Enseignant, j’ai osé demander à un fantome noir de regarder le mur…

Publié le 26 mars 2012 - par - 2 854 vues
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C’était un lundi matin comme les autres. Faisant les cent pas dans ma salle de cours, j’attendais l’arrivée d’une nouvelle promotion de femmes étrangères en voie d’intégration, auxquelles je devrais enseigner les rudiments du français. J’appréciais beaucoup ce public : des femmes souvent bousculées par la vie, qui trouvaient dans ces cours un moment de répit, de complicité entre femmes et aussi l’occasion de s’émanciper un peu. La plupart avaient les cheveux couverts, mais comme pour compenser cette apparence austère, elles aimaient à plaisanter et entretenaient avec moi une familiarité respectueuse. Elles me gavaient de thé à la menthe, de pâtisseries maison, de proverbes et de coutumes “du pays”. Les plus jeunes, nées en France, avaient d’autres repères et certaines d’entre elles, animées par un vrai désir d’apprendre, faisaient en quelques séances des progrès fulgurants. J’avais l’impression avec elles qu’enseigner c’est bien, comme le dit Montaigne, allumer des feux, et non remplir des vases…

Elles arrivèrent toutes ensemble, timides, souriantes, avec aussi un brin de méfiance et d’inquiétude qui ne demandait qu’à être dissipé. Elles cherchaient à deviner quel genre de “maître” je serais, comme j’essayais de me représenter en les voyant la physionomie du groupe auquel j’aurais affaire ; je ne pouvais m’empêcher d’être attiré magnétiquement, parmi ces visages, par les plus beaux, les plus avenants, semés comme des fleurs dans ce parterre qui se disposait devant moi.

Elles s’installèrent. C’était le moment de grâce qui décide de tout. Elles étaient parfaitement réceptives à chacun de mes gestes, à chacune de mes paroles ; bientôt viendrait le moment où elles échangeraient furtivement des regards, des sourires, des chuchotements. Après quelques mots d’accueil et de bienvenue, pour cesser d’être le point de mire je leur demandai de se présenter brièvement, l’une après l’autre.

Nous avions entendu à peu près la moitié du groupe lorsqu’elle entra.

Un fantôme noir se glissa dans l’allée, alla s’asseoir au fond, juste en face de moi. Un frisson me parcourut. Voile intégral, juste une fente pour les yeux. Les femmes se retournèrent, surprises, puis revinrent vers moi pour guetter ma réaction. Mon cœur se mit à battre très fort. Je ne devais surtout pas me laisser déstabiliser. Je continuai le tour de présentation, comme si de rien n’était, mais l’ambiance s’était subitement alourdie : derrière tous les portraits, égrenés à la hâte, se levait l’imminence d’un orage menaçant.

Quand tout le monde eut parlé, sans que je l’y aie invitée, l’Ombre se fit entendre. D’une voix douce et forte, au milieu d’un silence de mort, elle déclina son nom, son prénom, son âge, précisant qu’elle était française, née en banlieue parisienne. Nulle agressivité, un défi serein, l’assurance de son bon droit.

Elle se tut. Je sentis une boule se former au niveau de mon estomac. J’essayai de me calmer, de respirer posément. Tous ces regards braqués sur moi et, au fond, cette meurtrière ouverte dans un tissu opaque…

Alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est venu d’un coup :

 “ Madame, puisque je n’ai pas le droit de vous voir, je ne vous autorise pas à me regarder.  Vous pouvez assister au cours, mais je vous prierai de vous tourner vers le mur.”

Stupéfaction générale.

Elle encaissa le choc sans broncher. Dans le groupe, une agitation, des murmures. Il fallait reprendre les choses en main.

Alors je me mis à parler. Je me sentais plus à l’aise à présent, soulagé, libéré.

Lorsque l’irrémédiable est commis, lorsque sont franchies les limites de la bienséance et des conventions, s’ouvre un bref espace où tout est possible, où on a l’impression de toucher le ciel. Apesanteur bénie, même si on sait qu’elle précède la chute et l’écrasement.

Parfaitement redevenu maître de moi, je déroulai, devant mon public médusé, une argumentation que j’avais réservée jusqu’alors à mes ruminations moroses et vengeresses. J’en avais gros sur le cœur, cela s’était accumulé en moi depuis des mois, des années peut-être. Les mots se mirent à couler, comme un fleuve longtemps contraint  rompant les digues qui l’enserrent.

