Durban 2 : quel deal politicien Caroline Fourest a-t-elle passé avec Nicolas Sarkozy ?

A propos du retournement de veste de Caroline Fourest sur Durban II, Cyrano dénonçait dans un article du 27 mars « la responsable de Prochoix, qui joue la petite télégraphiste de l’Elysée et du quai d’Orsay sur ce dossier » (1).
J’ai voulu vérifier ce point. Et effectivement, les coïncidences entre les déclarations de Caroline Fourest et celles du ministère des Affaires Etrangères sont trop nombreuses pour être fortuites.

1. Même date

Le fameux article de Caroline Fourest « Il ne faut pas déserter Durban II » (2) est publié dans l’édition papier du Monde datée du 14 mars. Mais comme chacun sait, ce quotidien est un journal du soir, donc l’article est mis en ligne sur Internet et publié dans le numéro en vente dès le 13 mars dans l’après-midi.
De son côté, le Quai d’Orsay évoque pour la première fois la position officielle du gouvernement dans un « point presse » le même 13 mars 2009 (3) ! Dans le premier point de cette conférence de presse, le porte-parole du ministère des Affaires Etrangères lit une courte déclaration de Bernard Kouchner sur Durban II, puis répond à trois questions de journalistes sur le même sujet.

2. Participation sous réserves

Dans son article du Monde, Caroline Fourest utilise sa technique classique de se poser une question… à elle-même : « Est-ce une raison pour encourager l’Union européenne à suivre les Etats-Unis, le Canada et Israël, qui souhaitent boycotter la conférence de suivi ? » Et elle répond à sa propre question : « En théorie oui. En pratique, les choses sont plus complexes. Les intellectuels ont bien raison d’alerter. Les diplomates ne doivent pas déserter. »
On voit donc qu’elle veut expliquer non pas la position d’« intellectuels » dont elle se réclame sans cesse avec une modestie au demeurant très relative, mais celle des « diplomates », donc, en l’occurrence, celle du Quai d’Orsay. Quel aveu !
Bernard Kouchner, par son communiqué, rejette également très clairement le boycott a priori : « notre pays ne participera à la conférence de Genève que si ses préoccupations sont respectées ».

3. Trois « lignes rouges »

Caroline Fourest voit trois « lignes rouges clairement établies : la question des réparations de l’esclavage ne doit pas être instrumentalisée, celle du Moyen-Orient ne doit pas donner lieu à surenchère, et le concept de « diffamation des religions » doit être écarté ».
Ces trois points sont détaillés par son article. Sur l’esclavage : « Le texte insiste sur la traite transatlantique, dans l’espoir d’obtenir des réparations financières, au risque d’esquiver la responsabilité de certains négriers noirs ou arabes ». Caroline Fourest cite également l’ « homophobie », le sexisme et la persécution de minorités en terre d’islam, autrement dit, elle condamne des formes de racismes ignorées par le texte. Sur la diffamation des religions : Le texte « parle d' »islamophobie », au risque de confondre la lutte contre le racisme avec une lutte contre le blasphème. » Sur le Moyen-Orient : « Israël est le seul pays cité. Comme si la mort de civils palestiniens relevait du racisme et non de crimes de guerre liés à un conflit territorial. »
Le quai d’Orsay reprend exactement ces trois points, pas un de plus ni un de moins : « Il serait inacceptable que la lutte contre le racisme soit ternie par l’introduction de considérations contraires à son objet : – toute expression de racisme, – toute référence à la notion de diffamation des religions, car ce concept est incompatible avec la liberté d’expression et de conscience, qui est au cœur de la Déclaration universelle des droits de l’Homme dont nous venons de célébrer le 60ème anniversaire, – toute stigmatisation d’Israël en tant que tel. »
Et à une question d’un journaliste, le porte-parole du ministère utilise lui aussi l’expression de « lignes rouges » : « Bernard Kouchner insiste sur deux choses : les lignes rouges et la nécessité d’avoir une position commune européenne. »

4. Nécessité d’une position commune dans l’UE

Caroline Fourest parle de trois « lignes rouges clairement établies », mais établies par qui ? Selon elle, par… l’Union Européenne : « L’Union européenne en a conscience et ne cédera rien là-dessus. Ses lignes rouges sont clairement établies (…) »

