De retour de Tunisie, premières impressions

Publié le 10 mai 2011 - par - 1 907 vues
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1. Aperçu

Retour d’un voyage en Tunisie, voici présenté, pour les lecteurs de Riposte Laïque, un aperçu général sur la situation actuelle dans ce pays ainsi que des réflexions inspirées par le séjour effectué là-bas. C’est d’abord une impression jubilatoire de grande liberté, de parole et de mouvement, avec le sentiment qu’il sera très difficile, voire impossible, de revenir sur cet acquis de la révolution. C’est aussi un paradoxe que cette révolution « spontanée », conduite par le peuple, sans chef ni parti établi, qui fait jaillir la notion toute nouvelle de citoyenneté – rappelons que depuis 1956, la Tunisie n’a connu que des régimes paternalistes et autoritaires, fondés sur le patriarcat qui caractérise les sociétés musulmanes. Citoyenneté émergente et tout prometteuse, venue comme par inadvertance s’intercaler entre le sentiment d’appartenance religieuse et la soumission intériorisée au père-président.

Les rues n’ont jamais vu autant de rassemblements et de manifestations, les murs autant de graffitis, les journaux et la télé autant de débats. Et tout cela pendant que le régime transitoire expédie les affaires courantes tout en manœuvrant en vue de l’élection d’une assemblée constituante, le 23 juillet prochain, qui déterminera la nouvelle règle du jeu en prenant en compte cette citoyenneté, improbable sous les régimes arabo-musulmans. Les chars, les engins blindés de l’armée en faction devant les édifices publics ainsi que les barbelés qui les entourent n’y changent rien.

Hommage à ceux qui sont tombés en défendant la liberté ; gloire et reconnaissance aux syndicalistes, aux personnalités féministes, aux comités d’avocats, d’étudiants et de chômeurs qui, par suite des grèves du 12 janvier, ont fait chuter le gouvernement Ben Ali bis. Ombre au tableau : les indicateurs économiques sont au rouge. La presse et diverses sources patronales font état de la chute de la production (12,2 % au premier trimestre 2011), du ralentissement général de l’économie et du recul significatif du tourisme.

2. La démocratie et la recomposition du paysage politique

En vertu de la liberté et des nouveaux droits démocratiques, la presse se veut désormais libre et plus de soixante partis politiques ont déjà pignon sur rue ; et cela sans parler des associations. Des postulants attendent encore que leur dossier soit instruit. Selon l’opinion générale, cela fait tout de même beaucoup pour une population de dix millions d’habitants, chacun craignant la dilution des voix et l’atomisation de la vie politique face à l’appareil hérité de l’ancien régime. A la question souvent posée aux jeunes et au petit peuple, il est répondu ceci : « La démocratie ? Je ne sais pas ce que c’est. Il faudrait que je la pratique pour savoir. »

Du côté des partis, il y a les « progressistes » dans toute leur diversité, y compris ceux qui sont compromis avec le régime Ben Ali et qui s’efforcent maintenant de faire amende honorable ; il y a aussi les indépendants et les démocrates ; il y a enfin les islamistes. Ceux-ci sont essentiellement représentés par Ennahdha (Renaissance), le parti de Rached Ghannouchi. Très actif, il a de l’argent, possède un journal, l’Audace, et exerce une influence grandissante dans les mosquées construites par Ben Ali.

On notera qu’il n’y a pas de parti qui se revendique ouvertement de la droite. Le clivage politique et social n’est pas, comme en France, entre la droite et la gauche, mais plutôt entre conservateurs et modernistes. Entendre par conservateurs les gens attachés aux traditions et les pieux musulmans (plusieurs nuances). Dans ces conditions, le parti Ennahdha a beau jeu, ce qui inquiète à juste titre les modernistes.

3. La laïcité et les droits des femmes

Bien que les graffitis en faveur de la laïcité et des droits des femmes fleurissent sur les murs, les silhouettes voilées sont plus nombreuses dans la rue. Tenue islamique « moderne », dite hijab là-bas : pantalon, blouse ou veste et grand foulard dissimulant les cheveux ; mais aussi niqab et même burqa. Il faut également dire que de nombreuses hijabées sont ainsi accoutrées contre leur gré, seule manière pour elles de jouir de quelque liberté, sortir, travailler, aller au cinéma ou retrouver un copain sans encourir les foudres de la famille. Souriantes, elles sont reconnaissables au soin qu’elles apportent à leur maquillage et à la coquetterie dont elles font montre. Sur quelques photos rapportées de là-bas, on voit un couple de jeunes bras dessus – bras dessous déambulant sur l’avenue, une fille dont le déhanchement et le tortilli du cul damnerait un moine ! Il s’agit de la même problématique qui sévit dans nos banlieues, où des femmes sont contraintes de porter une tenue islamique afin de desserrer la loi des mâles musulmans.

