En quoi un rapprochement avec la Russie renforcerait-il la menace islamique ?

Publié le 28 août 2014 - par - 1 762 vues
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PoutineDans une contribution récente Olivier Fabre critique (pour partie)  la vision géo-politique développée par Aymeric Chauprade, député européen  FN, qui souhaite, dans un souci d’indépendance de  notre pays et plus largement de l’Europe vis à vis des Etats-Unis, que   la France et les pays européens opèrent un rapprochement avec la Russie.  Pour Olivier Fabre ce rapprochement se ferait au détriment du monde occidental  et renforcerait la menace islamique dans le monde.

Curieusement et contradictoirement dans son article  Olivier Fabre  considère   un rapprochement avec la Russie comme une menace pour l’unité du monde occidental, tout en signalant un peu plus point que la Russie fait partie aussi du monde occidental  : comprenne qui pourra. En fait Olivier Fabre s’inquiète du projet eurasiatique de la Russie qu’il assimile  et relie (à tort) à la montée de l’islam dans le monde. Et qu’il fait remonter à 2003, oubliant au passage que lors de son arrivée au pouvoir en 1999, Poutine avait cherché un rapprochement avec l’Union européenne et même  les Etats-Unis, mais que ce projet avait été contrarié  par l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 et l’élargissement de l’OTAN à l’Est malgré les promesses faites  à la Russie au moment de la réunification de l’Allemagne.

Ce projet eurasiatique  porté par les actuels dirigeants russes vise en fait à renforcer les liens entre les  pays issus de l’ancienne Union soviétique  pour assurer à la Russie une stabilité à ses frontières et développer les échanges économiques avec ces pays. En soi ce projet n’est en rien antinomique  avec le développement des échanges entre les pays européens et la Russie, mais cela va à l’encontre  il est vrai de  la politique  américaine de domination planétaire, et  d’appropriation  ou de contrôle des ressources énergétiques mondiales au  bénéfice prioritaire  des grandes sociétés américaines.  Pour cela il faut que les régimes politiques des pays qui disposent de ces ressources énergétiques  rentrent dans un jeu d’alliance contraint avec les Etats-Unis  et ne fassent pas obstacle aux intérêts économiques américains. Or, Olivier Fabre  confond  délibérément le soutien aux intérêts géo-politiques et économiques des Etats-Unis avec la défense de ce qu’il considère comme étant les valeurs occidentales mises à mal  par l’expansionnisme islamiste de par le monde.  

Certains faits énoncés dans l’article d’Olivier Fabre ne sont pas faux; Ainsi l’islamisme chiite iranien  est au même titre que l’islamisme sunnite dangereux, sauf que pour l’essentiel le prosélytisme islamiste en Europe  est le fait de l’islam sunnite wahhabite  financé par l’Arabie saoudite et le Qatar  bien plus que par l’Iran. Que les   régimes dictatoriaux dits  laïcs  du Moyen-Orient tels qu’ils ont existé ou existent encore comme en Syrie n’ont pas été  jusqu’au bout de leur conception laïque de l’état c’est une évidence, mais ces états malgré tout assuraient à leurs habitants une plus grande liberté vis à vis  des dogmes islamistes contrairement  aux théocraties religieuses comme l’Arabie saoudite. Que la Russie qui comprend une population musulmane importante cherche à garder de bonnes relations avec les pays musulmans c’est vrai mais c’est ce que  font également Israël et les Etats-Unis. Ces deux pays ne s’opposent pas du tout à l’expansionnisme musulman dans le monde  mais uniquement au terrorisme islamiste et  encore quand celui-ci heurte les intérêts de ces 2 états. Ainsi Israël  s’inquiète des  relations qui peuvent exister entre l’Union européenne d’une part et le Hamas et le Hezbollah d’autre part, mais les dirigeants israéliens  lors de visites officielles  dans des états européens n’ont jamais  dénoncé comme tel le prosélytisme islamiste  dans les écoles, les hôpitaux, voire dans la rue.

Par ailleurs  les autorités israéliennes ne critiquent pas, tout au moins publiquement, le fondamentalisme islamiste de l’Arabie saoudite  qui essaime partout dans le monde. Ceci est encore plus vrai  pour les Etats-Unis qui prennent bien soin  dans leur communication diplomatique vers le monde musulman  de rappeler que les Etats-Unis ne sont pas en guerre contre l’Islam, de financer en outre la restauration de mosquées, de soutenir de façon continue le processus d’intégration  d’une Turquie de moins en moins  laïque  dans l’Union européenne.

