Et si l’islam était un républicanisme exotique ?

Publié le 21 août 2013 - par - 845 vues
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Islamectomie 210Personnellement, je n’oublierai jamais de quelle manière certains hommes politiques se sont comportés vis-à-vis du peuple tunisien en apportant leur soutien, direct ou indirect, à la dictature de Ben Ali. Quand on veut progresser, il faut ne pas oublier ces évènements. Cela a été pour moi d’une grande tristesse, pendant des années, de constater que trop d’hommes politiques principalement de droite mais malheureusement aussi de gauche, avaient des liens avec un régime suspect ou inacceptable. Ne parlons pas du dernier épisode où le gouvernement avait proposé son soutien à la police de répression. Mais le gouvernement a changé. Le voyage de François Hollande en Tunisie a été, à mon avis, un bon voyage. Certains disent qu’il aurait fallu le reporter à plus tard parce qu’en venant ici, il donne sa caution à celui-ci ou celui-là. Mais il est inimaginable que M. Hollande puisse soutenir un parti ou un autre. Quand il a dit « l’Islam et démocratie sont compatibles », il n’a pas dit « je soutiens M. Ghannouchi », mais simplement qu’un pays n’est pas condamné à la dictature ou à l’obscurantisme parce qu’il y a un gouvernement islamiste. Les valeurs de la République et l’Islam peuvent se concilier. Et personne ne doute, je l’espère, que le Président de la République française souhaite, de toutes ses forces, que la Tunisie devienne pleinement un pays démocratique, respectueux des croyances et de la liberté de conscience.

Jack Lang, interview du 15 août 2013, Huffington Post Maghreb

http://www.huffpostmaghreb.com/2013/08/15/jack-lang-tunisie_n_3757010.html

Il ne s’agit pas, dans cet article, de se récrier une énième fois contre un magistral exercice de langue de bois de l’ancien ministre Jack Lang. C’est, en effet, du faussel (expression de Renaud Camus), de la pure rhétorique de type « tout va pour le mieux à bisounoursland », bisounours tunisiens en l’occurrence. Mais le problème est ailleurs. La question de fond ne se situe pas là. La question de fond est : Jack Lang a totalement raison, sauf qu’il ne s’en doute pas lui-même. Cet article nous permettra d’ailleurs d’exprimer une nouvelle fois notre scepticisme quant aux sacro-saintes « valeurs républicaines ».

C’est quoi, la République ?

Le mot république est dérivé de res publica, chose publique en latin, opposée à res privata, chose privée. En d’autres termes, il s’agit de distinguer la sphère familiale (res privata) et le domaine de la collectivité (res publica), les deux domaines, on le sait, cherchant systématiquement à empiéter l’un sur l’autre. Ce concept est fondamentalement romain. Il y a Rome en tant qu’État, mais aussi en tant que peuple, et il y a Rome conçue comme une contiguïté de patrimoines privés, d’ailleurs très inégaux entre eux.

Privare en latin signifie : séparer, isoler, écarter, mettre à part, délivrer, affranchir et aussi « priver de » au sens d’aujourd’hui.

Pour publicus : Cet adjectif signifie « qui concerne le peuple, qui appartient à l’État » et « de propriété ou d’usage commun », d’où « commun à tous » et, dans le langage poétique, « ordinaire, banal, rebattu ». Publicus pourrait résulter d’un croisement entre un adjectif non attesté pubicus, dérivé de pubes (pubis) et employé collectivement pour désigner la population mâle adulte, en âge de prendre part aux délibérations de l’assemblée, et poplicus, adjectif archaïque tiré de populus (peuple). Dès ses premiers emplois, l’adjectif qualifie ce qui concerne le peuple, la collectivité dans son entier, ce qui est relatif à l’État, entrant dans quelques syntagmes comme la chose publique, calqué du latin res publica (république), bien public, charges publiques, et plus tard morale publique. Il qualifie plus spécialement ce qui est relatif à l’administration et au gouvernement d’une société organisée, sens réalisé dans charge publique, droit public, domaine public, fonction publique, service public. (Extrait simplifié du Robert historique de la langue française).

La République est donc le fait d’un peuple pubère, chez les Romains un peuple de mâles velus, car adultes, en âge de délibérer et de faire la guerre. Ce serait d’ailleurs à rapprocher de l’obsession des poils de barbe, souvent longs, et des poils pubiens, au contraire fréquemment rasés, chez les musulmans, le rasage étant bien entendu une preuve négative de leur présence.

drapeau bleublancrouge

Pourquoi l’islam est-il un hyper-républicanisme ?

