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Débat de l’entre-deux-tours : comment Marine va vitrifier Macron

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Le débat raté du 3 mai 2017 a laissé un souvenir amer pour nombre de militants et sympathisants du Rassemblement national (Front national à l’époque). Marine Le Pen a à plusieurs reprises avoué qu’il avait été pour elle « un traumatisme ». « Elle a humilié ses électeurs » selon le mot vachard d’Éric Zemmour (de bonne guerre, mais c’était avant son 7,2%…). Un ratage d’autant plus incompréhensible que Marine ne s’en laisse pas facilement compter face aux journaleux les plus pugnaces – et ils sont légion. Pourquoi ses errements sur des dossiers techniques qu’elle était censée maîtriser puisqu’ils figuraient dans son programme ? Des errements et approximations qui ont été une aubaine pour l’ex-banquier de chez Rothschild, rompu aux chiffres et aux débats techniques. Ce mercredi 20 avril aura lieu le match retour. Marine sait qu’elle ne peut pas décevoir une nouvelle fois ses électeurs, au risque de mettre un point d’orgue à sa carrière politique et de condamner à mort le parti dont elle est la candidate.

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Coprésentatrice du débat de ce mercredi 3 mai 2017, Nathalie Saint-Cricq a affirmé sur BFMTV avoir clairement perçu le moment où Marine Le Pen a perdu ses moyens face à Macron :

« Et là, à un moment donné, elle vrille. Et elle se retourne vers nous, et là, elle commence à nous regarder. Et je me dis : c’est bizarre, sa façon de parler… J’ai pensé qu’au bout d’un moment, elle en avait marre. Marine Le Pen, elle est assez bonne, en général, mais sur des formats un peu courts« analyse la journaliste, ajoutant : « Je pense qu’elle était épuisée, qu’elle a senti qu’elle avait perdu pied sur deux-trois dossiers techniques. À un moment donné, elle est partie ailleurs »

Certains, à l’époque, se sont risqués à faire une analyse freudienne de cet échec. Dans l’émission Sept à huit, ce dimanche 17 avril 2022, sur TF1, Marine Le Pen est d’ailleurs revenue sur sa relation compliquée avec son père. « C’est vrai que c’est lui qui m’a fait aimer la politique. C’est lui qui m’a transmis sa passion de la France. Et puis, à un moment donné, vous volez de vos propres ailes. Vous êtes vous-même, vous n’êtes pas lui, et je ne suis pas lui, clairement… ». Marine se risque même à une pointe d’humour teintée d’amertume : « Voilà, vous savez, je me dis souvent qu’entre lui et moi, c’est comme un ciel breton : il fait beau plusieurs fois par jour« 

Le désastreux débat de 2017 s’explique-t-il par une « conduite d’échec » résultant de la culpabilité d’avoir dû évincer son propre père du mouvement qu’il avait lui-même créé ? Mouvement, qui plus est, dont elle avait reçu les clés du Menhir lui-même ? Pour le psychologue viennois, le complexe d’Œdipe taraude les garçons et le complexe d’Electre (qu’on doit en fait à K.G. Jung) taraude les filles : pas l’inverse… Ces considérations psypsychachanalytiques ont sans doute pu jouer à la marge, mais tous ceux qui connaissent Marine Le Pen« Femme d’Etat » annonce le matériel de propagande que chaque Français reçoit – en principe… – par la Poste – vous diront qu’elle n’est pas du genre à pleurer sur le lait renversé. Toujours est-il que l’événement ne lui sera pas pardonné par de nombreux cadres historiques du parti, qui en claqueront la porte. De quoi en effet perturber quelque peu les caractères les mieux trempés…

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Cette fois-ci, Marine Le Pen a toutes les chances de son côté.

D’abord – pardon pour cette lapalissade – parce qu’on apprend de ses erreurs, et on apprend d’autant mieux que leurs conséquences ont été plus cuisantes. Hors de question pour la candidate RN de faire des meetings à Trifouilli-les-Oies jusqu’à la veille du rendez-vous crucial comme elle s’en est payé le luxe – de manière inconsidérée, il faut bien l’avouer – en mai 2017, arrivant épuisée sur le plateau de télévision où devait se dérouler le duel crucial.  Depuis ce lundi 18 avril 2022, repos et ultimes mises au point avec ses équipes ad hoc sur l’ensemble des dossiers qui seront abordés le 20 avril.