La Tunisie sera-t-elle voilée ? Oui et non, dit Lilia Labidi, ministre des affaires familiales et de la condition féminine au sein du gouvernement transitoire. Le hijab local sera admis mais pas le niqab. (1) Dans les journaux, la laïcité fait l’objet de débats passionnés et parfois même violents, soulignant l’incompatibilité entre l’islamisme et la démocratie. Les partis modernistes défendent la laïcité, garante des libertés individuelles, tout en se disant conscients que le terme, perçu de manière connotée par le peuple, est à remplacer par celui de séparation du politique et du religieux. La chose semble faire consensus, tout comme pour la sauvegarde du code civil de Bourguiba. Le parti de Rached Ghannouchi avalera-t-il la couleuvre comme il a avalé celle de la parité homme-femme dans les listes électorales ?

4. « L’Occident » et la révolution tunisienne

Le monde occidental, pour faire court, est perçu de manière assez désastreuse et cela ne devrait surprendre personne. L’ONU, l’OMC, le FMI, les Etats-Unis, l’Union européenne et la France en particulier, en bref tous les tenants de l’ordre libéral, ont soutenu Ben Ali jusqu’au dernier moment, fermé les yeux sur son régime dictatorial et sur la coupe réglée à laquelle il a soumis le pays. Rappelons que son parti, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), aujourd’hui dissous, siégeait aux côté du PS à l’Internationale socialiste !
L’on faisait comme si les combats valeureux livrés pendant treize ans par les démocrates et la gauche radicale n’existaient pas.

Allez savoir pourquoi les gens du PS tiennent à défiler aujourd’hui à Tunis ! Il y a eu Montebourg et il y aura bientôt Cambadélis ainsi que d’autres comparses libéraux qui feront le voyage. Pour se faire pardonner ou, plus vraisemblablement, parce que cela est utile à leur carrière et que cela fait bien dans les médias hexagonaux ? Le peuple tunisien n’est assurément pas rancunier.

Riadh Elfahmi, professeur de philosophie et membre du Comité régional de Nabeul pour la protection de la révolution, me disait que la France – il signifiait le gouvernement français − ne devrait plus se mêler des affaires tunisiennes. Il faisait notamment allusion à l’épisode calamiteux dans lequel Mme Alliot-Marie s’était distinguée et, aussi, à une déclaration d’Alain Juppé, la veille d’une visite à Tunis, le 22 avril dernier, selon laquelle le gouvernement tunisien devrait dialoguer avec les islamistes modérés.
Il se croit à Bordeaux, le Juppé, ou quoi ?

5. La révolution en danger ?

Certains énumèrent les dangers qui menacent la révolution comme suit :
-L’insécurité, que le gouvernement transitoire peine à contenir. Epurée, la police a adopté un profil bas et paraît comme paralysée. L’armée, réputée neutre, est chargée du maintien de l’ordre.
-L’instabilité politique. La légitimité du gouvernement transitoire est consensuelle et non procurée par les urnes.
-Les problèmes sociaux liés en grande partie au chômage et au ralentissement sévère de l’économie.
-L’islamisme, contre lequel un front moderniste se constitue progressivement pour lui faire face.
-Les amis qui vous veulent du bien (voyez le paragraphe 4 ci-dessus).
Questions certes préoccupantes, mais les personnes interrogées disent que, malgré tout, elles seraient plutôt confiantes.

Une dernière information à livrer aux lecteurs de Riposte Laïque en guise de conclusion : d’après certaines sources, une partie des clandestins arrivés en France via Lampedusa seraient des repris de justice échappés des prisons quand la milice de Ben Ali, plongeant le pays dans le chaos, a pris d’assaut les geôles, escomptant un surcroît d’exactions avec l’élargissement des droit-commun.

Ahmed Ghlamallah

(1) Echourouq, journal de langue arabe, 28 avril 2011.

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