“ D’abord, si je suis choqué par votre tenue, c’est en tant que personne. Je ne tiens compte ni de la question religieuse ni du principe d’égalité homme-femme, simplement de la relation humaine élémentaire. Celui qui me regarde sans être vu de moi, qui s’avance masqué là où les autres montrent leur visage découvert, signifie par là même qu’il se distingue de la communauté humaine, qu’il refuse de jouer le jeu de la franchise, de l’honnêteté. Il se met à part, tout à la fois se protège du monde et le juge, voire le menace. C’est connaître sans vouloir être connu, violer l’intimité de l’autre sans livrer la sienne. C’est la négation de toute vie sociale, l’irruption d’un rapport de force niant notre nature commune. Si le monde vous effraie ou vous dégoûte, Madame, si vous craignez qu’il vous contamine, vivez cloîtrée, ne l’habitez pas en clandestine, en voyeuse, en espionne. Si votre tenue me choque, à plus forte raison encore, c’est en tant qu’enseignant. Si vous venez ici pour m’écouter, je suppose que c’est pour apprendre. Pour apprendre, il faut être ouvert, disponible, réceptif. Or, est-ce une bonne disposition que d’arriver tout barricadé, les oreilles obstruées, bien à l’abri sous la tente de ses préjugés que l’on emmène autour de soi comme un signe d’allégeance indéfectible à un autre code, à un autre savoir. Vous montrez par ce tissu qui vous recouvre que vous êtes imperméabilisée, hors d’atteinte de mes mots, de mes questions, de mes remarques. Alors, que venez-vous prendre ici, sans rien donner en échange ?

Si votre tenue me choque, c’est aussi en tant que Français. Vous vous dites Française, Madame, vous clamez ce mot haut et fort comme une justification, une armure légale qui vous préserve, vous inclut irrémédiablement dans la communauté nationale. C’est un second voile posé sur le premier et censé vous rendre intouchable. Mais que connaissez-vous de cette France, dont vous prétendez être la fille ? Je ne vous parlerai ni de la patrie, ni de l’identité nationale: laissons de côté la politique, parlons de l’art de vivre, de la convivialité. Voyez-vous, Madame, il s’est développé en Europe, et peut-être particulièrement en France, une certaine délicatesse dans les rapports entre les hommes et les femmes, qui est une espèce de miracle. Un raffinement des sentiments, une politesse, qui a fait naître entre les sexes des liens, assez improbables, d’amitié, d’aimable courtoisie. Cette fameuse “galanterie française” est le fruit précieux et fragile d’une tradition, d’une culture qui embellit la vie. Et il faudrait y renoncer ? Il faudrait en revenir à une conception primaire de l’homme comme un bouc en chaleur, prêt à assaillir la femme dès qu’il apercevrait un centimètre carré de sa peau nue ? C’est cette régression à la pure bestialité que l’on voudrait nous faire prendre pour un trait culturel respectable ? Oui, Madame, c’est aussi en tant qu’homme que votre tenue me choque, parce qu’elle fait de moi par principe un agresseur, un violeur potentiel et de vous un simple objet de plaisir que la convoitise des autres pourrait gâcher.

Je m’emporte, excusez-moi. J’ai du mal à me dominer. Peut-être, après tout, y a-t-il une part de vrai dans l’idée que nous sommes le jouet de nos pulsions… Mais même dans ce cas, Madame, votre voile n’est pas la bonne solution. Car, au-delà de ma colère, si je laisse parler ma nature, je m’aperçois que votre tenue me trouble. Je cherche à deviner ce qui se dissimule là-dessous, vos yeux brûlants me fascinent, je vous imagine presque nue… Voilà qu’au lieu d’empêcher mes ardeurs, votre accoutrement les réveille au contraire… En avez-vous bien mesuré les risques ? Pour moi, je ne puis les ignorer, c’est pourquoi je vous demande avec insistance, Madame, de tourner vos jolis yeux vers le fond de la salle…”

Dès que j’eus fini de parler, il se fit un brouhaha, un tumulte indescriptible auquel j’assistai en simple témoin. Certaines hurlaient, m’insultaient, d’autres prenaient ma défense. Je suivais tout cela avec un sourire amusé. Quand je cherchai au milieu de ce chahut mon fantôme noir : il avait disparu. Je congédiai tout le monde. Ainsi se déroula, avec ce groupe, mon premier cours. Je savais que ce serait aussi le dernier.

