Dieudonné ou le pogrom à la portée des caniches

Ce serait une erreur à la faveur du psychodrame entourant les provocations souvent sinistres de Dieudonné de ne voir dans la mise en scène  obscène de l’antifascisme à deux sous d’un ministre de l’Intérieur, qui ne prend même plus la peine de cacher ses ambitions, que les manipulations d’un pouvoir aux abois. Certes la manipulation est évidente et l’instrumentalisation de Dieudonné s’inscrit dans les tentatives menées depuis des mois (Millet, Méric, Taubira), dans la grande tradition mitterrandienne des années 1980, de jouer sur la peur d’une menace « fasciste » largement imaginaire pour souder une partie d’une clientèle électorale saisie par le doute autour de Hollande. Tout cela est incontestable, mais l’affaire Dieudonné est intéressante à plus d’un titre car elle est un révélateur des évolutions sociologiques que connaît la société française depuis trente ans.

Evolution ethnique d’abord qui voit l’émergence d’un pays communautarisé – processus célébré par la doxa sous le nom de « diversité » – livré à une intense compétition victimaire dont les juifs et la nation française sont les boucs émissaires par une sorte de mécanisme très girardien. Un ressentiment immense traverse en effet aujourd’hui certaines franges des populations venues du Maghreb et d’Afrique noire qui voudraient voir se reconnaître, à l’instar des juifs, considérés comme les « chouchous » de la République, un statut de victimes au nom de l’esclavage et de la domination coloniale. Il est fascinant de voir à quel point ceux qui s’affichent comme antisionistes ne font finalement qu’imiter dans le cadre d’une surenchère mimétique leurs frères ennemis de la LICRA ou du  CRIF en exigeant sans cesse de l’Etat des repentances, des lois mémorielles, des séances d’expiation et des « tribunaux dinatoires » sur le modèle des dîners ridicules où chaque année le Président de la République est sommé de venir s’expliquer de sa politique devant le gotha communautaire. Crime contre l’humanité pour tous, lois mémorielles pour tous, conseils représentatifs pour tous, Dieudonné, à côté du CRAN ou du CRIF,  n’est finalement que le point de cristallisation d’un phénomène où la jalousie le dispute à la haine et où s’opère le recyclage original d’un vieil antisémitisme  français (Drumont, Céline) sur fond d’antijudaïsme coranique mis à la sauce antisioniste. Dieudonné en somme aujourd’hui c’est l’accouplement grotesque de Drumont et Mahomet, une sorte de socialisme des imbéciles du XXIe siècle.

Mais Dieudonné n’est pas seulement cela. C’est aussi le produit de trente ans de gauche  showbiso-sociétalo-culturaliste et du règne de l’a-pensée Canal-Plus. Un produit de vingt ans de déculturation incarné par le règne des amuseurs et des ricaneurs salariés profanant tout sur leur passage, enfin presque puisque c’est finalement ce pauvre catholicisme, véritable paillasson des amuseurs, qui fait la plupart du temps  les frais de ce nouveau conformisme de masse tissé de provocations minables fondées sur l’assurance que les moqués ne réagiront pas. Dans la France d’aujourd’hui les rebelles sont courageux mais pas téméraires. Un pays et un gouvernement qui fait des Femen des héroïnes de la liberté d’expression, avec le soutien de Patrick Klugman, Caroline Fourest et de SOS Racisme, ne doit pas s’étonner qu’aujourd’hui un Dieudonné surgisse pour se livrer à ses petites profanations personnelles en faisant du génocide des juifs un sujet de réjouissances et de moqueries. Tout cela est dans l’ordre des choses et Dieudonné n’est rien d’autre que le fils indigne de la gauche divine.

Victor Serge disait de Bagatelles pour un massacre qu’il ne s’agissait de rien d’autre qu’un pogrom en 400 pages. Un spectacle de Dieudonné c’est un pogrom en deux heures. Mais un pogrom à la portée des caniches car comme l’écrivait le juif Marx l’Histoire se répète toujours deux fois : la première en tragédie, la seconde en farce.

Michel Gandilhon

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