Et la démocratie devint la norme politique hégémonique

À la place de la liberté, ce que beaucoup d’érudits considèrent comme du proto-totalitarisme, de la fraternité, il y a eu la destruction et le remplacement de tous les principes considérés comme français et de l’égalité, l’anéantissement des inégalités, qui étaient dans ce cas celles des classes supérieures comme la noblesse et le clergé jusqu’à ce que tous soient égaux.

Le fait que ces penseurs qui ont réprimandé cette expérience sociale et politique majeure étaient également des partisans et, pour la plupart, les ancêtres des valeurs libérales des Lumières qui avaient poussé les révolutionnaires, souligne l’ampleur des critiques adressées à la Révolution et ses conséquences imprévues.

Naturellement, la Révolution a attiré les critiques de ses adversaires idéologiques, qui se composaient principalement d’éléments théocratiques et monarchiques. Joseph de Maistre, un théocrate convaincu et un monarchiste qui a dénoncé les idées des Lumières et les a imputées à l’effusion de sang que la Révolution a engendrée, est une figure de proue renommée de cette disposition. Contrairement aux autres critiques de la Révolution, de Maistre réprimande les idées mêmes et la vision utopique des révolutionnaires et affirme que la Terreur qui a abouti à un bain de sang national est le châtiment divin de ceux qui ont décimé l’ordre social et défié Dieu. Dans ses célèbres Considérations sur la France, dans lesquelles il aborde la Révolution de manière critique, il affirme que les révolutions sont la manifestation même de l’agitation libre des êtres humains ignorant et insultant la main divine de Dieu au lieu de la baiser, ce qui démantèle l’équilibre de l’ordre et du chaos, l’harmonie dans laquelle les agents libres (les humains) agissent dans les limites de leur libre arbitre sans pouvoir perturber les plans généraux.

C’est ainsi qu’il interpréta les terreurs sanguinaires que la Révolution apporta à la nation française, comme une calamité donnée par la Providence pour punir les tyrans détestables et les régicides qui rabaissaient son ordre. Tout comme ses contemporains qui doutaient de la complexité du phénomène social qui ravageait la France, Joseph de Maistre pensait que le rationalisme était une abstraction avilie et que les individus étaient incapables de percevoir la totalité de l’ordre social donné par Dieu et de le comprendre suffisamment pour le freiner efficacement sous une forme supposée plus souhaitable. Ses idées sur l’ordre théocratique papal (dont il parle beaucoup dans son ouvrage Du Pape) et le monarchisme absolu, cependant, le distinguent, lui et d’autres penseurs qui pensent de la même façon comme Louis de Bonald, des figures anglo-saxonnes plus éclairées comme Burke et Hume, qui critiquaient l’effusion de sang et non l’idée d’une République et des droits de l’homme. Bien que ses vues soient nauséabondes et insondables comme un ordre potentiel donné à appliquer aujourd’hui même, ses idées influencent encore beaucoup de gens, y compris ceux qui considèrent la démocratie comme essentielle. Ce qui a suivi cette occasion de Révolution française et de contre-révolution intellectuelle transnationale contre elle, c’est un siècle d’industrialisme capitaliste brut sans entraves, l’émergence d’idéologies d’extrême gauche et de mouvements qui ont réussi à atteindre leur point culminant pratique avec la Commune de Paris en 1871 et, ce qui est le plus important pour notre délibération, la propagation de régimes démocratiques et des idées des Lumières.

La démocratie n’était plus un événement exceptionnel que les sociologues s’empressaient d’examiner pour appréhender les complexités d’un phénomène social rare, mais plutôt la norme politique hégémonique sur la façon de fonctionner et d’organiser l’État. Ce processus de démocratisation sera accéléré par la Première Guerre mondiale qui a entraîné la chute de certaines des monarchies les plus fortes et la tentative de les remplacer par des formules démocratiques libérales occidentales, conformément aux 14 points de Wilson. Les tentatives de Chese seraient entravées par la dissipation progressive des démocraties parlementaires et l’émergence de doutes sur les idéaux démocratiques dans le monde intellectuel. Les années folles ont vu le déclin des démocraties dysfonctionnelles et l’établissement de régimes autoritaires, en particulier en Europe. Tout cela a porté un coup énorme à la démocratie.

Le fascisme a conduit un coup d’État de Mussolini en 1922, Hitler a pris le pouvoir en 1933, les bolcheviks ont fait une croisade contre la « démocratie bourgeoise » pour installer une dictature prolétarienne, la Turquie, dirigée par Mustafa Kemal, est sortie victorieuse et indépendante de sa guerre de libération pour devenir l’un des premiers régimes autoritaires à parti unique en Europe, tandis que sur le plan intellectuel, Charles Maurras et son Action française suivaient le chemin tracé par de Maistre et que les philosophes romantiques et conservateurs allemands menaient la révolution conservatrice. À la fin des années 30, la démocratie avait un pied dans la tombe, car l’autoritarisme et, dans une certaine mesure, le totalitarisme étaient sur le point de devenir le type de régime standard. Ce déclin progressif a été interrompu par la victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale et les campagnes de déstalinisation. Le reste appartient à l’Histoire, alors que le marxisme occidental a extirpé les composantes autoritaires du socialisme, que l’empire soviétique est tombé, que les idées néolibérales-globalistes ont fait irruption dans le courant politique et que les organisations internationales ont pris de l’importance.

