De la Manif pour tous au Printemps français… En avant toute !

Publié le 17 avril 2013 - par - 2 045 vues
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Le mouvement anti mariage pour tous rentre dans une phase critique face à la détermination d’un gouvernement décidé a passé en force. La stratégie du gouvernement est claire. Ce dernier mise sur la radicalisation en multipliant les provocations, dans le but de forcer la droite institutionnelle à se désolidariser du mouvement de la société civile, tout en fractionnant celui-ci  en agitant le spectre de la dérive extrémiste.

Le pouvoir socialiste joue  avec astuce sur le sentiment légitimiste des classes moyennes de la France traditionnelle, qui malgré une mobilisation de masse que l’on n’a jamais vue dans l’histoire du pays, peinent à prendre  conscience de leur  force et redoutent  tout débordement.

Cette France est facile à manipuler. Forte de sa bonne foi, elle est désarmée  face aux grossières provocations policières qui ont émaillées la manifestation du 24 mars. Elle peine également à répondre aux arguments biaisés de ses adversaires qui  la bombarde « d’éléments de langage », savamment dosés et massivement répétés  par des médias  hostiles (pour ne pas dire haineux)  à son engagement.

Face aux risques d’isolement de cette masse humaine, généreuse dans la mobilisation, mais qui peut  vite être lâchée par les politiques censés la soutenir et menacée par la division de ses leaders soumis à des tensions et des aspirations contradictoires, il est urgent de tirer quelques leçons  politiques et sociologiques  qui peuvent aider à  tracer les lignes d’action d’une stratégie crédible.

Si parler de « Printemps français »  paraît  prématuré, il est en revanche certain que ce mouvement de masse dépasse de loin le simple enjeu du mariage pour tous. L’ampleur de la mobilisation est en lui-même un phénomène sociologique majeur qui annonce des mouvements de fond susceptibles de faire basculer la société française dans les années à venir.

La France silencieuse se mobilise

La France qui défile est celle que les médias ne montrent jamais,  sauf pour la ringardiser ;  la France silencieuse qui bosse, paie l’impôt,  et fait des enfants qu’elle envoie au catéchisme. La France du « Long fleuve tranquille » qu’il est légitime de ridiculiser et de haïr dans les systèmes de représentation de la culture dominante. Une France catholique, ou encore marquée par la civilisation chrétienne, qui est considérée comme une simple survivance d’un passé mort à jamais  par ceux qui  tiennent le manche.

Le seul fait que cette France puisse d’un coup se mobiliser en masse est déjà en soit un acte de subversion impensable pour le système en place et son idéologie. C’est un défi insensé à l’égard de la classe dominante qui agit depuis des décennies comme si cette France n’existait pas et qui, à force de l’ignorer et de la mépriser (sauf à la caresser un peu pendant les périodes électorales), a probablement fini par penser que cette France n’existait plus en tant qu’acteur  de  son histoire. D’où le côté ubuesque de la querelle des chiffres des manifestations, où le pouvoir en place défit  les règles élémentaires de la raison en annonçant des chiffres délirants tant ils sont déconnectés  de la réalité perceptible  des images. 

Cet acte de rébellion est incompréhensible pour le système idéologique dominant, habitué de longue date à toute absence de résistance populaire provenant de cette France discrète. Il ne peut le considérer que comme un acte absurde, illégitime et scandaleux.  Il ne peut  l’appréhender comme un phénomène rationnel et porteur de sens avec lequel il faut composer ; pas plus qu’un aristocrate d’Ancien régime ne pouvait comprendre la revendication d’égalité d’un bourgeois ou d’un paysan.  C’est une loi de l’histoire : le dominant ne se met jamais à la place du dominé !

En engageant le mouvement de contestation du mariage homosexuel, ses leaders pouvaient-ils  prévoir  la puissance des forces qu’ils allaient mettre en mouvement et l’enjeu politique que ces forces allaient alors actionner ? Ils pensaient probablement engager un bras de fer, sur un mode ludique, avec un gouvernement qui tiendrait compte d’un rapport de force objectif porté par la rue, comme Mitterrand l’avait  fait en 1984, et ils se trouvent engagés dans un conflit civilisationnel à relent de guerre civile.

 Il y a dans ces foules immenses qui défilent, comme un désir de moins en moins inconscient au fil des manifestations, de se compter, de se retrouver entre soi, de se prouver qu’on existe encore, de se réapproprier et d’exhiber son identité en défi à l’ordre établi.

Le contre sens de Frigide Barjot

Sur ce point, on ne peut que se désoler du contresens stratégique de Frigide Barjot qui, au soir du 24 mars, se félicitait, contre toute évidence, de la mobilisation « Black, Blanc, Beur » de la France de la diversité. Une volonté dérisoire de séduire l’adversaire en récupérant ses codes, qui, non seulement trahit la réalité, mais n’a strictement aucune chance de désarmer sa rage. Pire encore, elle dévalorise l’action de ceux qui défilent, comme si leur catégorie de Français et leur nombre n’étaient pas en soit suffisant pour légitimer le mouvement.

