Égypte : peut-on appeler révolution ce qui ne libère ni les opprimés, ni les femmes ?

Publié le 26 octobre 2011 - par - 610 vues

Ce texte d’Alain Rubin avait été publié par RL le 14 mars2011. A l’époque, tout le monde n’en avait que pour les printemps arabes, et nous étions peu nombreux à émettre des doutes sur la nature de ces révolutions. Nous vous proposons de relire, 7 mois plus tard, un texte qui, était, hélas, d’une grande lucidité.

Chaque jour passant me fait me poser avec plus de force chaque fois cette question inquiète : qu’est-ce qu’il se passe en Égypte ? C’est quoi cette « révolution égyptienne » ? En quoi consiste-t-elle ? où va-t-elle, qui l’influence ?
La prise de parole du principal prédicateur des Frères musulmans, devant deux millions d’égyptiens, rassemblés au Caire, place Tahrir, m’avait déjà fait m’interroger sur la nature profonde du mouvement populaire ayant renversé Moubarak.

Depuis, la poursuite des pogromes anti coptes m’inclinaient à ne pas voir, dans le mouvement « révolutionnaire » en Égypte, une révolution, au sens de 1789-1792, de 1830, de 1848, de 1871 en France, de 1848 en Allemagne et en Italie, de 1905-1917 en Russie, de 1918 en Allemagne et en Autriche- Hongrie, de 1911 au Mexique, de 1952 en Bolivie, des années 1911-1927 en Chine, de 1936 en Espagne, de 1956 en Hongrie…

Un ami m’objecta alors que la révolution de 1848 en France avait bien vu éclater un pogrome contre les Juifs d’Alsace, ce qui ne l’avait pas empêchée de proclamer une seconde république se voulant « sociale », et cherché concrètement à résoudre la question sociale. Il rajoutera, pour lever mes doutes, que les révolutions russes de 1905 et 1917-1921 avaient vu se produire de sanglants et importants pogromes qui provoquèrent le massacre de milliers de Juifs des stettl, les bourgades juives d’Ukraine. L’ Égypte n’échapperait pas à ce type de phénomènes. En cela, elle ne serait pas différente de la France de 1848 et de la Russie de 1905 et 1917-1921. Sauf que les pogromes s’en prennent ici à des autochtones chrétiens, pas à des hébreux en exil.

A cet ami, j’ai répondu qu’il oubliait ceci qui change tout : que le peuple russe, son prolétariat, sa paysannerie, et même les cosaques volontiers pogromistes par habitude, avaient élus leurs soviets, et que les soviets locaux et leurs congrès condamnaient les violences contre les Juifs. Je lui ai rappelé, que les soviets s’étaient aussi dotés d’organes armés qui devinrent l’armée rouge et que la chasse armée fut donnée aux pogromistes qui furent fusillés pour cela. Je lui rappelais aussi qu’en Ukraine, le bastion de la haine des « iévreï » (les hébreux, parce qu’en russe on ne dit pas juif mais hébreu/iévreï), le gouvernement des soviets d’ouvriers et de paysans s’opposa clairement à l’antisémitisme et prit pour commissaire à la culture un Juif mystique, peintre de son état, je veux parler de Marc Chagall.

Dans toutes les révolutions authentiques, les pogromistes ont été combattus par la révolution. Celles-ci ne sont jamais restée inertes, encore moins se sont-elles senties en phases avec les slogans appelant à tuer les « incroyants » ou les croyants d’autres religions, et encore moins en accord avec les mots appelant à ramener la société, les femmes en particulier, entre les murs d’une dictature morale religieuse.

Toutes les révolutions, sur tous les continents, ont affranchi les femmes et les opprimés

En Europe, la révolution démocratique à ses débuts a emprunté le sentier de la crise du christianisme pour se dresser contre l’absolutisme et les privilèges nobiliaires. La Bohème, avec le mouvement initié par Jan HUS, l’Angleterre avec les « têtes rondes », puis les niveleurs de l’armée des Puritains de Cromwell, ont illustré cela.
L’argument qui sert d’excuse, de manière à continuer à pouvoir parler de révolution égyptienne, au sens de mouvement émancipateur de la société, est un argument qui ne tient pas une seconde.