Ensuite, et c’est l’argument le plus solide qui l’autorise à penser qu’elle pourra mettre son adversaire KO debout, c’est que Macron n’est pas « l’homme neuf » d’il y a cinq ans, un OVNI politique sorti de nulle part, quasiment inconnu des Français un an auparavant. Il avait été secrétaire général de l’Elysée puis ministre de l’économie de François Hollande, deux postes certes importants, mais le discrédit dont jouissait le hollandisme était tel qu’il s’agissait plutôt de handicaps que d’atouts :  Hollande, certain de ne même pas passer le cap du premier tour, avait d’ailleurs renoncé à se représenter : une première dans l’histoire de la 5ème République…

Macron a exercé le pouvoir pendant cinq ans : il a désormais un bilan, et ce bilan est catastrophique.

L’homme, qui en 2017 pouvait encore charmer les foules avec des formules aussi creuses que « Il faut penser printemps », devra avoir d’autres arguments, un peu plus solides, s’il veut faire le poids.

Marine Le Pen n’aura aucun mal à faire teinter les casseroles que « le président des riches » traîne à la queue. Le bruit qu’elles vont faire risque de se transformer en orchestre polyphonique, l’harmonie en moins. Les affaires dans lesquelles la responsabilité du mari de Bizitte est engagée jusqu’au cou ne manquent pas :

Le pouvoir d’achat avait aussi été un des thèmes du débat de 2017. Concernant cette partie, Marine Le Pen avait incontestablement surclassé son adversaire. Marine Le Pen proposait déjà de «rendre l’argent aux Français», avec différentes mesures comme la «baisse de 10% des trois premières tranches de l’impôt sur le revenu», «le rétablissement de la demi-part des veufs et veuves», «la défiscalisation des heures supplémentaires», ainsi que «la revalorisation des petites retraites». Des mesure sur lesquels le « président des riches » était resté muet. Marine Le Pen a affirmé être «la candidate du pouvoir d’achat», face à Emmanuel Macron, selon elle «le candidat du pouvoir d’acheter, d’acheter la France, de la dépecer». Reconnaissons que sur ce point, elle avait totalement vu juste.

La retraite à 65 ans proposée par Macron – contre 60 pour Marine Le Pen – risque de peser fortement dans la balance lors du débat. Alors que le président, soucieux de courtiser l’électorat de Mélenchon, mollit sur la question, l’ex-ministre de l’Intérieur Castaner a quant à lui craché le morceau : hors de question de revenir sur cette mesure : le programme du président-candidat ne la budgète pas. Marine aura beau jeu de rappeler à son challenger qu’en cinq années, il a totalement échoué à mener à bien la réforme des retraites qu’il avait annoncée en fanfare au début de son quinquennat.

Reste l’épineuse question de la place de l’islam en France. D’abord opposée au port du voile, Marine a changé d’avis : la France vaut bien un bout de chiffon… Elle se souvient sans doute qu’en 1873, le retour à la royauté échoua à cause du refus intransigeant du prétendant légitimiste au trône de France, Henri d’Artois, comte de Chambord, d’accepter le drapeau tricolore. A quoi bon se battre – et risquer de perdre – pour un torchon sur la tête de femmes qui trouvent ce harnachement seyant ? Au lieu d’interdire le voile, laissons les femmes libres de le porter ou non, affirme depuis peu Marine Le Pen. Ce qui renvoie à la liberté de la femme dans certaine culture exotique. Mais là-dessus, la candidat RN sait se montrer intransigeante : on ne peut décemment lui faire le procès de complaisance envers l’islam radical.

Le programme officiel de Marine Le Pen est consultable ICI

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Le débat, n’en doutons pas, sera saignant. Les amateurs de sensations fortes devraient y trouver leur compte…

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Henri Dubost

In girum imus nocte ecce et consumimur igni