Notre époque est marquée par les expressions les plus radicales du libéralisme et de la démocratie, avec les appels insatiables des types libéraux cosmopolites au progrès et à la liberté et l’expulsion, la discrimination et la traduction de tous les idéaux illibéraux et antidémocratiques, tant par la gauche orgueilleuse que par la droite ébranlée. Malgré le pluralisme acclamé du discours politique dans le cadre démocratique, les idées qui critiquent ou même qui sont sceptiques à l’égard des prémisses démocratiques fondamentales du système sont largement exclues, et ceux qui persistent à la répression sont rapidement délégitimés avec des étiquettes politiques et philosophiques.

Même lorsque la démocratie se révèle avec toutes ses vulnérabilités et ses chutes, les politiciens et les experts ne manquent jamais de trouver des excuses uniques et bien ornées pour cette situation temporaire et, tout comme d’autres idéologues surpris par l’échec de leurs certitudes, ils crient que ce n’est pas la vraie démocratie. En ces temps-là, on assiste à un boom de la littérature démocratique, tous pointant du doigt  différents personnages et événements à blâmer et proposant des solutions plus ou moins formulées, qui sont invariablement composées des mêmes postulats de pathos. Ce type de littérature aborde de nombreux sujets tels que l’autoritarisme imminent, la montée du populisme, la dissidence croissante contre le libéralisme. Pourtant, le point le plus important qui n’est pas abordé est celui des fondements et des prémisses mêmes de la démocratie. Les chutes ne sont considérées que comme des accidents graves dont on peut tirer une leçon. Toutefois, ces chutes ne le sont pas, comme cela a été mentionné précédemment, des erreurs sans racines et corrigeables, mais qui sont les résultats naturels de la mise en œuvre du système de démocratie opprimée pour toute société donnée.

En tant que système politique, la démocratie prétend défendre diverses prémisses : représenter la volonté du peuple, compromettre une décision pour tous, la tolérance, la liberté, la rationalité etc… Ces affirmations vont-elles au-delà des mots et possèdent-elles au moins un minimum de vérité ? Tant dans la pratique que, contrairement à elle-même, rationnellement, la démocratie épouse une compréhension faillible de l’homme et d’elle-même. Tout d’abord, la démocratie a, depuis sa genèse, toujours affirmé qu’elle était le système le plus apte à représenter suffisamment le peuple, que ce soit par des méthodes directes, indirectes, parlementaires. Elle soutient cette affirmation en mettant en avant le système de vote. Apparemment, le système de vote, en offrant à chaque individu un vote égal pour l’élection de ses représentants au poste de capitaine pour lui, a suffisamment fondé le gouvernement sur la volonté du peuple et le principe du consentement des gouvernés.

Cette affirmation soulève de multiples questions sur les termes associés et la validité du postulat lui-même. Il s’agit avant tout de la question de la définition de la volonté du peuple que la démocratie prétend ainsi représenter. Outre l’idée fausse que les élites se font de la démocratie comme étant « tout ce que veut le peuple », les philosophes qui ont proposé la démocratie ont concocté des définitions plus cohérentes et plus systématiques. « Ce que le peuple veut » est une conceptualisation intenable et, surtout, incohérente qui s’attaque présomptueusement au peuple comme à un individu qui a une structure monolithique, la définition des philosophes est plus appropriée pour l’inspection. Hormis les interprétations pluralistes plus récentes du concept de démocratie, la plupart des définitions se résument finalement à ce que Rousseau a formulé de la manière la plus articulée : la volonté générale. Bien que la nature de cette volonté générale soit aujourd’hui contestée et controversée, Rousseau revendique l’existence d’une volonté homogène du peuple qui est l’essence même de la liberté dans la société.

Hassan Ejaaibi

image_pdf
0
0

5 Commentaires

  1. Démocratie et république, les plus violents régimes des menteurs, canailles et tyrans………sous couvert du  » bien de tous  » !

  2. Parlons démocratie ? Où peut-elle-se parler honnêtement ? Démocrate doit se retourner dans sa tombe…

    • On parlera de la démocratie quand il y aura des référendums,et tant qu’il y aura des divergences , pas avant…

      • Tout a fait . Combien de referendums De Gaulle a t -il fait lui, et dire qu’il est parti de son propre chef parce-que désavoué ! Où verrions nous pareille démocratie aujourd’hui ? Nulle part.

  3. la démocratie, c’est comme la liberté d’expression, c’est réservé aux « progressistes » uniquement!

Les commentaires sont fermés.