Dernier khamsin des Juifs d’Égypte, de Bat Ye’Or : la « fille du Nil » raconte…

Publié le 31 mai 2019 - par - 6 commentaires - 722 vues
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Le titre résume le livre. Le khamsin est un vent chaud qui souffle en Égypte. En arabe, le mot signifie « cinquante » et si ce vent a été nommé ainsi, c’est qu’il est censé souffler cinquante jours en avril et mai. La période (en fait, une dizaine de jours, guère davantage) marque le début des chaleurs sèches de l’été. L’événement est cyclique : il revient immanquablement tous les ans. Le dernier khamsin des Juifs d’Égypte correspond à leur expulsion par vagues successives entre 1948 et 1957 : mise sous séquestre de leurs biens, emprisonnement, déchéance de leur nationalité, expulsion, comme l’indique un des personnages (page 13) : « Les Égyptiens auraient pu nous tuer… ils auraient pu aussi nous garder indéfiniment prisonniers, mais (…) ils nous ont pris tous nos biens, ils nous ont retiré notre nationalité, ils ont interdit à ceux qui partaient de retourner en Égypte et finalement ils nous ont tous expulsés du pays ».

La narratrice et héroïne du récit, Elly Azriel, est l’une des derniers Juifs d’Égypte à connaître ce sort commun : après 1957, elle ne fera plus jamais l’expérience du khamsin. Âgée d’une vingtaine d’années, elle est égyptienne ; « l’Égypte est mon pays », répète-t-elle. Elle n’a pas d’autre patrie. Elle aime son pays et elle en aime aussi le peuple, en dépit de la haine que celui-ci voue aux Juifs et aux étrangers. Elle est « snob », disent d’elle ceux qui la connaissent un peu. Elle se passionne pour l’art, pour l’archéologie, pour la botanique ; elle écrit d’abondance ; elle veut devenir écrivain. Elle a pour horizon l’humanité, dont elle se sent solidaire. Pour elle, être expulsée d’Égypte, avec ses parents, à qui tout a été confisqué sauf la vie, est une tragédie. Avant de quitter Le Caire, son père a brûlé les papiers de la famille, plus d’un siècle d’histoire, et tous les documents relatifs à la vie de la communauté juive (rabbins, organisations charitables, hôpital, solidarité) . Elle a brûlé ses lettres, ses cahiers, ses notes, ses brouillons, ses manuscrits, et cela afin que ces papiers, qui auraient été récupérés par la police politique, ne soient pas transformés en armes contre les Juifs. En bref, ce sont trois mille ans de présence juive en Égypte qui sont effacés en quelques années et ce sont aussi les traces de la vie intérieure, sociale, intellectuelle d’une jeune femme qui sont effacés. En quelques heures, la mémoire d’une jeune femme, de sa famille et de la communauté juive d’Égypte est partie en fumée. A Londres, où, apatride, elle a trouvé refuge, un parent lui vante les charmes de la liberté (p. 13) : « La liberté, c’est de marcher dans la rue sans se retourner pour vérifier si on te suit, vivre sans crainte d’être épiée et dénoncée à une organisation occulte, maîtresse de ta destinée et de tes pensées ». Mais cette liberté signifie, pour elle, l’arrachement à un univers mental, social, sensible, qui donnait du sens et du prix à son existence terrestre.

L’œuvre de Bat Ye’or, publiée entre 1971 et 2019, trouve sa source dans cet autodafé originel, cette œuvre, qu’elle soit historique ou autobiographique, tenant d’une archéologie singulière qui consiste à faire revivre ce qui a disparu, a été détruit ou nié. À sa manière, Bat Ye’or renoue retrouve dans son œuvre ce que Hannah Arendt a nommé la « tradition cachée ». Après avoir étudié les pogroms, exactions et autres expulsions qu’ont subis les Juifs égyptiens entre 1812 et 1956 (in Les Juifs d’Égypte, 1971), traité, dans cinq ouvrages historiques publiés entre 1980 et 2014, de la dhimmitude et du djihad, reconstitué son autobiographie politique (De la découverte du dhimmi à Eurabia, 2017), Bat Ye’or publie enfin un récit personnel, dont la narratrice Elly Azriel peut être tenue pour un double de l’auteur ou un autre elle-même, Bat Ye’or ayant connu la même destinée qu’Elly : discriminations, menaces, mise sous séquestre des biens de ses parents, expulsion d’Égypte en 1957, asile à Londres où elle a vécu apatride.

