Enseigner en 2008

Publié le 15 avril 2008 - par
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Le métier d’enseignant s’est dégradé dans sa fonction même – qui est la transmission du savoir – non parce que l’enseignant ne saurait plus transmettre le savoir, ou parce qu’il en serait dépourvu, mais parce qu’en mettant l’élève au centre du savoir et en voulant que « cela tourne », nos chers pédagogues et autres concepteurs de génie ont plongé l’enseignement dans une centrifugeuse à deux temps, qui d’abord éloigne le savoir de l’élève et ensuite l’élève du savoir, au point que les relations enseignants/enseignés n’ont plus été celles du savoir mais du dialogue, de la compréhension, de l’écoute, de l’ouverture, de la tolérance ou de l’humanité, le tout axé sur du vide, car penser ou parler sans savoir c’est ne savoir ni penser ni parler. Et comme le vide a aussi son plein, le non-savoir n’a pas manqué de se remplir de droits, à commencer par le droit de ne pas savoir, et, de fait, de ne pas savoir sa leçon, de ne pas faire ses devoirs, de ne pas prendre le cours, de boire, de manger ou de dormir en classe, d’arriver régulièrement en retard ou de s’absenter volontairement pour revenir bardé de nouveaux droits, parmi lesquels le droit à la violence verbale et physique, le droit au négligé vestimentaire, le droit au nombrilisme, le droit à la fermeture d’esprit, le droit à l’intolérance et finalement le droit à l’inhumanité, l’humanité scolaire consistant – faut-il le rappeler ? – en un ensemble de devoirs, c’est-à-dire en une dette humaine sans laquelle, faute de passé, nous n’aurions ni présent ni avenir.

Que faire donc pour juguler pareille dérive ? La réponse est navrante dans son évidence même : il faut rétablir la discipline – qui est le commencement du savoir-vivre – et la politesse, qui en est la forme la plus élémentaire. Ce cadre – car il s’agit d’un cadre – est celui du respect, et le respect n’est respectable que s’il est respectueux de lui-même, c’est-à-dire de l’institution. Nous ne pouvons plus accepter que des élèves contestent les matières, les notes, le nombre ou la fréquence des travaux écrits demandés par le professeur, quand ce n’est pas la pédagogie choisie par ce dernier. Nous ne voulons plus de ces familles biffant les décisions de redoublement prises par un Conseil de classe, ou vitupérant tel enseignant au seul motif qu’il ne conviendrait pas à la psychologie de leur progéniture. Nous ne pouvons ni ne voulons accepter cette inversion des rôles parce que nous savons les deux principales illusions qui la sous-tendent :

– L’une est de croire que les élèves sont « élèves par essence ». Il n’en est rien, évidemment : l’élève est celui qu’on élève, et toute élévation est peine. Loin d’être « principe de plaisir », l’école est « principe de réalité ». Voilà pourquoi l’école fatigue !

– L’autre consiste à ne reconnaître d’enseignement valable que fondé sur la richesse naturelle de l’élève, faite de liberté, de spontanéité, de créativité ou encore d’enthousiasme pour le savoir. Quelle sottise ! C’est le contraire qui est vrai, puisque de telles richesses ne le sont que par le travail, qui donne au savoir ses lettres de noblesse ! On appelle cela la culture, et la culture n’est pas « naturelle », sans quoi il suffirait d’être « né » pour être cultivé !

Faute de culture, la spontanéité est bavardage, la liberté farniente, la créativité sculptures sur table ou graffiti muraux, et l’enthousiasme vociférations ! Kant disait qu’ « on envoie tout d’abord les enfants à l’école non dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ponctuellement ce qu’on leur ordonne ». Idiot, Kant ? Lucide, au contraire : à défaut d’un tel préambule éducatif, l’instruction est vouée à l’échec. Ce n’est donc pas ce que veut l’élève qu’il faut viser, mais bien ce qu’il ne veut pas : instruction oblige !

La vérité, c’est que notre société fait tout pour ne pas voir la vérité, car il faut du courage et pour la regarder en face et pour agir en conséquence : non, tous les élèves ne sont pas également intelligents ; non, tous n’ont pas le même désir d’apprendre, ni même le désir d’apprendre ! Non, les études ne conviennent pas à tous car tous ne conviennent pas aux études ! Le « bac pour tous » est une aberration ! Le « collège unique » est une aberration ! La suppression de la dictée et du par cœur aussi ! L’introduction de la calculatrice, également ! Les SMS, comme le verlan, sont des bombes à retardement dissimulées dans les soutes de notre langue. Nous ne savons déjà plus compter sans aide mécanique ; nous ne saurons bientôt plus parler ; et qui donc sait écrire ? La revalorisation première de la fonction enseignante n’est pas celle de nos salaires, mais celle de la langue, seule capable de donner le ton juste pour que l’élève ne parle pas faux, car c’est la langue qui fait le vrai du discours, et par suite le discours vrai ; c’est elle qui permet la tenue, et par suite la retenue ; c’est elle encore qui définit le rôle social du professeur et, partant, celui de l’élève.

Mais il faudrait pour cela que les établissements scolaires fussent dignes de ce nom, c’est-à-dire suffisamment « scolaires » pour laisser au dehors les vulgarités du monde : l’école est le contraire de la rue !

Maurice Vidal

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