Entretien avec Pierre Cassen au sujet de la pétition de soutien à Fanny Truchelut

Pierre Cassen, Riposte Laïque dont vous êtes l’animateur a décidé de lancer une pétition en faveur de Fanny Truchelut, qu’en espérez-vous ?
Pierre Cassen :
Le procès en appel de Fanny Truchelut aura lieu le 3 septembre, à Nancy. Lors de son premier procès, nous étions bien seuls, à Riposte Laïque, à la défendre. L’omerta des medias, des intellectuels et des associations qui défendent habituellement la laïcité n’avait pas permis aux Français de savoir ce qui se passait. Il fallait donc trouver un moyen et de faire circuler l’information et d’alerter les politiques.
Il nous a semblé que la pétition était le moyen le plus efficace pour cela. D’ailleurs, le résultat de cette pétition montre que les choses ont changé, en une année. Nous avons récupéré, en une dizaine de jours, en plein mois d’août, 4300 signatures. Des personnalités, comme Pierre-André Taguieff, Robert Redeker, Jean-Paul Brighelli ou le chroniqueur Ivan Rioufol, l’ont signée. De même que des responsables locaux d’organisations laïques, des femmes connues pour leur engagement de toujours contre les intégrismes religieux. Nous avons des signataires de gauche comme de droite.
Ce résultat est la traduction de l’opinion de ce que certains appellent avec mépris la France profonde. Quand vous racontez l’histoire qui est arrivée à Fanny Truchelut autour de vous, les gens sont ébahis, indignés, et sont du côté de la tenancière du gîte des Vosges. Les citoyens de ce pays en ont marre de l’offensive du voile, pour ne pas parler de celle de la burqa, à présent !
Combien de signatures avez-vous obtenu à ce jour et qu’allez vous en faire ?
Pierre Cassen :
Nous allons envoyer cette pétition, durant le week-end, à Nicolas Sarkozy, à Rachida Dati et à Fadela Amara, dont les propos sur le voile et la burqa, dans « Le Parisien » du 16 juillet, donnent raison à l’attitude de Fanny Truchelut. Nous allons continuer à recueilir un maximum de signatures jusqu’à l’énoncé du verdict, qui devrait se faire une semaine après le procès.
Dernièrement vous avez jugé utile de retirer certains signataires se revendiquant du Front National de la pétition pourquoi cela ?
Pierre Cassen :
Ces signatures nous ont posé plusieurs problèmes, nous ne le cachons pas. Nous sommes, dans cette équipe de quinze rédacteurs, des militants qui avons, à deux exceptions près, tous un passé de gauche. Nous avons donc combattu les idées du Front National. Nous connaissons la connivence des milieux négationnistes, intégristes catholiques, avec certains cadres de ce parti.
Nous savons que des dirigeants utilisent la laïcité pour ne combattre que le seul islam, et parfois tiennent des discours dangereux sur les immigrés. Pour autant, nous refusons la diabolisation bien pensante d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche qui, en ayant abandonné le peuple, ont livré au Front National des pans des classes populaires désespérées par le chômage, la délinquance et la violence quotidienne.
Nous refusons de cracher sur l’ouvrier qui se fait brûler une voiture dont il a besoin pour aller travailler, ou dont l’enfant ne peut plus apprendre dans une école de la République. Nous considérons qu’il faut discuter avec les électeurs du FN, y compris ses militants, et que les réponses à la crise ne peuvent pas tourner autour de réponses identitaires ethniques, mais autour de la République, et de ses valeurs d’intégration.
Il n’en demeure pas moins que notre objectif premier est de soutenir Fanny, et la pétition est un moyen pour cela. Nous connaissons les réalités de ce pays, et la sensibilité des pétitionnaires. Si nous avions laissé la signature, et les titres, de militants et responsables du Front National, sachant ce que ce parti représente pour la plupart des gens, nous aurions eu par milliers des demandes de radiations de nos listes. Nous n’avons pas voulu faire ce cadeau aux adversaires de Fanny Truchelut, qui continuent, comme vient de le faire de manière ignoble le journal local « L’Est Républicain », à l’amalgamer à l’extrême droite. Pour permettre un large soutien autour de Fanny, il fallait préserver la pétition de signatures portant le sigle FN ou MNR.
Cette mise à l’écart a valu à Riposte Laïque de violentes critiques de la part de sympathisants nationalistes ayant apporté leurs soutiens à Fanny Truchelut, certains ont même demandé le retrait de leurs signatures, il existerait selon vous des bons et des mauvais défenseurs de la laïcité, le Front National étant un parti légal, ne s’agit il pas de discrimination ?
Pierre Cassen :
D’abord, bien qu’ils soient légaux (ce que je ne conteste pas, personnellement, ayant toujours été hostile à l’idée d’interdire le FN), le FN et le MNR ne sont pas des partis comme les autres, pour un ensemble de raisons programmatiques et historiques qu’il serait trop long de détailler. Je ne doute pas de la sincérité de certains de leurs militants qui, spontanément, ont aidé Fanny, mais je ne suis pas naïf non plus. Je sais que d’autres rêvent d’instrumentaliser la cause de Fanny.