Les réactions ne se firent pas attendre. Le soir même je reçus un appel de ma responsable, consternée. Comment était-ce possible ? Moi qui au cours des vingt années précédentes m’étais toujours montré compétent, irréprochable, oui, comment avais-je pu me laisser aller à une tel “passage à l’acte” (ma responsable était psychologue ) ? Je la plongeais dans un grand embarras car, malgré notre vieille amitié, elle ne pouvait me soutenir dans cette affaire, mes propos, extrêmement graves, entachant l’image de l’institution. Je lui présentai mes excuses pour ces ennuis et la rassurai : je démissionnais, elle pouvait m’accabler sans crainte : j’avais brûlé mes vaisseaux et j’en assumais les conséquences.

Le lendemain, l’engrenage de l’Inquisition se mettait en route.

Je retrouvai donc, peu après, au tribunal, mon fantôme fixant sur moi ses yeux de braise, au centre d’une assemblée curieuse et attentive. Le procureur était une femme, jeune, jolie, pleine de zèle à l’idée de faire un exemple. N’étais-je pas accusé de “provocation à la discrimination et incitation à la haine raciale” ? L’occasion était bonne de fouiller le ventre encore fécond de la Bête immonde, pour en extirper, aux forceps le fœtus pantelant du Mal absolu.

Elle reprit un à un mes arguments, et je dois dire que je goûtai en connaisseur le brio de sa plaidoirie.

Elle commença par évoquer mes plaisanteries déplacées sur l’effet érotique du voile. Certes, c’était là le signe d’un machisme affligeant, mais, après tout, je n’étais qu’un homme, on ne pouvait guère espérer que j’échappe aux stéréotypes éculés de l’esprit gaulois. Elle accordait son indulgence à cette tare, hélas, congénitale.

Une habile transition l’amenait à s’attaquer ensuite à ma qualité revendiquée de “Français”. Galanterie ? Politesse ? Complicité, connivence entre hommes et femmes, délicatesse des rapports humains en notre doux pays ? Tout cela n’était que poudre aux yeux, mensonge, hypocrisie. Et de dérouler la litanie du nombre des femmes battues, des viols, des attentats à la pudeur, de quoi faire rougir de honte la face de notre Marianne nationale. Mais j’étais sur ce point encore une simple victime des préjugés culturels, une espèce de bourreau ordinaire, lavant les mains de sa bonne conscience dans le sang des victimes anonymes ( la métaphore, quoiqu’outrée, fit son effet sur l’assistance).

Il y avait plus grave. En tant qu’enseignant, j’étais censé prêcher la bonne parole, la tolérance, la richesse de nos différences communes et voilà que j’excluais,  stigmatisais, ostracisais ( mon accusatrice avait du vocabulaire ). C’était une faute professionnelle qui me disqualifiait définitivement et devait entraîner ma radiation à vie. Pourtant, le pire restait à venir.

Elle fit une pause, but une gorgée d’eau minérale. Les signes d’acquiescement montraient que le public lui était désormais acquis ; on me dévisageait comme un rebut de l’humanité.

Elle reprit. “ Le pire, j’y arrive : c’est cette violence inouïe qui consiste à demander à la plaignante de se tourner vers le mur ; c’est nier sa dignité d’être humain,  la proscrire, la priver de son droit de regard. Ce droit, qu’est-ce qui le fonde et le justifie ? C’est le regard que l’opprimé lève vers son oppresseur, l’esclave vers son maître, la victime vers son assassin : c’est le regard qui juge, qui dénonce, qui transperce. C’est le droit inaliénable à la critique et à la révolte, l’éclat de la conscience, la flamme de la liberté ! C’est tout cela qui chez cette femme a été bafoué. C’est pourquoi je requiers la peine maximale.”

Comme un seul homme toute la salle se leva et applaudit ; machinalement, j’imitai les autres ; j’étais comme anesthésié.

C’est seulement en sortant, menottes aux poignets, que je mesurai l’ampleur du désastre et restai abasourdi. Par hasard, à ce moment-là, mon regard tomba sur une statue représentant la Justice.

Elle avait les yeux bandés.

Marc Fortan

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