On peut se demander où et quand l’UE aurait « établi » ces « lignes rouges ». Caroline Fourest ne le dit pas ! Elle omet d’ailleurs de citer la position italienne de boycott, qui laisse mal augurer d’une quelconque position commune européenne. Alors pourquoi introduire artificiellement et sans arguments l’Union Européenne dans ce débat sur Durban II, comme si la France ne pouvait pas avoir sa propre diplomatie ? Elle l’a bien eu lors de l’intervention militaire américaine en Irak, position franco-française saluée au demeurant par la même Caroline Fourest !
Le communiqué de Bernard Kouchner parle lui aussi de l’Union Européenne dans cette affaire de Durban II, et également sans fonder ce soudain besoin d’une position commune : « L’Union européenne doit peser de tout son poids dans la négociation en cours. (…) Je souhaite que les 27 pays membres de l’Union européenne adoptent ensemble une date-limite pour apprécier les améliorations obtenues au cours des prochaines semaines et prendre, d’un commun accord, une décision sur la participation ou le retrait de la réunion de Genève de tous les membres de l’Union. »
Et le porte-parole en remet une couche : « Bernard Kouchner insiste sur deux choses : les lignes rouges et la nécessité d’avoir une position commune européenne. »
Bien joué !
Je pense donc que dans cette affaire, la position de Caroline Fourest n’est pas uniquement de la même nature que celle d’autres dérives de sa part, comme dans l’affaire du gîte des Vosges ou dans sa défense fallacieuse et médiatique du Coran et de Mahomet. Il y a un autre aspect que nous venons de démontrer : l’article de Caroline Fourest et le communiqué de Bernard Kouchner disent exactement la même chose point par point, et au même moment. Comme on peut difficilement croire que Caroline Fourest influence la politique gouvernementale, la source de cette position commune est du côté du Quai d’Orsay, ou plutôt… de l’Elysée !
Dans une autre tribune récente du Monde, Caroline Fourest dénonce la « perversité » de Nicolas Sarkozy qui, selon elle, ferait courir des bruits de nomination de personnes de gauche à la direction de France Inter (4). Elle conclut : « La confusion nourrit le fantasme. Et l’entourage de l’Elysée ne fait rien pour le démentir. Ce qui a le grand mérite de parfaire son image d' »ouverture », tout en divisant le camp de ses opposants. Bien joué. »
Mais dans cette affaire de Durban II, il semble que Nicolas Sarkozy ait là encore « bien joué »… mais avec Caroline Fourest. En effet, le Président de la République ne peut qu’avoir téléguidé la position officielle de son ministre des Affaires Etrangères, d’une part parce que c’est son genre d’hyper-président, et d’autre part parce que les Affaires Etrangères sont le domaine réservé de l’Elysée depuis des décennies en France. Et donc Caroline Fourest, qui se prétend anti-sarkozyste, relaie avec ponctualité, fidélité et explications de texte la bonne parole du gouvernement sur Durban II. Quitte à renier ses propres positions antérieures, qu’elle expliquait il y a un an dans… Le Monde, en démontrant point par point que Durban II est un « cauchemar annoncé » (5).

Le « deal » politicien

Y a-t-il une contrepartie à ce retournement de veste téléguidé, et si oui, quelle est-elle ? On le saura tôt ou tard, car Caroline Fourest, spécialiste de l’auto-promotion médiatique et livresque, n’est pas du genre à militer gratuitement. De plus, ce virage à 180° fait prendre à Caroline Fourest le risque de se mettre à dos la plupart de ses rares alliés laïques et antiracistes, qui continuent quant à eux de prôner le boycott de Durban II, ou de s’abstenir pudiquement sur le sujet ; et ce revirement incompréhensible va désorienter de nombreux anciens clients de la boutique Prochoix, sans lui en apporter de nouveaux. La récompense de Sarkozy et Kouchner doit certainement être assez séduisante pour permettre à Caroline Fourest de dépasser ces inconvénients et d’y retrouver son compte.
Et quel est l’intérêt de Nicolas Sarkozy dans ce « deal » ? Je parle du « deal » avec Caroline Fourest, et non pas de la position gouvernementale sur Durban II, qui s’explique assez simplement par le souci géostratégique et économique de ménager les pays musulmans, et aussi par la volonté de calmer les islamistes de France. Je pense que c’est une manœuvre politicienne fort habile. En faisant énoncer par une supposée opposante une position identique à celle du gouvernement, on dédouane celle-ci de ses tares partisanes et obscures. Et même si ça ne marche pas, on aura au moins grillé cette opposante et mis le trouble dans son camp. C’est exactement la même tactique qu’à propos des nominations à la tête de Radio France et de France Inter, une tactique savamment expliquée par… Caroline Fourest dans la tribune dont je parlais : « Si l’exécutif avait nommé quelqu’un de droite à la tête de Radio France, tout le monde aurait hurlé. Moralité, l’Elysée fait circuler des noms de personnalités opposées à ses idées, et on les soupçonne de traîtrise. Plus personne ne s’y retrouve. Sauf le pouvoir. »
Caroline Fourest parle donc en connaissance de cause. Et même doublement, puisqu’elle était la première à se déchaîner contre Fadela Amara en l’accusant de traîtrise quand celle-ci fut nommée ministre par Nicolas Sarkozy. L’article de Caroline Fourest sur les nominations à Radio France et France Inter pourrait même servir non seulement à défendre plus ou moins habilement Philippe Val, mais également à constituer un contre-feu dans l’affaire de Durban II : en réaffirmant une opposition à Nicolas Sarkozy, on se prémunit contre toute accusation de traîtrise.
Tout cela relève donc de la pure politique politicienne et mercantile, aux antipodes du vrai débat « intellectuel » sur les enjeux de Durban II, et évidemment du combat républicain, laïque, féministe et antiraciste. Je plains Caroline Fourest d’en arriver là. Mais peut-être qu’elle n’a guère d’autres choix dans l’impasse doctrinale où elle s’est enfermée.

