadlallah, religieux chiite libanais, lui emboîte le pas, expliquant que « la liberté (…) doit venir de la volonté de la personne, pas des lois qui sont imposées par des personnes » (2) . On entend bien que l’ayatollah Fadlallah méprise les lois des hommes pour leur préférer celles qui sont imposées par dieu.

Mais puisque les deux autorités religieuses susmentionnées en appellent aux « fondements de notre République », retournons aux sources de notre tradition démocratique afin d’éclairer le concept de liberté. Dans son article 4, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée le 26 août 1789, souligne qu’il est impossible de jouir de la liberté si celle-ci n’est pas bornée, avant d’ajouter que ces bornes sont définies par la loi. L’article 6 précise qu’en démocratie, doctrine politique conçue par des hommes (et non par des dieux…), c’est la représentation nationale qui légifère selon les vœux de la « volonté générale ». Le même article stipule surtout que si la loi en question punit, elle a aussi pour mission de protéger. On l’oublie trop souvent. C’est là une première borne fondamentale : la protection de certains individus implique la limitation des libertés de certains de leurs concitoyens. Chahdortt Djavann, romancière et anthropologue d’origine iranienne, fait remarquer avec justesse que « le fascisme, l’antisémitisme, le racisme peuvent (…) exprimer un choix individuel, une conviction profonde et personnelle » (3), et qu’ils n’en sont pas moins prohibés par la loi dans le but de protéger ceux qui pourraient en être victimes. C’est dans ce sens que Rama Yade a déclaré qu’une loi sur la burqa pourrait « permettre de protéger les femmes (…) obligées de (la) porter » (4).

En assimilant la liberté à « la volonté de la personne », l’ayatollah Fadlallah laisse entendre que la liberté n’est rien d’autre que le droit pour chaque individu de faire ce qui lui plaît au moment qui lui sied. C’est brandir une approche bien enfantine de la liberté qui confine au « je fais ce que je veux quand je veux ». Remarquons que cette définition ne vaut, dans l’esprit des islamistes et de leurs relais, que lorsqu’il s’agit du port du voile. Mais étrangement, quand un dessinateur croque Mahomet sous les traits d’une bombe, la notion de liberté bornée se rappelle au bon souvenir des extrémistes (et d’une partie des musulmans) qui réclament une loi sur le blasphème pour protéger (tiens !) la religion des critiques. « La volonté de la personne », en l’occurrence le dessinateur mécréant, ne mérite soudain plus d’être défendue. Le problème des islamistes est qu’ils abordent le concept de liberté comme ils lisent le coran : ils lui font dire ce qui les arrange en fonction de leurs besoins du moment.

Quand la notion de liberté individuelle n’y suffit pas (personne n’est dupe des pressions qui s’exercent sur les filles et les femmes en burqa), les partisans de la « prison ambulante » pour les femmes convoquent la notion de liberté religieuse. Dans l’article premier de la loi de 1905, qui fonde la séparation des Eglises et de l’Etat en France, cette liberté comporte deux volets : la liberté de conscience (c’est-à-dire la liberté des croyances, des convictions) et le libre exercice des cultes. On ne voit pas que l’interdiction de la burqa constitue une entrave à l’un ou l’autre de ces volets. Le voile est l’expression, l’affichage d’une opinion religieuse, il n’est pas l’opinion elle-même. Et quand bien même il pourrait être considéré comme un élément de la conscience religieuse elle-même, l’autorisation de son port doit être mise en balance au regard des autres principes républicains, qui sont autant de bornes aux libertés individuelles. Parmi ces principes, l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que la dignité de tout être humain (ce que sont les femmes sous nos cieux d’Occident…), conduisent à prôner l’interdiction de la burqa et du niqab, profondément dégradants à l’endroit de la femme et reflets d’une idéologie misogyne d’un autre âge. Nous sommes d’ailleurs prompts à nous offusquer, à juste titre, de la burqa quand elle est afghane, parce que nous n’avons alors aucun doute sur ce qu’elle signifie. Son sens est le même dans nos villes européennes, que l’on ne s’y trompe pas. La burqa d’ailleurs est la burqa d’ici ! Que le port de tels accoutrements avilissants soit une prescription coranique ne doit peser en rien dans la décision finale d’une République laïque. « Le coran est notre constitution » clament certains islamistes français. C’est malheureusement vrai dans de nombreux pays. Ils n’ont que l’embarras du choix. En France la Constitution et la loi républicaines s’imposent au coran, comme à tout autre texte à caractère religieux.

