Et le lendemain, elle était souriante… ou du Kärcher à l’arrosoir

Au tout début du siècle dernier, vers 1908, deux artistes comiques diffusèrent une chanson totalement loufoque (folle, en argot louchébem) intitulée « Elle était souriante ». La mélodie un peu simplette servait adéquatement les voix des chanteurs, qui, soit naturellement, soit en raison des imperfections de la gravure sur cire, sonnaient de manière assez nasillarde. La chanson en elle-même est une espèce de scie, très drôle malgré tout, qui raconte l’histoire d’une jeune femme, enlevée par des Romanichels, qui subit à peu près tous les supplices imaginables avant que son cadavre soit jeté en pâture aux poissons en plein milieu de l’océan.
Ce qui confère une bonne dose d’absurdité comique à la chanson est qu’à chaque supplice, la jeune fille, qui devrait, au mieux se retrouver en piteux état, au pire ne plus être de ce monde, est vue, le lendemain au soir, intacte, souriante, très en forme, en train d’arroser des fleurs à la fenêtre d’un logis dont personne ne peut d’ailleurs comprendre où il se situe vraiment. La loufoquerie culmine après l’histoire du cadavre dévoré par les poissons, puisque la jeune fille, pourtant dépecée et digérée, se retape en absorbant un cachet de Piramidon (un remède de l’époque, la chanson ayant une dimension publicitaire) et se retrouve, encore une fois, le lendemain au soir, à sa fenêtre en train d’arroser des petites fleurs grimpan-an-antes (pour rimer avec souriante) avec de l’eau de son p’tit arrosoir (pour rimer avec soir).
Les deux chanteurs s’appelaient Paul Lack et Montel. Paul Lack réussit un coup de maître en accentuant la loufoquerie des paroles par la transformation du « p’tit arrosoir » en « arrosesoir », prononcez « arro-ze-zoir », et ce dès la première réitération du refrain. L’arrosesoir (l’arrose-soir ?) devint célèbre, et je me souviens que, même dans les années soixante-dix, lorsque mon père voulait élégamment signifier à ma mère un « cause-toujours-tu-m’intéresses », il se mettait à beugler l’absurde et lancinant refrain… Encore maintenant, chez des gens un peu âgés, l’arrose-soir prend à peu près la même valeur dérisoire que le « Tout va très bien, Madame la Marquise » du génial Ray Ventura. Il est à noter, d’ailleurs, que ces deux chansons précédèrent chacune à sa façon… une guerre mondiale. La marquise de 1936, cependant, fut un peu moins loufoque que l’arrose-soir de 1908 : les domestiques ne nient aucunement la destruction du château, même s’ils la présentent par des euphémismes, alors qu’une trentaine d’années auparavant, Montel et Paul Lack donnaient à fond dans un irréalisme sans bornes quoique moins élégant tant d’un point de vue musical qu’au plan des paroles. Quoiqu’il en soit, ces deux créations, devenues des symboles, manifestent la propension des peuples à l’insouciance, alors même que la maison prend feu et que la Nation s’écroule.
Le lendemain, elle était souriante…
Cela me fait irrésistiblement penser à la France d’aujourd’hui, secouée d’émeutes, de crimes et de forfaits en tout genre, sur fond d’impunité pour la racaille et de criminalisation des victimes. Les Romanichels de la chanson ne sont pas sans évoquer le dossier des Roms qui excita tous les bien-pensants de l’année dernière, ou encore les émeutes de Saint-Aignan, perpétrées par des gens du voyage, bien français ceux-là par contre, (mais point français de cœur !) dans un contexte d’inversion des valeurs qui donne encore à vomir.
Le remède-miracle de la fin, qui ressuscite la jeune fille découpée en morceau et dévorée par les poissons, et la renvoie mystérieusement dans son petit appartement à la fenêtre fleurie, n’est pas sans évoquer non plus les solutions technologiques (en réalité technophiles et technolâtres) que notre Président vénéré nous propose chaque année pour résoudre la douloureuse question des crimes et des délits : toujours plus de radars, toujours plus de caméras de surveillance, toujours plus de flicage des populations, y compris sur Internet… Sauf que ces appareils et ces pratiques de surveillance et de contrôle ne servent à rien. La racaille perpétue tranquillement ses forfaits au vu et au su de tout le monde et la technologie ne sert qu’à réprimer les honnêtes gens. Je connais personnellement un restaurateur dont l’établissement fut cambriolé, les auteurs identifiés grâce à des caméras… et jamais arrêtés ni même interrogés.
Le Kärcher sarkozien n’a jamais servi, et tout indique qu’il ne servira jamais. Les bien-pensants nous certifient pourtant que la France est souriante. Après chaque forfait, chaque émeute, chaque lynchage, lorsqu’une victime est jetée en prison, lorsqu’une ordure est encensée par les autorités publiques, on retrouve la France, le lendemain, souriante, en train d’arroser ses petites fleurs grimpantes avec de l’eau de son arrosesoir.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Elle_%C3%A9tait_souriante
http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/paroles/elle_etait_souriante.htm
[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=c_qI0wUbyDU[/youtube]
Un jour une petite chatelai-ai-ne
Enlevée par des romanichels
Fut mise dans une chambre malsaine
Tout en haut d’la rue Saint-Michel
La p’tite au caractère rieur
Prit joyeusement son malheur
Refrain
Le lendemain, elle était souriante
À sa fenêtre fleurie chaque soir
Elle arrosait ses petites fleurs
Grimpan-an-antes
Avec de l’eau de son p’tit arrosoir.
Les brigands furieux de la voir ri-i-re
Lui attachèrent les mains, les pieds
Puis par les cheveux la pendi-i-rent
Au plafond, en face du plancher
Puis la laissant là les voyous
Allèrent chez l’bistro boire un coup
au Refrain
Les bandits jaloux d’son coura-a-ge
Un soir à l’heure de l’Angélus
La jetèrent du sixième éta-a-ge
Son corps tomba d’vant l’autobus
L’autobus qui n’attendait qu’ça
Sur la belle aussitôt passa
au Refrain
Mais les assasins s’acharnè-è-rent
Sur elle à coups d’pieds, à coups d’poings
À coups de couteau la lardè-è-rent
Pour lui faire passer l’goût du pain
Et pour en finir les ch’napans
Ils la noyèrent dans l’océan
au Refrain
Au moment où la pauvre fille
Allait remonter les flots
Un sous-marin avec sa quille
Coupa son corps en deux morceaux
Puis une torpille qui éclata
Fit voler le reste en éclat.
au Refrain
La tempête le vent et l’orage
Soulevèrent les vagues de l’océan
La petite lutta avec courage
Bravant le terrible ouragan
Mais le tonnerre à ce moment
Tombe et foudroie la pauvre enfant
au Refrain
Elle disparut dans l’eau profon-on-de
Une baleine lui bouffa les mains
Sa jolie chevelure blon-on-de
Fut arrachée par les requins
Un p’tit maquereau qui s’balladait
Lui barbota son porte-monnaie
au Refrain
Vous croyez p’tète qu’elle en est mor-or-te
Et cependant il n’en est rien
Malgré cette secousse un peu for-or-te
La p’tite ne se sentait pas bien
Elle prit pour se remettre d’aplomb
Un p’tit cachet d’Piramidon
au Refrain

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