« Accommodements raisonnables »

Je ne saurais prédire si la France et l’Union Européenne participeront ou non à Durban II. Ou même les Etats-Unis, qui viennent de réaffirmer par la voix d’Obama leur volonté d’arrimer à l’Europe la Turquie musulmane et gouvernée par des islamistes. Il y aura sans doute, jusqu’au dernier moment, des marchandages et des compromis, avec les pays dirigés par des barbus qui continuent à souffler le chaud et le froid et à ajuster sans cesse la barre. On ne veut pas dépasser les « lignes rouges », alors on les déplacera, on les gommera, on les brouillera.
La « diffamation des religions » sera peut-être rebaptisée en « racisme anti-musulman », forme politiquement correcte de l’« islamophobie », ce qui évidemment séduira Caroline Fourest et Nicolas Sarkozy. On condamnera peut-être Israël « en tant que tel » mais sans le nommer. Et on habillera les racismes islamiques du voile du multiculturalisme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Tout comme Caroline Fourest habille l’interdiction d’un festival lesbien aux hommes avec des arguments identitaires et culturels, arguments qu’elle refuse pourtant à ceux qui défendent l’identité et la culture françaises (6). Bref, on ne manque ni à l’Elysée, ni à Prochoix, ni à Téhéran, Ankara et Tripoli d’expérience dans la contorsion dialectique pour masquer la mauvaise foi.
On reproduira ainsi, au niveau international, les concessions et les « accommodements raisonnables » avec les islamistes et sous leur menace, tels qu’on les pratique dans les pays occidentaux. Les néo-pacifistes s’en réjouiront, tout comme les pacifistes de 1938 se réjouissaient des accords de Munich. A l’époque, on voulait éviter la guerre en négociant avec l’Allemagne… on connaît la suite ! Aujourd’hui, on veut « éviter le choc des civilisations ». C’est encore plus stupide, puisque ce choc, il est déjà bien présent dans nos banlieues comme à Kaboul.

La tentation obscurantiste

En 2005, Caroline Fourest publiait son livre « La tentation obscurantiste ». L’ouvrage débute sur l’indignation de l’auteur suite à Durban I. Il dénonce ensuite l’islamogauchisme et ses « idiots utiles », avec de nombreux exemples. Le dernier chapitre s’ouvre sur une comparaison entre l’islamisme et deux autres totalitarismes : le nazisme et le soviétisme. On croirait presque lire du André Dufour (7) ! Et Caroline Fourest prédit que le choix est impératif entre les deux gauches, la « progressiste » et l’« obscurantiste », et que ceux qui refusent ce choix se trompent. « Car de mois en mois les enjeux s’éclaircissent, les faux prophètes sont démasqués, et la guerre larvée devient guerre ouverte. Personne n’a le droit de regarder des idéaux tomber sans broncher. Une autre gauche est encore possible. Mais elle ne pourra survivre sans un affrontement idéologique fratricide avec la gauche confuse et sa tentation obscurantiste. »
Tout cela est fort bien dit. On peut seulement regretter que Caroline Fourest n’ait pas appliqué à elle-même ses propres leçons. Mais reconnaissons-lui tout de même un talent de visionnaire : Riposte Laïque et quelques autres ont démontré qu’« une autre gauche est encore possible », les « enjeux » sont désormais clairs, les « faux prophètes » de son genre ne trompent plus, et faute d’avoir choisi entre les gauches, ou d’avoir choisi la bonne, Caroline Fourest en est réduite à bosser en douce pour le Quai d’Orsay et l’Elysée sur Durban II.
Roger Heurtebise
(1) [http://www.ripostelaique.com/Durban-2-parallele-racisme.html->http://www.ripostelaique.com/Durban-2-parallele-racisme.html
(2) [http://carolinefourest.wordpress.com/2009/03/15/il-ne-faut-pas-deserter-durban-ii/->http://carolinefourest.wordpress.com/2009/03/15/il-ne-faut-pas-deserter-durban-ii/]
(3) [https://pastel.diplomatie.gouv.fr/editorial/actual/ael2/pointpresse.asp?liste=20090313.html->https://pastel.diplomatie.gouv.fr/editorial/actual/ael2/pointpresse.asp?liste=20090313.html
(4) [http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/04/10/la-perversite-en-toute-transparence-par-caroline-fourest_1179230_3232.html->http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/04/10/la-perversite-en-toute-transparence-par-caroline-fourest_1179230_3232.html
(5) [http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2008/04/29/1990-le-cauchemar-annonce-de-durban-ii->http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2008/04/29/1990-le-cauchemar-annonce-de-durban-ii]
(6) http://www.ripostelaique.com/Halde-la-12-Reserve-aux-femmes-et.html
(7) [http://libertyvox.com/article.php?id=378->http://libertyvox.com/article.php?id=378]

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