L’ultime liberté que nous servent les promoteurs du voile sous toutes ses formes est la liberté vestimentaire. Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS à l’Assemblée nationale, s’est laissé aller, après bien d’autres, à ramener la question de la burqa à un problème de « tenue vestimentaire à l’extérieur » (5). Qu’on se le dise donc, le niqab est un vêtement, ni plus ni moins, à l’instar d’une casquette ou d’un chandail à col roulé. Qu’il nous soit permis de nuancer. Quand le niqab, la burqa et le voile sont une obligation, quel que soit le temps ou l’humeur du matin de celle qui doit s’en couvrir, la casquette et le tricot sont facultatifs d’un jour à l’autre ; il est même permis, ô grand dieu, de s’en défaire en pleine rue en cas de poussée du mercure. Non, faire du voile et de ses dérivés des vêtements, ce n’est ni sérieux, ni crédible. Il s’agit d’un signe (qui prend l’aspect d’un vêtement) qui porte et véhicule un discours religieux et politique aux relents misogynes répugnants et par lequel ses partisans affichent leur hostilité au modèle de société occidental, et donc leur refus d’intégration. Les voiles (quel que soit leur aspect) n’ont pas l’innocence d’un pullover. Le voile est un stigmate, c’est-à-dire une marque d’infamie, une marque au fer rouge de la femme. Ce n’est pas une loi sur la burqa qui risque de « stigmatiser gravement l’islam » (6) (Mohammed Moussaoui, président du CFCM), c’est l’islam qui stigmatise les femmes qui la portent.

En définitive si le port du voile et autres burqas est bien la marque d’une liberté, c’est uniquement celle que l’on accorde aux islamistes pour faire prospérer leur idéologie politico-religieuse nauséabonde avec la bénédiction d’un principe démocratique, la liberté, tordu à souhait. Nos responsables politiques, avant de s’exprimer sur le voile, seraient bien inspirés de se plonger dans un court essai intitulé Que pense Allah de l’Europe ? de Chadhortt Djavann. Elle y explique que le voile est la « clé du système islamiste » : parce qu’il fait office de marquage du territoire où l’islamisme parvient à s’imposer et à dicter ses règles, il rend visible les avancées de l’islam dans les pays européens ; mais aussi parce « qu’avec le voile, les femmes acquièrent une valeur marchande. (…) Elles sont les biens des hommes musulmans. (…) Pour accéder à ce marché (…) il faut être ou devenir musulman » (7) . Autrement dit, le voile est un titre de propriété d’une communauté sur ses femmes. La seule liberté que le voile autorise donc, c’est celle des hommes de soustraire leurs femmes au reste de la société et aux idéaux de la République. Voilà la liberté dont se réclament ceux qui s’opposent à l’interdiction de la burqa !

Une loi contre la burqa, et contre le voile, s’impose donc, non pas contre la liberté, mais en conformité avec elle. Parce que les femmes susceptibles d’être asservies à une lecture rétrograde du coran doivent être protégées au nom de leur liberté ; parce que la burqa, le niqab, et même le voile, contreviennent aux principes les plus élémentaires de notre République, à commencer par la dignité de la personne et l’égalité des sexes. Enfin parce qu’il convient d’apporter une réponse politique à une offensive politique (sous couvert de religion) dont les motivations sont contraires aux valeurs des Droits de l’homme et de la femme et de la République. Loin d’attendre encore, il faut signifier fermement aux islamistes que leur entreprise sera étouffée dans l’œuf. Car comme l’écrit Guy Haarscher, spécialiste de la laïcité : « il serait naïf de séparer la question du foulard d’un contexte de combat plus large, au sein duquel ce sont les islamistes durs qui dominent » (8) .

Martin Moisan

(1) Cité sur www.tempsreel.nouvelobs.com, 23 juin 2009.

(2) Cité sur www.tempsreel.nouvelobs.com, 23 juin 2009.

(3) Chahdortt Djavann. Que pense Allah de l’Europe ? Paris : Gallimard Folio, 2004, p. 25.

(4) Cité sur www.tempsreel.nouvelobs.com, 23 juin 2009.

(5) France Info, le 22 juin 2009 dans le programme L’invité de France Info.

(6) Cité sur www.tempsreel.nouvelobs.com, 23 juin 2009.

(7) Chahdortt Djavann. Que pense Allah de l’Europe ? Paris : Gallimard Folio, 2004, pp. 34-35.

(8) Guy Haarscher. La Laïcité. Paris : PUF, 2005, p. 39.

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