Dans ce récit, Bat Ye’or analyse ce qu’ont été son état d’esprit, sa sensibilité, ses espoirs entre 1948 et 1956, ainsi que les désillusions des membres de sa famille ou celles de ses proches. Elle fait entendre une pluralité de voix, souvent discordantes, que ce soit les voix de militants juifs qui se réjouissent de la prise de pouvoir par Nasser et de la chute du régime corrompu du roi Farouk, celles de chrétiens (p. 39 : « Tu parles !, s’écria Michel rageusement. Bien que chrétien, je sais que mon tour viendra. Nasser n’a jamais été aussi grand, aussi acclamé. La fureur gouvernementale se déchaîne. Rafles quotidiennes parmi les débris de la communauté juive et séquestre de toutes ses propriétés… C’est la curée… »), celles de Juifs fatalistes (p. 29 « Ne voyez-vous pas que nos habitations sont pillées et incendiées en Palestine, au Caire, à Alexandrie, en Irak, en Syrie, au Liban ? – Ce n’est rien, rétorquait Elyahu, ce n’est pas nouveau, c’est en quelque sorte la prise de conscience périodique des musulmans de notre existence parmi eux »), celle de Juifs lucides et sans illusions (p. 181 : « Vous avez de la chance, vous chrétiens d’Orient, tant que vous aurez les Juifs, vous serez sauvés. Seulement voilà, si vous leur tombez trop dessus, vous risquez de n’en plus avoir du tout et c’est vous qui ferez les frais des échecs des sociétés musulmanes »).

Comme Bat Ye’or, Elly est « fille du Nil ». Elle détonne dans la minuscule société cosmopolite qu’elle rencontre dans des lieux huppés de l’île de Zamalek ; et à la différence des nantis qu’elle fréquente, elle se sent solidaire du peuple égyptien. Elle ne croit pas dans Israël, elle ne se sent même pas juive ; elle est universaliste. Elle a pour horizon l’humanité, une et solidaire. C’est en cela que son expulsion est une tragédie. L’Histoire va lui apprendre, en quelques années, de 1948 à 1956, qu’elle est juive et seulement juive par la décision des autres, les nationalistes panarabes, les musulmans, les marxistes, les nassériens et qui ont décrété qu’il n’y avait plus de place en Égypte pour les Juifs. Il est vrai qu’ils sont encouragés à cette œuvre de purification par d’anciens nazis allemands qui ont trouvé refuge et font carrière dans la police et l’armée.

L’univers disparu d’Elly est fait de lieux (les quartiers populaires du Caire, l’île de Zamalek, le Club, les bibliothèques et les musées, le désert, les plages d’Alexandrie, le Nil), d’odeurs agréables ou fortes, et de personnages, juifs, chrétiens ou musulmans, athées ou marxistes : Albert, Elyahu, Shu, François, Michel, Samuel, André, Hoda, Ninette… Elle fait revivre l’Égypte des années 1950 avec ses odeurs, ses paysages, ses couchers de soleil, sa sensualité, ses personnalités, ses discours ou fragments de discours, comme l’ont fait d’autres écrivains, eux aussi expulsés, tels Paula Jacques ou Robert Solé. En revanche, il y a un invariant : c’est la veulerie des autorités et la règle de l’omerta dans les médias et chez les intellectuels (p. 114) : « Si Elyahu revenait du domaine des morts, il lui parlerait encore de l’Égypte, de la Grande Peur régnant sur le pays, des milliers d’innocents pourrissant sans jugement dans les prisons  : mais il ne faut pas en parler, chut, chut, le gouvernement se vengerait sur ceux qui sont restés là-bas, dans les prisons d’Abou-Zaabal, de Tourah, des Barrages, les camps de concentration dans les déserts, chut, chut, il ne faut pas en parler, il faut entrer dans la conspiration du silence entretenue par les journalistes résidant au Hilton, par les diplomates anxieux de ne pas ternir le prestige du Raïs… chut, chut ! »

Étienne Dolet

Bat Ye’or, Dernier Khamsin des Juifs d’Égypte, Les Provinciales, 2019

http://www.lefigaro.fr/livres/le-dernier-khamsin-des-juifs-d-egypte-le-nil-mouille-de-larmes-20190515

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Notifiez de
Paskal

Les marxistes auraient décrété qu’il n’y avait plus de place en Égypte pour les juifs ???

Morgane

Les prochains à être expulsé, est-ce nous ??? En minorité dans notre propre pays !!! 😩😱😟

Marnie

Les Juifs d’Egypte persécutés et les chrétiens égyptiens massacrés régulièrement dans un silence étourdissant. Une religion de paix et d’amour ou une secte criminelle ?

Fomalo

Merci pour l’article . Je repense à :’ « Vous avez de la chance, vous chrétiens d’Orient, tant que vous aurez les Juifs, vous serez sauvés. Seulement voilà, si vous leur tombez trop dessus, vous risquez de n’en plus avoir du tout et c’est vous qui ferez les frais des échecs des sociétés musulmanes »). Nous en sommes là. Tenons bon.

Gaulois réfractaire

Pas un mot sur les grecs qui ont subi le même sort. Ils étaient en Egypte depuis Alexandre.
De surcroît, les grecs n’ont expulsé personne de quelque région du Proche-orient.

JACOU

Expulsés sous la menace et dans le silence du monde comme les pieds noirs.