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Est-il raciste de critiquer le Ramadan ?

« Riposte Laïque » s’est attiré de nombreuses critiques, notamment en mettant en cause la pratique du Ramadan. Le débat est né à partir d’un article où Lucette Jeanpierre se disait consternée en apprenant que 70% des français de culture musulmane suivent ce jeûne. L. Jeanpierre jugeait cette pratique obscurantiste et archaïque, et la mettait sur un plan équivalent au port du voile ; elle disait qu’elle serait indignée de la même façon en apprenant que de nombreux catholiques mangent du poisson le vendredi, ou veulent arriver vierges au mariage.
Certains ont fait remarquer que critiquer le Ramadan, cela revenait à jeter la pierre à tous les musulmans, et en somme sortait du domaine du débat républicain. Il ne s’agissait plus d’attaquer une religion, une vision du monde (l’islamisme, voire l’islam), mais des croyants qui ne demandent qu’à vivre paisiblement leur foi. Une telle attaque pourrait même tomber sous le coup de la loi, disaient-ils, puisqu’elle stigmatisait un ensemble de citoyens à raison de leur religion ou de leur origine.
Tout d’abord, notons que le fait de critiquer la simple pratique du Ramadan, personnelle ou familiale, constitue une attaque contre un des piliers de l’islam. C’est un peu comme si on critiquait le fait d’aller à la Messe le dimanche pour un catholique. Est-il possible de rester catholique sans aller à la Messe, ou de rester musulman sans suivre le Ramadan ? Une critique aussi radicale n’est plus recevable par un croyant. Elle consiste à dire : « il faut cesser de respecter votre religion et de suivre ses injonctions. »

En gros, poussé à l’extrême, cela revient à identifier « combat pour la laïcité » et « combat pour l’athéisme ». Or la laïcité n’est pas l’athéisme, elle doit permettre à chaque personne de vivre ses choix existentiels, voire sa religion. Elle doit avant toute chose protéger la liberté des individus et leurs choix, y compris spirituels.
En ce sens, la critique du Ramadan me semble difficile, si l’on veut respecter la foi et la pratique normale des musulmans. Est-ce à dire qu’il n’y a pas des aspects critiquables, d’un point de vue laïque, dans le Ramadan ?
Supposons des catholiques qui vont à la Messe dans une petite ville ; si ces chrétiens observent les autres, et qu’il y a une pression sociale pour obliger les voisins, la famille, à aller à la Messe, celle-ci devient une forme de contrainte. La personne n’est plus libre d’aller à la Messe ou de ne pas y aller. Il me semble que s’il y a quelque chose de critiquable dans une pratique religieuse, c’est cet aspect de contrainte – et même de contrôle social. La pratique devient alors obligatoire pour toute la famille, et loin d’être une option personnelle, vécue dans l’intimité, elle se transforme en démonstration. Les gens doivent montrer à tout leur groupe familial ou même au village (aujourd’hui au quartier) leur adhésion. Ils protestent publiquement de leur foi, de leur choix spirituel.
On sait que les pratiques religieuses visibles, parfois exagérées pour la galerie, on été maintes fois brocardées en France ; je songe au Tartuffe de Molière. En climat mystique, j’ai entendu parler d’une tradition, celle des « gens du blâme » : il s’agit de personnalités spirituellement réalisées, qui font exprès de braver des interdits sacrés (par exemple boivent de l’alcool), pour s’attirer les foudres des croyants ordinaires (le « blâme »). C’est une forme d’ascèse, permettant de dépasser les dimensions de la religion purement exotérique. Sans aller aussi loin, une pratique extérieure même scrupuleuse n’implique pas toujours une haute spiritualité ni le respect véritable des autres. Mais c’est un détail ici.
Cet aspect de visibilité est en partie combattu par la laïcité. Car il s’accompagne presque nécessairement de contrainte sociale – si tu ne montres pas que tu vas à la Messe, ou que tu suis le Ramadan, tu seras critiqué ou même rejeté par tes proches. Et cet aspect démonstratif peut aussi entraîner de l’agressivité et de la violence envers les brebis égarées qui ne suivent pas les préceptes de la religion. Dans son article, L. Jeanpierre rappelle quelques cas où des personnes se trouvent sermonnées voire agressées parce qu’elles ne suivent pas le Ramadan ! Bref, on crée de toutes pièces une communauté vertueuse, qui montre l’exemple et un groupe « déviant », ceux qui ne suivent pas vraiment les pratiques exigées par l’orthodoxie.
Néanmoins, d’un point de vue laïc non-hostile aux religions (neutre par rapport aux religions), il me semble que la pratique du Ramadan, comme la Messe, la prière, le jeûne complet, les mortifications, etc., ne peuvent pas être critiqués en eux-mêmes ; mais peut-être est-ce à condition d’en ôter tout caractère démonstratif, se réclamant d’une visibilité sociale et pouvant donc devenir une contrainte et un marqueur négatifs pour ceux qui oseraient s’y soustraire. Dans ce cas-là, on pourrait dire que la laïcité s’accorde avec toute pratique spirituelle intérieure, personnelle, pudique, mais risque bien de s’opposer aux démonstrations religieuses voyantes – non parce qu’elles seraient voyantes, mais parce qu’elles entraînent quasiment toujours des discriminations envers les membres récalcitrants, ceux qui ne « respectent pas » la pratique mise en vue.
Ainsi, si on en revient à l’Islam, cette religion comporte des aspects sociaux très marqués. Pour les « islamophobes », ces aspects sociaux – pourtant souvent sympathiques, comme le partage festif du repas de rupture de jeûne – peut devenir un moyen d’emprise sociale, facilement contraignant. Les pratiques de l’islam, quand elles prennent un tour familial et même impliquant les voisins, les amis, etc., seraient vues (par les « islamophobes ») comme opposées au choix libre de l’individu. Les « islamophobes » voudraient un islam beaucoup plus intérieur, cantonné à la Mosquée ou à l’intimité du foyer, mais qui ne se rend pas visible dans le quartier. Espérer un tel islam, est-ce réaliste ? D’ailleurs, le catholicisme n’est-il pas visible et démonstratif, lui aussi ? En ce cas, pourquoi exiger de l’islam une non-visibilité particulière ? Cela sera considéré comme de la discrimination par les musulmans.
D’un autre côté, la pratique très socialisée d’une religion n’est-elle pas, hélas, souvent un vecteur de contrainte de groupe ?
L’article de L. Jeanpierre, en lançant des flèches contre le Ramandan, devrait nous conduire à poser ces questions, qui sont légitimes pour des laïques. Mais loin, bien sûr, de tout esprit de stigmatisation envers les croyants.
Loick