Ils en ont le droit, mais ils ne peuvent pas ignorer qu’ils lui rendent un très mauvais service. Quand des Identitaires distribuent un tract soutenant Fanny dans les boîtes à lettres, c’est une aubaine pour le Mrap et la LDH, et cela isole Fanny Truchelut. Nous avons fixé les règles de la liberté d’expression, sur Riposte Laïque. Nos limites sont connues : nous combattons un certain nombre de positions de l’extrême-droite, et pour nous, le racisme et le négationnisme, c’est rédhibitoire. Certains propos de Jean-Marie Le Pen sur la shoah, la complaisance de cadres du FN avec Faurisson sont sans ambiguïté. Si des militants sincères veulent vraiment soutenir Fanny Truchelut, la meilleure façon de le faire est donc de se montrer discret.
Etes vous optimiste sur l’issue du procès Truchelut ?
Pierre Cassen :
Je ne suis pas un pronostiqueur, et les décisions de justice m’ont souvent appris que dans ce milieu, tout est possible. Parfois, la pression de l’opinion publique, et certaines consignes gouvernementales, peuvent peser dans un verdict. Ainsi, lors du procès de Charlie Hebdo sur les caricatures, la France entière était derrière le magazine dirigé par Philippe Val. Je pense que la situation pour Fanny Truchelut est meilleure aujourd’hui qu’il y a un an. Une condamnation similaire susciterait une indignation énorme, parce que le mur du silence a été brisé.
Trouvez vous normal que des magistrats français soient formés à la connaissance de l’islam, cela ne représente t’il pas le risque de voir un jour « un soupçon de charia » instauré dans nos lois républicaines comme au Royaume Uni et au Canada et donc un retour en arrière au profit du religieux ?
http://www.saphirnews.com/Les-magistrats-francais-formes-a-la-connaissance-de-l-Islam_a9376.html
Pierre Cassen :
Je découvre cette info. Elle est ahurissante, mais hélas tellement dans l’air du temps. A quand une formation sur le bouddhisme, sur la scientologie, sur les Jéhovah, sur les Mormons ?
Finalement, ce genre de formation prépare la Justice, comme à Lille avec le mariage de l’épouse plus vierge, à adapter ses verdicts aux lois de la charia, contre celles de la République. Sinon, quel intérêt ?
Rappelons-nous qu’à Lyon, une juge avait osé acquitter un musulman qui avait frappé sa femme, en disant que le coran le lui autorisait !
Heureusement, Michèle Vianès et « Regards de Femmes » avaient fait appel. Il est vraiment temps, dans ce pays, qu’on arrête de céder systématiquement aux « accommodements raisonnables » que les islamistes, qui savent jouer du discours victimaire, et de la culpabilité post-coloniale de toute une partie de la gauche, savent remarquablement utiliser pour en finir avec la laïcité à la française, leur bête noire.
Comment expliquez-vous, pour finir, que sur la défense de Fanny Truchelut, Riposte Laïque se soit retrouvé seul, parfois avec l’extrême droite ?
Pierre Cassen :
J’ai répondu sur l’extrême droite. Seul, ce n’est pas tout-à-fait vrai, une militante comme Michèle Vianès, présidente de Regards de Femmes, a été à nos côtés, mais cela est vrai, on n’a pas été bien nombreux. Sur l’extrême droite, je trouve consternant pour les milieux laïques que seuls le MNR ou le Front national entament des procédures juridiques contre le financement de mosquées, à Montreuil ou à Marseille.
En même temps, s’ils ne le font pas, pour les raisons qui sont les leurs, personne ne le fait ! Si Riposte Laïque n’avait pas défendu Fanny Truchelut, ses seuls soutiens auraient été à l’extrême droite, et tout le monde aurait été content. C’est consternant ! Pourquoi une telle situation ?
Pour moi, les explications sont simples. Des militants brillants contre les discours anti-laïques de Sarkozy, remarquables contre les discours réactionnaires de Benoit XVI et du Vatican, se retrouvent tétanisés dès qu’il s’agit de répondre à l’islam politique. Ils ont peur de se faire traiter de racistes, ou d’alliés de l’extrême droite. Certains se disent anti-fascistes, et ferment les yeux sur la réalité de l’extrême droite islamiste.
D’autres pensent que le véritable problème, c’est Bush et les Etats-Unis, et donc que les ennemis de nos ennemis peuvent être nos amis. Mais surtout, la plupart des organisations traditionnelles laïques et féministes ne veulent pas voir qu’il faut changer de logiciel, et que jamais la République et la laïcité n’ont été confrontées à une attaque aussi violente de la part d’un nouveau fascisme politico-religieux.
Le voile est l’uniforme de cette offensive, et donc le jugement de Nancy aura son importance, mais ne sera qu’une étape, car d’autres échéances sont inévitables. L’affrontement entre les valeurs laïques de la République, et notamment l’égalité hommes-femmes et l’intégration, et la conception sexiste et communautariste de l’islam politique, est inévitable.
source : http://www.mediaslibres.com/tribune/index.php/2008/08/29/666-entretien-avec-pierre-cassen

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