Egorgement de Jérémie : Valls désigne un « auteur présumé déséquilibré » taillé sur mesures

Publié le 13 août 2013 - par - 2 575 vues
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L’affaire bouleverse la France.

Vendredi soir, Jérémie Labrousse, jeune étudiant de 22 ans, est victime d’une tentative d’égorgement au niveau du 14 boulevard d’Athènes, dans le premier arrondissement de Marseille.

Dimanche, on apprend que Jérémie est mort suite à l’hémorragie causée par ses blessures, et qu’un suspect a été interpellé.

JérémieAussitôt, le ministre de l’Intérieur se fend d’un communiqué où il qualifie carrément le suspect d’« auteur présumé » : « L’enquête conduite sans délai par les policiers sous l’autorité du procureur de la République a permis d’identifier et d’interpeller samedi soir l’auteur présumé de cet acte meurtrier, grâce à la diffusion à tous les équipages de sa photographie issue de la vidéoprotection sur la voie publique. »

Manuel Valls ajoute : « Manifestement et gravement déséquilibré, l’auteur présumé fera l’objet de soins psychiatriques sans consentement. Il appartiendra également à la justice de statuer sur son sort. »

La presse nous apprend qu’il s’agit d’un certain Ali, 41 ans, un SDF bien connu par les habitants entre Saint-Charles et Noailles. Il avait commis des délits mineurs par le passé, sa dernière condamnation à six mois avec sursis remontant à 2003. Ali tenait des propos incohérents lors de son interpellation, et il a été placé en établissement psychiatrique en attendant son audition dans quelques jours… ou quelques semaines.

Mais le procureur adjoint est beaucoup moins affirmatif que Manuel Valls. Pour lui, Ali est « le principal suspect » (il y en aurait d’autres ?) et il est « très prématuré de dire que c’est le mis en cause ». Ali a seulement « un profil possible d’agresseur ».

procureuradjointMarseilleEn effet, Ali a été filmé par la vidéosurveillance près du lieu du crime avant et après celui-ci, mais les images ne prouvent pas qu’il ait rencontré Jérémie. Son « comportement suspect » a mis la puce à l’oreille des enquêteurs, mais qu’est-ce qu’un « comportement suspect » de la part d’une personne notoirement connue pour ses troubles psychiatriques ?

Des SDF malades mentaux qui errent la nuit, hurlent, courent, et s’agitent, ce n’est pas ça qui manque dans les rues marseillaises. Un ami me raconte : « Je me rappelle, à l’époque où j’allais fréquemment à Marseille, d’un personnage correspondant à cet Ali. Nous étions à 10 minutes à pied de la gare Saint-Charles, et passions donc fréquemment à proximité. Un homme d’une quarantaine d’années, de type maghrébin, poussait fréquemment des hurlements inquiétants, bouteille à la main. Curieusement, il paraissait faire partie du décor, car les habitués ne le craignaient pas. »

Toujours selon ce que rapporte la presse, il n’y a pas de témoins directs ou indirects de l’agression. Les seuls témoignages rapportés et proches du drame sont ceux de Leïla Amari, la patronne du snack-bar « Le Français » situé au 12 boulevard d’Athènes, et de ses clients. Leïla était dans son établissement encore ouvert vendredi soir vers 23 h 30. Jérémie est entré dans le snack-bar, titubant, ayant le temps de décliner son identité avant de s’effondrer dans une mare de sang. Aurore, une cliente, a tenté de compresser la plaie avec une écharpe alors que Leïla prévenait les secours qui sont rapidement intervenus.

barLeFrançais

Le quartier est mal fréquenté la nuit, non seulement par des clochards, mais également par des voyous, comme en témoigne entre autres Driss, le mari de Leïla : « De plus en plus de gens rôdent le soir, à l’affût des voyageurs qui arrivent en gare Saint-Charles. Il y a trop de racailles. » Leur fils Samy confirme : « Mes parents sont à bout. C’est devenu infernal. Quand on ferme le rideau le soir, on pousse chaque fois un soupir de soulagement. » Dans ces circonstances, le vol n’est-il pas un meilleur mobile que la folie ?

