École : proche de la retraite, je suis sommée d’aller faire mon auto-critique au rectorat !

Publié le 20 janvier 2012 - par - 3 317 vues
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A Christine Tasin  pour son JR du 17 janvier sur l’École

Alexandra Dougary m’a devancée dans mon intention d’exprimer à Christine ma satisfaction et ma reconnaissance. Tout à fait d’accord avec Alexandra aussi. De plus, j’ai un vécu similaire : je suis arrivée en France en 1957, et j’ignorais même que la langue française existât.

Cela fait des années que l’on voit les effets du retournement du langage et de l’abandon du bon sens dans l’école, où se forme la société tout entière.

On avait l’impression que « 1984 », titre du roman de George Orwell, dans lequel domine le slogan « Le Mensonge est la Vérité, la Vérité est le Mensonge », était une date fictive, une approximation. Eh bien, pas du tout.

Ce retournement sémantique n’épargne pas l’Éducation Nationale, où de généreux bienfaiteurs  de la classe ouvrière ont décidé son extinction, par changement général de catégorie socio-professionnelle, via l’attribution du bac, sésame réputé universel, à (presque) tous.
Les mêmes, pour ne pas se priver d’un opprimé à défendre, réel ou fictif, ont décrété, au sens propre, qu’il fallait mettre « l’élève au centre du système », suggérant par cet autre retournement, qu’il en était injustement et odieusement banni jusqu’alors.

Ces changements trouvent leur justification dans l’affirmation que la société « bourgeoise » et « capitaliste » française est structurellement injuste, suivant les principes marxisto-lénino-maoïstes qui se sont emparés du pouvoir après mai 68, avec la bénédiction et le soutien  des pays totalitaires en proie eux-mêmes à ces idéologies,  mais aussi d’une puissance qu’on faisait passer pour amie, mais dont les dirigeants –et non le peuple- attisaient en sous main, conjointement aux autres, tous les fauteurs de chienlit susceptibles de les débarrasser d’un homme qui leur tenait tête à tous.

En même temps, se faisaient sentir les premiers effets du « regroupement familial » décidé dans les années 1975.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : indiscipline et baisse calamiteuse du niveau, malgré les éloges proclamés par les hérauts du pouvoir en place claironnant « le niveau monte ».

Il a fallu d’abord faire des « soutiens » et organiser des aides diverses et variées, en obtenant « des moyens », qui, prétendument, manquaient  pour d’autres postes. Ainsi, le nombre d’heures de français a été réduit de 6 ou plus par semaine à 4 ou 5 en collège, car  il n’est pas nécessaire de consacrer autant d’heures à une discipline qui, étant employée dans toutes les matières, était donc enseignée par tous les enseignants. Quel simplet avait décidé d’en donner autant auparavant ?

Les bons élèves ont été présentés comme des nantis, des « héritiers », jouissant de privilèges, devenus de plus en plus suspects. Petit à petit, ils ont été discrètement écartés, dévalorisés, leur travail personnel, leurs capacités personnelles jugées imméritées.

Au contraire, les élèves « en difficulté » sont devenus les seuls qui justifient une action de la part de l’enseignant. « Les bons élèves y arriveront toujours », ne cesse-t-on de rabâcher, comme si les études des parents, leur encadrement ou leur portefeuille garantissaient seuls la réussite scolaire, et non le travail personnel de l’élève.

En même temps, il est exigé de l’enseignant qu’il soit une sorte d’opérateur du Salut par l’école, sauvant l’élève de l’enfer du travail manuel et capitaliste.
Proposer à un élève une activité artisanale ou technologique, quelle infamie !  Ce serait entériner un échec, seule la réussite scolaire étant jugée noble. Quel mépris… Résultat : des siècles de connaissances artisanales ou ouvrières ne sont pas transmis, on ne trouve plus d’artisans qualifiés et compétents.

Parallèlement, et paradoxalement, le savoir de l’enseignant lui-même est dénigré. Ce qui compte, ce n’est plus qu’il ait réussi des études poussées dans son domaine, et qu’il fasse progresser un nombre significatif d’élèves, mais qu’il sache « prendre en compte les élèves en difficulté » et ce non seulement « dans leurs résultats », mais « dans leur comportement ».

Je traduis : si un enseignant met 1,5/20 à une copie, c’est qu’il n’a pas su faire comprendre l’interrogation à l’élève. C’est donc que l’enseignant est nul.
Si un élève se déplace dans la salle, parle à voix haute, n’obtempère pas, s’affale sur sa table, c’est que l’enseignant est incompétent.

Ces derniers éléments sont inscrits noir sur blanc dans mon avant-dernier rapport d’inspection, datant de 2008.
Le dernier, datant de décembre 2011, remis 2 jours ouvrés après l’inspection, est bien intéressant aussi. Je suis sommée de moderniser mon enseignement –je conserve les méthodes et les pratiques qui étaient celles de mes maîtres –, d’appliquer les derniers barèmes de la dictée (0,5 point par faute de grammaire au lieu de 2 ; 0,25 par faute « d’usage » ), de demander des conseils aux « jeunes collègues » (je suis très proche de la retraite),  et d’aller faire mon autocritique prochainement au Rectorat.

Toutes les promesses de François Hollande sont déjà mises en application depuis le passage de son ex-Dulcinée au Ministère de l’EN, par divers activistes, ayant une haute opinion de leur démarche, croyant œuvrer pour le bien des élèves « en difficulté », et en vérité œuvrant pour ceux qui mettent en application leurs élucubrations pédagogistes destructrices de la Culture (avec le secret dessein d’en tirer un bénéfice électoral).
Et encore plus pour d’autres, qui se gardent bien de les entraver,  trouvant un intérêt dans la création d’ilotes ayant un vernis de savoir, habitués à des notations démagogiques « pour ne pas les décourager », croyant avoir de l’esprit critique parce qu’ils ont de l’esprit DE critique, et donc en fait, de bons petits sabots de la mondialisation.

Amitiés

Nadia Furlan

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