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Démantèlement d’une cellule djihadiste : pas de médaille pour le plombier !

La bataille de Dunkerque a inspiré le cinéaste Christopher Nolan qui a su exalter, pour ne pas dire exagérer, l’endurance des troupes britanniques. On peut lui reprocher – et les critiques ne s’en sont pas privées – d’avoir quasiment escamoté le rôle des troupes françaises qui, à 40 000 hommes, ont tenté tant bien que mal de contenir les  160 000 soldats allemands pour que les soldats britanniques puissent rejoindre les côtes anglaises. On peut également déplorer que Christopher Nolan ait réduit à un rôle ridiculement minime la marine marchande néerlandaise qui a pourtant exfiltré nombre de soldats.

Clint Eastwood tourne actuellement un film sur le rôle héroïque des deux voyageurs du Thalys, ces  militaires américains qui ont neutralisé le djihadiste qui comptait faire le plus grand nombre de morts possible dans le Thalys. Nul doute que Clint Eastwood saura glorifier comme il convient le courage et la force tranquille de ces deux  militaires, tout en passant sous silence le rôle des autres intervenants qui ont pu aider à leur mesure.

Nous avons l’habitude des films anglo-saxons qui, indépendamment de leurs qualités cinématographiques, sont destinés surtout à exalter leur propre gloire, accessoirement à rabaisser celle des autres, et apporter une page de plus à leur roman national.

Rêvons un peu et imaginons que notre cinéma national et subventionné fasse un film à la gloire d’un plombier.

Un plombier ! Quel plombier ? Celui  qui, au cours d’une intervention dans un immeuble de Villejuif pour une banale fuite d’eau, a repéré un bric-à-brac d’objets -  fer à souder, réchaud, produits chimiques – dont il a compris tout de suite qu’il s’agissait là d’un matériel capable de fabriquer des bombes destinées à nous tuer. Plus encore,  il a eu le courage de signaler sa découverte à la police. Il a réussi là où nos services de renseignements échouent souvent. Il a permis de démanteler d’abord un groupe terroriste – on en est pour l’instant à trois arrestations -  qui semble bien être un vrai jumeau des cellules djihadistes catalanes, ensuite la cachette à Thiais de liquides permettant la fabrication de TATP, ce qui laisse fortement penser  à une cellule jumelle des cellules djihadistes catalanes.

Ce héros du quotidien, qui a fait preuve à la fois d’intelligence et de courage, mériterait bien qu’on le donne en exemple.

Chez nous, imaginons un Kassowitz qui se penche sur le cas de cet anonyme et  produise un film qui soit un contrepoint à La Haine. Envisageons qu’un Guediguian  fasse de cet ouvrier un portrait  attachant façon Marius et Jeannette. Peut-on oser espérer que Costa Gavras nous concocte un thriller politique  où un modeste  plombier, tel le candide juge d’instruction de Z,  déjoue un projet d’attentat islamique ?

On peut rêver. Il est vrai que notre cinéma ne prise pas trop  ce genre de sujet ni ce  genre de héros. La notion même de héros lui est totalement étrangère, le révulse même. Exalter l’héroïsme, cela sent la France rance et moisie, et ferait le jeu de l’extrême droite. On leur préfère le réfugié kurde qui rêve de rejoindre l’Angleterre à la nage 1), Ilan qui attendrira la commissaire sétoise acharnée à traquer les clandestins 2),  la sans-papiers albanaise Kaniousha 3).

Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, s’est contenté de saluer un « réflexe citoyen ». On appréciera l’utilisation du mot réflexe, c’est-à-dire un acte automatique, qui ne fait appel ni à la réflexion, ni au courage.  Pas d’invitation à l’Élysée non plus, pas de citation à l’ordre de la Légion d’Honneur.

Comme par mimétisme  avec les Américains, parce que cela se fait chez eux, parce qu’ils le valent bien, on  a rendu – à juste titre -  les honneurs aux militaires qui ont empêché le carnage du Thalys.  Mais on se l’interdit pour nous mêmes. Comme si c’était devenu étranger à nos coutumes.  Comme si donner de la fierté n’était pas pour nous. Comme si cela nous faisait courir le risque de devenir patriotes.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de dévoiler le nom de ce plombier.  Cependant,  qualifier d’héroïque l’action de cet homme ne nuirait pas à sa sécurité,  lui rendrait l’hommage qu’il mérite et offrirait, à nous citoyens, un modèle positif dont nous avons besoin. Mais chez nous, on ne glorifie pas les héros. On se contente au mieux de parler de réflexe citoyen.

Le plombier est retourné à son travail dans l’anonymat, voire l’indifférence.

Florence Labbé

  1. Welcome, de Philippe Lioret
  2. Coup d’éclat, de José Alcala
  3. Kaniousha, d’Olivier Guignard