Ce contresens a été poussé à son paroxysme d’aberration, quand la même Frigide Barjot, quelques jours plus tard, a été quémandé le soutien des musulmans au congrès de l’UOIF, faisant du même coup éclater le cadre sociologique et politique du mouvement qu’elle anime (et il faut malgré tout  saluer la  belle énergie qu’elle a su déployer pour mobiliser les foules). Heureusement, si l’on ose dire, son propos est en tel décalage par rapport à la réalité qu’il s’est dilué dans le vide. Les probabilités de voir les foules musulmanes, toute barbe et voile dehors, débouler  en  masse à la prochaine manif pour se joindre au combat de la France catholique (plus ou moins) sont nulles.

Ces écarts stratégiques soulignent bien l’importance des enjeux idéologiques et sociologiques qui  portent ce mouvement de contestation.

Ce début de mai 68 à l’envers peut-il continuer d’exister sans prendre conscience de sa portée idéologique, alors qu’il est l’objet d’une contre-offensive politique d’une violence inouïe ?  Quelques leçons politiques de base  nous semblent pouvoir être tirées des événements des dernières semaines pour fixer un minimum de repères stratégiques pour aller de l’avant.    

Ne pas compter sur la droite politique

Le mouvement de protestation vient de la société civile. La droite politique n’a fait que prendre le train en marche pour ne pas rester sur le quai et se retrouver coupée de son électorat de base. A quelques exceptions près, ce combat est secondaire pour les politiques.  Parions que les élus de droite qui ont mené une rude et méritoire bataille au Parlement,  ne suivront pas un mouvement qui se radicalise dans la rue, au risque de contester le système. Leur entente  de fond avec la gauche pour maintenir ce système qui les fait vivre, l’emportera sur leur désire de confrontation avec le camp théoriquement adverse et le besoin de solidarité avec leur électorat. Quelques désordres savamment mises en scène leur fourniront probablement le prétexte bienvenu pour prendre leur distance. La gauche s’agite déjà beaucoup pour exploiter cette brèche.

Le mouvement ne doit donc compter que sur ses forces et sa capacité de mobilisation à la base ; ce qui rend  d’autant plus critique le risque  de division.

Un  risque de division

Ce point, incontestablement, est le plus délicat. Il est inquiétant, en effet, de voir les divisions qui se manifestent au sommet. Le mouvement hésite entre une protestation ciblée sur le rejet du mariage homo et une contestation plus globale du pouvoir en place, que la scission sur le thème du « Printemps français » tente d’exprimer.

Frigide Barjot, toujours  leader emblématique des Manifs pour tous, est confrontée désormais à un choix stratégique  décisif qu’elle semble avoir du mal à maitriser. Il n’est pas logique d’évoquer d’un côté, le spectre de la violence et de la guerre civile (« Hollande veut du sang, et bien il va en avoir !») et de l’autre condamner ceux qui acceptent la confrontation physique avec le pouvoir. Le mouvement doit clarifier sa doctrine sur la légitime riposte. Jusqu’où est-il prêt à aller face à la multiplication des provocations  de basse police et  des manipulations médiatiques ? La France qui se mobilise est en droit d’attendre des mots d’ordre et des éléments de langage clairs et cohérents.

Ne soyons pas naïf, tout mouvement de masse est nécessairement tissé de motivations et d’attentes contradictoires, l’unanimisme n’existe pas, encore faut-il qu’il garde un minimum de cohérence dans ces objectifs. La prolifération des opérations ciblées menées par le mouvement de protestation donne parfois une impression de désordre, d’autant qu’on ne comprend plus  toujours très bien si ceux qui agissent ainsi, agissent ou pas dans le cadre  «officiel » du collectif  « La manif pour tous ».  La stratégie d’ensemble, du coup, manque de lisibilité.

L’erreur de Marine Le Pen

Enfin, il est pertinent  de se demander si Marine Le Pen n’a pas raté le coche en gardant une certaine distance avec ce mouvement de masse ?  

Le Front National s’est toujours voulu comme le parti  qui défendait les valeurs de la tradition. Par souci de cohérence, Il se devait donc d’être en pointe sur un sujet de civilisation dont les enjeux symboliques sont si profonds. L’argument qu’il ne faut pas tomber dans le piège de diversion  du gouvernement afin de détourner l’attention de ses échecs économiques et sociaux ne tient pas durablement la route. La politique est un art opportuniste et il faut savoir monter dans les trains qui roulent dans la bonne direction.

Enfin, et surtout, la France qui aujourd’hui se mobilise est celle qui a toujours fait défaut au Front National et l’a empêché de prendre racine dans les classes moyennes et moyennes supérieures. La France bourgeoise et catholique et largement provinciale qui se veut viscéralement modérée. Ses bastion de l’Ouest traditionnellement votent centriste ou gaulliste et le Front National y fait ses plus mauvais scores. C’était une occasion unique de tendre la main à cette France réservée et de rompre la barrière des préjugés par l’action commune dans un combat commun. Marine Lepen doit faire un geste symbolique fort pour rapprocher la France ouvrière et populaire  qui souffre et la France bourgeoise qui se réveille avec la gueule de bois. 

La conjonction entre la radicalité du ras- le- bol  populaire qui vient de la France invisible  et le début de révolte qui monte de la France silencieuse est une condition indispensable à l’émergence d’un véritable « Printemps français ».  Affaire à suivre !

Didier Beauregard

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