Selon Nacera, autre cliente du snack-bar à l’heure du crime, les dernières paroles de Jérémie ont été : « Appelez les pompiers, ils m’ont agressé, ils m’ont donné un coup de couteau, je vais mourir ! » Un pluriel (« ils m’ont ») qui ne colle guère avec la thèse d’un Ali solitaire…

Ali a été interpellé samedi entre 22 h 00 et 23 h 00, dans le foyer où il avait ses habitudes, « Le Marabout » situé 35 rue Curiol toujours dans le premier arrondissement. Cet établissement est spécialisé dans l’accueil de SDF atteints de troubles psychiatriques sévères. Ali n’était en possession ni du téléphone portable de Jérémie ni d’une arme compatible avec celle ayant servi au crime. Ses vêtements n’étaient pas tachés de sang, alors qu’une importante hémorragie a accompagné l’agression. Ali a-t-il eu le temps de se changer ? Les SDF n’ont pourtant pas beaucoup de vêtements…

A : lieu du crime. B : foyer "Le Marabout".

A : lieu du crime. B : foyer « Le Marabout ».

Autre élément troublant : le téléphone portable de la victime a été géolocalisé seulement « quelques minutes » après les faits, dans les quartiers nord de Marseille, alors que le suspect ne les fréquente pas. Bien sûr, Ali aurait pu se débarrasser du téléphone, qui aurait pu être récupéré par une tierce personne. Ou alors un passant aurait pu le ramasser sur le lieu de l’agression pourtant rapidement cerné par la police. Et la précieuse pièce à conviction se retrouve à des kilomètres de là en « quelques minutes »

Donc Ali est fou à lier, mais serait assez habile pour effacer les traces de son meurtre, et cependant assez naïf pour rester dans le quartier et aller dormir dans le foyer où il a ses habitudes…

Aucun aveu, aucune preuve formelle, aucun témoignage direct ou indirect de la scène du crime, une autopsie qui n’apporte rien de nouveau, des analyses ADN dont le résultat ne sera connu qu’en fin de semaine, un suspect qui n’est pas prêt de coopérer et beaucoup de prudence de la part des enquêteurs. Mais Manuel Valls a déjà désigné dès dimanche le « coupable » idéal : un SDF « déséquilibré » agissant sans mobile. Et le député-maire PS du coin, Patrick Mennucci, est aussi à la manœuvre. Dans un premier temps, ce candidat à la candidature socialiste pour la mairie de Marseille critique le manque d’embauche d’« équipes de prévention » de la part du maire UMP Jean-Claude Gaudin. Puis dès qu’il apprend qu’on aurait affaire à un « déséquilibré », Patrick Mennucci s’empresse de dénoncer le manque de suivi sanitaire et psychiatrique des SDF marseillais en rejetant encore la faute sur… Jean-Claude Gaudin. Quel opportunisme !

Mennucci

Un tout autre scénario est possible. Plusieurs racailles à l’affut d’un mauvais coup agressent Jérémie boulevard d’Athènes, l’égorgent puis s’enfuient dans les quartiers nord avec son téléphone portable. Ali erre comme à son habitude et a été filmé par les caméras de vidéosurveillance près de la scène du crime. Peut-être a-t-il vu l’agression et s’est-il enfui en courant ? Comme c’est le seul élément tangible qu’a la police, elle montre les photos d’Ali aux gens du quartier qui le reconnaissent et la police va le cueillir dans le foyer où il passe couramment la nuit. Surpris par l’interpellation, ce malade mental tient des propos incohérents dans un délire qui amène les autorités à l’interner sous contrainte.

Une fois de plus, le ministre de l’Intérieur évacue le problème de « la France orange mécanique ». Le crime dont a été victime Jérémie Labrousse est odieux et contribue à montrer l’inefficacité de l’UMPS au pouvoir depuis des décennies. Alors pour masquer cet échec et calmer la colère des Français, désigner Ali le SDF « manifestement et gravement déséquilibré » est bien pratique. Bien plus pratique que d’aller faire le ménage dans les quartiers nord et centre de Marseille.

Roger Heurtebise

P.-S. : page Facebook « à la mémoire de Jérémie Labrousse » : https://www.facebook.com/pages/A-la-m%C3%A9moire-de-J%C3%A9r%C3%A9mie-Labrousse/227501834068798

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