Egypte : la chute de Morsi, c’est juillet 1789 et février 1917 réunis

Publié le 4 juillet 2013 - par - 628 vues
Share

Le monde est suspendu, légitimement, aux lèvres des Egyptiens. Treize millions d’entre eux ont gagné les rues, scandant : « Morsi dégage ! ». L’histoire ne ferait-elle que bégayer, à une plus vaste échelle qu’en 2011, en répétant les mêmes slogans visant Morsi au lieu de Moubarak?

Bégayer, certes, mais à une plus vaste échelle ; parce qu’en effet, au plus fort des rassemblements anti-Moubarak, la place Tahrir ne rassemblera pas plus d’un million de manifestants (pour 80 millions d’Egyptiens). Cette fois, avec la nouvelle phase du mouvement commencé il y a deux ans, ce sont treize fois plus de manifestants qui physiquement et moralement se sont unis dans les cortèges et rassemblements.

Pourquoi dis-je « 14 juillet 1789 et février 1917 réunis » ?

Parce que, dans l’un et l’autre cas, le pouvoir détesté et discrédité se retrouve seul, abandonné même des siens ; parce que dans l’un et l’autre cas, l’Etat -dans son expression concentré de la machine militaro-policière- vacillera, puis passera du côté du peuple, partiellement ou presqu’en entier, et qu’apparaîtront des éléments de dualité de pouvoir gouvernemental, ce qui est la caractéristique des grandes révolutions.

En juillet 1789, ce sont les Gardes-françaises qui changeront de maître et décideront d’armer le peuple de Paris pour s’en aller avec lui prendre la Bastille. De ce mouvement insurrectionnel naitront les Sections parisiennes et sa milice armée de piques puis recevant fusils et poudre des mains des Gardes-françaises. Une dualité de pouvoir, une dualité armée, s’installera en France, qui donnera sa force et son audace aux représentations élues ensuite par le pays.

En février 1917, quand des femmes, les ouvrières des grandes usines de Petrograd, protesteront, qu’elles sortiront dans la rue pour réclamer du pain, quand les ouvriers des usines Poutilov les rejoindront par la grève, au lieu de les charger et de les fouetter, -comme ils le feront en 1905-, les cosaques soit se joindront au mouvement naissant et plus tard éliront eux aussi leurs comités de députés révocables (soviets), soit adopteront une position de neutralité bienveillante. Mais, dans un cas comme dans l’autre, la majorité des instruments étatiques armés passera du côté du peuple qui se dressait.

Ici, en Egypte, c’est la base et le sommet de l’appareil militaire, ainsi que l’appareil policier qui passe du côté du peuple.  Les hélicoptères survolant le peuples armés du drapeau national son un extraordinaire symbole, caractérisant en l’affirmant, La Révolution !!!

La dictature des « frères musulmans » a vacillé sous les coups de boutoir de la nation égyptienne se dressant pacifiquement, presque comme un seul ! Les ministres ont commencé à démissionner.

La dictature des « frères musulmans », le pouvoir absolu de la charia que ceux-ci voulaient constitutionnaliser, sont rejetés.

Femmes dévoilées, comme femmes voilées se sont retrouvées dans les rues d’Egypte, musulmans et chrétiens se sont tenus par les mains, avec les non-croyants, pour exiger d’une seule voix: « Morsi dégage ! Frères musulmans, dégagez !! »

L’Egypte c’est la France, le Caire c’est Paris

Régression sociale après régression sociale, mesure rétrograde après mesure rétrograde inspirée ou imposée par Bruxelles, à chaque fois chacun se demande : Jusqu’où cela va-t-il aller ? Qu’est-ce qu’ils nous préparent encore comme potion amère ?

Régulièrement, au sein du mouvement ouvrier organisé (les syndicats), vient la question : comment réagir ? Comment préserver les acquis de 1936, de 1945, de 1968 (1968, les acquis de la grève générale, pas les mesures délétères du cohenbendisme gouvernemental et non-gouvernemental) ?

Par la grève générale ? se demandait-on.

Par la grève générale, mais comment la réaliser alors que le monde salarié est morcelé, que les grandes usines et leurs travailleurs organisés ont pratiquement disparues ?

Le Caire a répondu. La Nation égyptienne a répondu.

Discutant avec un ami, il y a deux jours, il m’objectait : « tu ne peux comparer à la Russie de janvier-février 1917, l’Egypte qui rejette les « frères musulmans » et leur odieuse dictature de la charia.

En Egypte, m’objectait-il- il n’y a pas comme à Petrograd de grandes usines, -comme les usines Poutilov et comme les autres concentrations ouvrières-, plus ou moins organisées ou influencées par les slogans des groupes sociaux-démocrates (mencheviks, bolchevik, bundiste) ? Comment pourrait-il se former en Egypte des organes ouvriers et populaires élus et révocables ?

Présentement, les Egyptiens n’ont pas encore élus d’organes locaux de représentation.

L’armée est investie de la confiance d’une nation de 80 millions d’hommes et de femmes, des blancs au nord et des noirs au sud, des musulmans et des chrétiens, des hommes et des femmes, des dévoilées ou jamais voilées et des voilées.

A cette nouvelle  étape du processus politique, qui avait tourné en contre-révolution « religieuse », il n’y a que la force irrésistible de la masse expulsant une clique d’imposteurs.  Il n’y a pas encore de conseils élus.

Cela adviendra-t-il ? Il est trop tôt encore pour le dire. C’est pour cela que je qualifie l’éviction de Morsi de juillet 1789 mêlé à février 1917.

Alain Rubin

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.