Dien Bien Phu : j’avais dix ans et j’ai vu mon père pleurer

Publié le 8 mai 2014 - par - 1 769 vues
Share

devise-legionJ’avais dix ans.

Le 8 Mai 1954, j’ai vu pour la première fois mon père pleurer. Le colosse invincible, médecin-chirurgien-accoucheur adulé par les Arabes constituant la quasi-totalité de ses patients, tenait en main le journal annonçant la chute de Dien Bien Phu. Et il pleurait, comme l’enfant que j’étais.

Un demi-siècle plus tard, j’ai parcouru ce qui reste de ce champ où la France cessa définitivement d’être une puissance. Dans les rues d’une désormais ville balisée ici et là par des tranchées reconstituées donnant sur la piste d’aviation, je me suis souvenu de ma mère tenant son registre des dons pour les blessés d’Indochine. Une petite campagne à l’échelle d’un bled de Tunisie. Et des croix sur le tableau des donateurs. Illettrés ? Non. Tunisiens, arabes musulmans, nationalistes, indépendantistes guettant avec impatience le retour de Bourguiba, mais qui ne voulaient pas que leur nom apparaisse.

« Docteur, c’est pour vous, parce que c’est vous« . Des Arabes en révolte donnant pour les blessés de Dien Bien Phu, imagine-t-on une chose pareille? Je tiens les registres à la disposition de qui voudra les consulter.

Eh oui, Houria Bouteldja, Dounia Bouzar, Malek Chebel, Tahar Ben Jelloun, Dalil Boubakeur, Lasfar, Kabtane, Chelgoumi et vos semblables des quartiers et des maisons d’édition, des mosquées, des prêches revanchards, des jeunes fanatisés, des violeurs d’enfants nigérianes, du sanglant désordre à venir sur les ruines du foutoir actuel, ce fut ça aussi, la colonie. Ce monstre finalement bien inoffensif que vous essayez de faire passer pour l’Enfer sur terre. Ce moule qui vous a enfantés, éduqués, civilisés par le biais de vos parents puis par vous-mêmes en passant, grâce aux vaccins, aux hôpitaux, aux écoles franco-arabes, aux lycées et aux universités. Et puis aussi grâce à des gens comme mon père, dont la Tunisie se débarrassa comme on le fait d’un emballage de médicaments périmés. Les gens qui figuraient par des croix sur les listes de ma mère, et d’autres aussi, l’accompagnèrent aux lisières de la ville. Ils pleuraient, à leur tour. « Vous avez mis au monde ceux qui vous expulsent aujourd’hui. Pourquoi vous fait-on ça, Docteur Dubos ? » C’était en 1961. Je n’ai jamais eu la réponse à cette question.

Tout se tient dans cette histoire. À Dien Bien Phu, des milliers de mes frères à moi (j’ai moi aussi des frères, Houria…) sont morts pour quelque chose qui ressemblait à une utopie par avance condamnée. On les a envoyés au casse-pipe avec le cynisme des puissants, exactement le même que celui dont nous subissons aujourd’hui les effets toxiques. Car c’est à notre tour d’être condamnés, à ce qui se dit. Eh bien moi, je vous dis que les choses ne vont pas se passer tout-à-fait comme prévu. Je vous annonce un certain nombre d’obstacles à franchir avant que vous me fassiez subir le sort que la radicale doctrine de vos modèles a fait endurer aux miens il y a un demi-siècle, loin alors de la France à laquelle je tiens autant qu’à mes enfants. La France est à moi aujourd’hui, j’y suis chez moi. Et par Dieu, oui, j’honore la mémoire des suppliciés de Dien Bien Phu, pour leur courage, certes, mais aussi pour leur refus, jusqu’au bout, de plier. D’aucuns appellent ça l’honneur. Sans doute. Je prétends que la raison a aussi son mot à dire là-dedans. Elle permet de savoir très précisément pourquoi l’on se bat, contre qui, et jusqu’où il convient d’aller pour rester fidèle tant à soi-même qu’à la mémoire des autres.

Alain Dubos

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.