N’oublions pas non plus le soutien affiché des Américains, au moment du Printemps arabe,  à la mouvance des Frères musulmans ou  au parti islamiste  Ennhada en Tunisie; on a encore dans l’œil, la photo d’Hillary Clinton en visite en Tunisie embrassant comme du bon pain une femme voilée.  Que les autorités américaines aient par la suite modéré leur enthousiasme   pour les mouvements politiques  islamistes  après l’assassinat de leur ambassadeur en Libye et l’incendie de  l’Ambassade américaine à Tunis, qu’ils aient  fini par lâcher le Président Morsi en Egypte c’est un fait, mais pour l’essentiel les Etats-Unis ne se mobilisent absolument pas contre l’expansion de l’islam en Europe  mais au contraire attaquent  dans leurs médias  et dans certaines commissions du  Congrès (le parlement américain)  les lois françaises contre les signes ostentatoires religieux à l’école  ou la dissimulation complète du visage  dans l’espace public.

Or, que l’on sache, les autorités russes ne s’autorisent pas à porter de jugement sur les lois françaises contrairement aux américains qui cherchent à imposer aux pays européens leur modèle multiculturaliste  et communautariste. D’une façon générale, les autorités américaines font peu de cas de leurs alliés européens qu’ils considèrent plutôt comme des obligés devant se plier à leurs injonctions.Il n’y a qu’à se rappeler l’espionnage intensif  des pays européens (pourtant censés  être alliés ) par l’agence américaine NSA, les propos méprisants tenus l’hiver dernier par la Secrétaire d’Etat adjointe américaine Victoria Nuland  à l’encontre des Européens et le rappel  permanent depuis les années 1990 par les américains de leur suprématie mondiale  : « nous sommes la nation essentielle  » propos tenus par Madeleine Allbright,  propos équivalents tenus par l’ancien candidat républicain américain   Mitt Romney, dans une école militaire américaine   « Les Etats-Unis ont vocation à dominer le monde » ou encore  le nom d’un des principaux laboratoires d’idées américain (think thank)  à Washington, qui s’intitule : XXI  American Century, autrement dit le 21ème siècle américain, que de modestie !  Nulle part dans ces déclarations il n’est question d’un monde occidental qui aurait sa propre cohérence par rapport au reste du monde mais de la seule hégémonie pour ne pas dire impérialisme américain.  

Pour revenir à la Russie, que ce pays objet d’un ostracisme constant de la part des Etats-Unis et de l’Union européenne, bras articulé des intérêts américains en Europe, noue des relations privilégiées avec les grands pays émergents qui ne sont d’ailleurs pas des états musulmans (Chine, Inde, Brésil ) à qui la faute ? Sinon aux Etats-Unis et aux pays européens alignés, notamment la France de Sarkozy et de Hollande, la Grande-Bretagne qui ont tout fait pour marginaliser la Russie  depuis une quinzaine d’années  dès lors que ce pays souhaitait garder une indépendance décisionnelle, ne pas se transformer en protectorat  de Washington et Bruxelles ni voir ses lois  dictées par l’Union européenne et son marché économique intérieur sans protections, et livré principalement aux intérêts économiques américains. Olivier Fabre peut trouver ça très bien, mais qu’il ne prétende pas être patriote  car qu’est ce qu’être patriote, sinon défendre son identité, sa culture, sa propre vision du monde et aussi ses intérêts économiques.

Au demeurant on peut  être légitimement soucieux de la sécurité de l’état d’Israël et de son droit à l’existence au  même titre que de l’existence d’un état  palestinien souverain en paix avec  Israël sans pour autant se croire obligé de soutenir  dans le monde  la politique américaine, au seul motif que  ce pays est le principal allié d’Israël.  Les pays européens ont leurs propres intérêts qui ne se recoupent pas nécessairement avec les intérêts américains. A l’évidence  pour  justifier le maintien de l’Europe sous leur tutelle,  les américains cherchent  par tous les moyens (et notamment via leurs  réseaux d’influence et leurs relais médiatiques) à tendre les relations entre les pays européens et la Russie en présentant la Russie comme un pays menaçant, ce qu’elle n’est pas.

Cela a l’avantage pour les Etats-Unis,  en maintenant les peuples européens dans un état  d’apeurement, d’obtenir ainsi plus facilement la ratification du traité de libre échange transatlantique qui  suscite quelques  réticences  dans les opinions publiques européennes,  de proposer aux européens de renoncer au gaz russe et à la place d’importer du gaz de schiste américain et de lever par ailleurs les restrictions à l’exploitation  du gaz de schiste existant dans certains états européens. Outre qu’il n’est pas certain que l’exploitation du gaz de schiste par la fracture hydraulique soit sans conséquence dans l’environnement, il n’est pas certain non plus  qu’il soit moins onéreux d’importer du gaz depuis les Etats-Unis.  Enfin le gouvernement américain ayant diminué la part de son budget  consacré à l’armement,  le complexe militaro industriel américain  a tout intérêt à ce que le conflit en Ukraine perdure,  pour inciter à augmenter leur dépense d’armement ce qui serait tout bénéfice pour l’industrie américaine. 

Rigdebert Rinocero

 

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