De Marine Le Pen à Céline, d’une curée à l’autre

Publié le 24 juin 2011 - par - 1 625 vues
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Le service public nous a offert hier soir, 23 juin 2011, un double exercice de tartufferie bien pensante. Sur la 2, le nouveau débat « Des paroles et des actes » animé par David Pujadas. Sur la Cinq, « Voyage au bout de Céline ». Marine Le Pen, Céline, dans des genres différents, ça sent le soufre.

La première invitée de Pujadas était Marine Le Pen. Quelle belle preuve d ‘ouverture d’esprit, direz vous ! Oui, mais ce qu’on faisait semblant de donner d’une main, on l’a retiré des autres mains . En effet, on a assisté à la mise à la question de MLP, pas à un débat. De l’inquisition au petit pied. Ils étaient tous là, les chiens de garde de la bonne pensée : Duflot, St Cricq, Joffrin, Fourest et j’en passe. Pujadas arborait en permanence un sourire ironique, il fallait bien qu’il se fasse pardonner d’avoir péché par goût de la provocation, en ouvrant son émission à la sulfureuse. A part l’économiste, personne n’a cherché à questionner la prévenue sur son programme, on l’a attaquée sur son passé, son père et sa personne. Grande chèvre de monsieur Seguin, elle a bien tenu le coup, seule contre tous ces loups qui prenaient un visible pied à la lyncher en paroles. Sauf que les loups se jettent sur leur proie par nécessité vitale. J’ai comme idée que ces tartuffes auront obtenu le résultat inverse de ce qu’ils espéraient. Ils se sont fait plaisir, certes. Mais nous les téléspectateurs ? Même les plus hostiles à MLP seront sortis de là, écoeurés, non par les thèses de la dame, qu’elle a à peine pu développer, mais par le traitement qu’on lui a infligé. Même les vrais nazis, quand on a mis la main dessus, ont eu droit à un vrai procès, avec des témoins divers. Hier MLP comparaissait devant le tribunal de la vertu, elle n’avait aucune chance, puisqu’elle était sa seule avocate.

Sur la cinq, il y avait donc une émission sur Céline « Voyage au bout de Céline ». Vous savez peut être qu’il est mort en 1961. « Un des plus grands écrivains du XXe siècle » comme ils l’annonçaient dans l’émission, n’a eu droit à aucune célébration. Elle a été annulée par Frédéric Mitterrand, lui même. L’antisémite, le collabo a eu le dessus sur l’écrivain. La cinq a fait semblant de rattraper le coup, c’est une chaîne culturelle ! Mais toute l’émission a tourné autour des engagements douteux de Louis Ferdinand. On a quand même évoqué le climat d’antisémitisme qui régnait dans la France des années trente, les positions antisémites d’autres grands écrivains. Il y avait une hystérie antisémite, comme aujourd’hui il y a une hystérie antiraciste. Et vas y que je t‘en remets sur les abominables pamphlets dont « Bagatelles pour un massacre », qui sont en effet indéfendables, sur les sympathies de Céline pour le nazisme. Il l’a cher payé : condamnation à mort, exil, opprobre. Du coup, on a oublié qu’il a révolutionné la littérature, qu’il y a un avant et un après lui, qu’il a été un médecin des pauvres, qu’il n’a jamais dénoncé le moindre juif, mais au contraire les a soignés. Heureusement il y avait Christophe Malavoy, l’acteur, qui vient d’écrire une biographie sur Céline. Il a défendu son bonhomme avec conviction, a tenté de réhabiliter ce grand proscrit des lettres, cet auteur maudit dont on ne retient que la face noire. Comme si nous n’avions pas tous des zones noires. Malavoy cherche à mettre en scène une pièce qu’il a écrit sur Céline, il ne trouve pas de subventions, les portes se ferment au seul nom de Céline. Il ne s’agit pas d’excuser Céline d’avoir été un grand délirant, mais de lui redonner sa place : avant tout celle d’un immense écrivain et d’un grand connaisseur de l’âme humaine. Il s’agit de reconnaître qu’en nous barbote le pire et meilleur.

Pas plus qu’on ne fait de la littérature avec de bons sentiments, on ne bâtit pas une société vivable en excommuniant les supposés Mister Hyde. On prend le risque, par effet de retour à l’envoyeur, de les prendre sur la gueule.

Anne Zelensky

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