En comparant Besson et Zemmour à Le Pen, Stéphane Guillon ne me fait pas rire du tout

Publié le 26 mars 2010 - par
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Guillon: quand l’humoriste devient un éditorialiste même pas drôle
Comparant Eric Besson et Eric Zemmour à deux kapos à la solde du SS Le Pen, l’humoriste de France Inter a révélé le fond de sa pensée. Ni dérapage, ni ligne franchie, mais peut être le maquillage d’un espace de liberté en instrument de haine.

Il s’est produit, ce matin, sur France Inter, notre radio bien aimée, un phénomène qui va défrayer la chronique, et pas que celle de ce cher Stéphane Guillon. Quelqu’un est enfin arrivé à faire passer Erics pour une victime. Un peu comme la classe politique, de droite et de gauche, s’est débrouillée pour replacer le Front National sur des hauteurs électorales que l’on croyait oubliées, ledit Guillon s’est offert le luxe de remettre nos deux Eric, le Besson et le Zemmour, non plus sur la sellette, mais carrément en selle.

On se souvient encore, parmi d’autres, des épisodes Strauss-Kahn ou Martine Aubry, « Tous aux abris » et « le pot à tabac », qui, même outranciers, même salauds, même scabreux, même déplacés et même parfois d’un goût contestable nous faisaient quand même — que le premier faux cul qui ne s’est pas marré en douce lève le doigt — bien rire. Et puis ce matin, alors que la chronique avait commencé dans l’hilarité, patatras, notre Guillon matinal s’est pris les pieds dans le micro, ou plutôt dans l’ego de celui qui ne discerne plus le pamphlet de l’éditorial. Ne revenons pas sur les détails croustillants et judicieusement choisis de son papier, mais, en gros, la métaphore voulait qu’Eric Besson soit un rejeton du clan Le Pen envoyé pour infiltrer l’UMP et y introduire le logiciel satanique de la haine raciale.

Et le sketch de décrire allègrement, intonations germaniques à l’appui, cet aréopage ravi, célébrant la prise de pouvoir d’un Le Pen, fêtant sa victoire en faisant le salut nazi devant la statue d’Hitler au son d’une symphonie de Wagner, les chants militaires scandés au dessert tout en « imitant comme personne le bruit de la gégène ». Quel délicieux tableau, où, si Guillon y avait pensé, ne manquait qu’une bonne choucroute alsacienne servie par des loufiats à croix gammée marchant au pas de l’oie. En épilogue de cet appel à lyncher « la Mata Hari du FN », la taupe du fascisme xénophobe, avec « son physique passe partout, ses yeux de fouine et son menton fuyant, un vrai profil à la Iago », né au Maroc d’un père inconnu et d’une mère libanaise, pour mieux faire passer la pilule de l’identité nationale, Stéphane Guillon imaginait le nouveau régime : « un coup à quatre bandes, avec Marine Le Pen présidente, Besson premier ministre et Zemmour à la culture, pour une France pure et blanche, sans burqua et sans rappeurs… » le tout scandé avec la voix d’un officier SS fouettant un juif à mort dans un camp de concentration.

Les deux Eric étaient donc à l’honneur sur France Inter, ce lundi 22 mars au matin, à l’heure où Nicolas Demorand réveille la France. Ce n’était plus l’appel lepéniste de Montretout mais celui d’un Stéphane Guillon suggérant l’élimination, peut-être même physique, en tout cas morale, de la vermine sarkozyenne. On se souvient de ces éditorialistes, surtout de gauche, notamment Serge July et ses mercenaires de l’époque, insultant un peuple français redevenu pétainiste et collabo, au lendemain du référendum sur le traité constitutionnel, parce que le Non l’avait emporté à 55%. Nous avions, ce matin du 22 mars, la radio du service public insultant ces salauds de Français blancs de souche qui avaient voté Front National le 21 mars 2010.

Ce n’est pas bien de voter Front National, et je n’aime pas les gens qui votent pour Le Pen, mais j’ai l’intime conviction que ce n’est pas en leur disant, même avec un semblant d’humour, à une heure de grande écoute, que ce sont des racistes et des nazis, qu’on les fera revenir vers une analyse plus juste et plus sensée de la situation politique. Assimiler d’un coup de gueule Le Pen avec Besson et avec Zemmour, ce n’est pas diaboliser Besson et Zemmour, nouveaux complices proclamés du néo-nazisme par le 6h30-10h, c’est banaliser Le Pen. En s’y prenant de la sorte, Stéphane Guillon risque de produire l’exact contraire de ce qu’il semble attendre de sa prestation. La violence de son audace matinale avait quelque chose de décoiffant ce matin, mais l’âcreté laissée par ses mots terribles avait quelque chose de repoussant. D’épouvantablement méchante et de furieusement assassine, telle qu’on la savoure si souvent parce que c’est l’essence même du genre, et non sans talent pour cet incontrôlable trublion, sa chronique était devenue dégueulasse. Ce n’est pas une question d’excès, d’abus, de trop ceci ou de trop cela, ni même de franchissage de ligne à la con, de border line débiles ou de dérapages supposés, qui sont les paramètres de l’humoriste sans loi ou du chansonnier sauvage, mais tout simplement d’éthique, en ce sens qu’il faut parfois rester sur son terrain pour ne cultiver que son jardin, si l’on veut être sûr de régner en maître en emmerdant les autres.

Ce lundi 22 mars, contrairement à ce que Nicolas Demorand a répondu à Eric Besson qui se plaignait d’avoir eu bobo à son image, la chronique de Stéphane Guillon n’était pas la caricature d’un homme politique par un caricaturiste politique, mais la caricature de la caricature, transformée en une simple tribune politique sentant du même coup très mauvais. Attention à la confusion des genres, rares sont les imitateurs, aussi géniaux qu’ils soient, à avoir le talent musical des chanteurs qu’ils imitent pourtant si bien. Ce matin sur France Inter, c’est comme si Thierry Le Luron s’était vraiment pris pour Guy Béart, et Laurent Gerra pour Jack Lang. Le seul problème, et jamais cela ne lui était arrivé à ce point, de Stéphane Guillon, c’est qu’il était très bon, voire excellent, dans son style, mais pas drôle du tout.

Perico Legasse

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