Nulle part, dans aucune révolution, la population en mouvement n’a laissé, sans réagir vigoureusement, une populace fanatisée s’en prendre à une partie pacifique du peuple pour des raisons d’appartenance religieuse ou ethnique.

On a vu, que les foules « révolutionnaires » arabes, en Égypte, en Tunisie, en Libye, ont affublé leur dictateur renversé ou en voie de l’être, d’une commune nature détestée. Leurs dictateurs déchus ou en voie de l’être ne seraient pas Arabes, mais… Juifs.
En d’autres termes, la haine du Juif jaillie partout, dans ces « révolutions », sous la haine du dictateur contesté ou renversé. Sentiment révolutionnaire ? Sentiment démocratique ? Le conflit Israëlo-arabe n’explique rien, ni ne justifie rien.

Ou en est-on de ces pogromes ?

Après le sac de l’église d’une bourgade du sud du Caire, une autre église vient d’être attaquée et incendiée.
Après la ruée de 4000 fanatiques contre 12000 Coptes, déclarés tous coupables des amours interdites entre un Copte chrétien et une « arabe » musulmane, après l’assassinat du cousin du « coupable » et l’enlèvement ou le meurtre d’un prêtre et de ses trois diacres, les Coptes viennent d’être de nouveau l’objet de bouffées de violences meurtrières.

Dans un quartier du Caire, un endroit parmi les plus pauvres, un lieu où vivent des Coptes le plus souvent éboueurs, en d’autres termes dans un quartier hébergeant la fraction la plus pauvre et la plus opprimée du prolétariat égyptien, des violences ont été déchaînées. Le prétexte cette fois : les Coptes avaient l’impudence de descendre dans la rue, pour autre chose que ramasser les ordures. On n’était pas en Alabama, avant le triomphe des lois civiques, mais au Caire, parait-il en « révolution ». Ce n’était pas le KKK (le Ku Klux Klan), mais des foules musulmanes qui se sont déchainées contre les Coptes, des inférieurs, des impies…

Les Coptes éboueurs ont été attaqués, alors qu’ils protestaient contre l’incendie d’une église de la banlieue sud du Caire. Six d’entre eux ont été tués et quarante cinq blessés. Depuis le début de la « révolution égyptienne », on en est à cent dix Coptes assassinés, parce que Coptes.

La « révolution égyptienne » est une révolution, peut-être, mais si elle est une révolution, c’est une révolution sans tête, sans organe d’auto gouvernement de la partie de la masse en action qui veut le progrès et la justice. Aucune autorité n’a condamné ces meurtres, ni mis à la raison leurs auteurs.
Je souhaite me tromper, mais ces odieuses violences montrent une tendance forte à l’ayatollisation de la « révolution égyptienne ».

Certes, rien n’est joué.
Rien n’est joué, pas parce que les deux révolutions en cours, et celle qui peut sortir de la chute de Kadhafi, possèdent présentement les forces internes permettant qu’elles empruntent les voies du progrès social et politique, mais parce qu’en Iran, la contre-révolution, celle qui a broyé la révolution de 1979 entre les mâchoires de la « révolution islamique », ne dispose plus que d’une dentition très ébréchée et pourrie. Le peuple iranien est entré en mouvement en juin 2009.

L’hiver 2010-2011 a vu la classe ouvrière d’Iran défier la tyrannie en se dressant un peu partout dans le pays, pour son propre compte, pour ses droits à l’organisation libre et pour ses revendications par des grèves de masses.
Sur la liste des tyrans, dont a sonné l’heure de l’éviction, par l’action des masses elles mêmes, on trouve ainsi les noms d’Ahmadinejad et de son « comité central » d’Ayatollahs cacochymes de Qom.

Pour dire les choses autrement, c’est en bonne partie à Téhéran et à Qom que se joue le destin des « révolutions » tunisienne et égyptienne*.

Alain Rubin

Print Friendly, PDF & Email

Les commentaires sont fermés.

Lire Aussi