L’une des définitions courantes du totalitarisme est que la sphère privée n’existe plus, ou peu s’en faut. Comme l’a vu Julien Freund, il n’y a plus que l’individu face à la collectivité. La sphère privée, sorte de zone-tampon intermédiaire entre l’individuel et le collectif n’existe plus (Lire L’essence du politique). Le totalitarisme, c’est, en quelque sorte, la res publica (indissociablement organisation étatique et pouvoir nébuleux du nombre) qui dévore la res privata (sphère opposée de l’intime, du secret, du caché, de ce qui est soustrait justement et aux autorités et même au regard de la foule).

Les islamologues, en analysant le caractère totalitaire de l’islam, ont bien montré que celui-ci était un droit religieux plus encore qu’une religion (Anne-Marie Delcambre, intervention aux Assises internationales sur l’islamisation de nos pays), réglant jusqu’au moindre détail de ce qu’on appelle en Occident la « vie privée » : grosseur et forme des pierres pour s’essuyer l’anus après défécation, entrer dans les latrines du pied gauche, règlements intimes très nombreux…

Cette hyper-publicité de la vie, pour ainsi dire, caractérise tous les régimes totalitaires. Depuis les républiques socialistes soviétiques où l’on glisse micros et caméras dans les pots de fleurs jusque dans les États islamiques, dont certains s’appellent d’ailleurs des « républiques islamiques », où l’Oumma est passée maîtresse dans l’art de se fliquer elle-même, y compris à la maison entre membres d’une même famille, par des moyens souvent plus artisanaux mais non moins efficaces que les micros et caméras dans les pots de fleurs. L’immense pudeur musulmane n’est d’ailleurs pas une objection à cette idée de flicage : le port du voile, les codes vestimentaires masculins eux-mêmes sont la marque de cette prééminence d’un droit à la fois public et religieux sur tous les aspects de la vie. Le port du voile n’a rien d’un choix privé ou intime, même si certaines musulmanes emploient malicieusement ce langage typiquement occidental pour dorer la pilule : « le voile, c’est mon choix », voilà bien une phrase typique, où le droit islamique le plus traditionnel s’avance masqué sous les oripeaux langagiers sordides de l’individualisme occidental. « C’est mon choix » est un slogan d’occidental dégénéré. En réalité, la musulmane voilée privatise moins son corps en le cachant qu’elle fait allégeance au droit islamique, par définition public et collectiviste.

Même les monarchies musulmanes ne sont point une objection au fait que l’islam soit un hyper-républicanisme. D’abord, même une monarchie est une res publica, pour peu qu’on prenne ce terme dans son sens le plus abstrait et le plus général, c’est à dire une organisation étatique régissant une collectivité. Ensuite, le caractère monarchique et héréditaire de l’État islamique ne fait pas du tout l’unanimité parmi les Oulémas ; je me souviens d’une conférence du Cheikh Imran Hosein où celui-ci tançait vertement la royauté saoudienne…

Bref, l’islam est un républicanisme, exotique admettons-le, mais il est quelque peu frivole de déclarer « l’islam n’est pas soluble dans la République » quand il existe des républiques islamiques, et quand l’islam, comme théocratie, fût-elle totalitaire, est une des formes que revêt la chose publique, la res publica. En revanche, l’islam n’est pas un État-nation, c’est vrai, puisque l’islam est universaliste, et que l’Oumma a vocation à s’étendre au monde entier, devenu dar-el-islam universel. La nation est une entité incluse dans le monde et en même temps séparée de lui, comme un immeuble d’habitation contribue à configurer la ville sans qu’on puisse le confondre avec elle, le tout n’étant point la partie. La nation est publica par rapport à l’individu, mais privata par rapport au monde ; il y a là un bon équilibre, d’ailleurs exalté dans le Contrat social de Rousseau, penseur chez qui le républicanisme est avant tout un patriotisme.

Pour cette raison, la France devrait songer davantage à la nation, et un peu moins à la République. La nation française est bien plus ancienne que la République Française et bien plus ancienne encore que le machin appelé « islam de France ».

Liberté, égalité, fraternité, laïcité : parlons-en !

Il est de bon ton, au sein d’une certaine mouvance patriotique, d’exalter ces quatre idées : liberté, égalité, fraternité, laïcité. Le problème reste que ces quatre « valeurs » sont parfaitement « islamisables ». L’essence de l’islam est en définitive simple à comprendre : le bon musulman est par définition supérieur 1) au mauvais musulman et 2) au non-musulman, tous deux, à des degrés divers, infidèles. Pour un bon musulman, la devise républicaine ne pose aucun problème : liberté pour les bons musulmans, égalité entre les bons musulmans, fraternité au sein des bons musulmans… Et même la laïcité : les États islamiques s’entendent fort bien à séparer l’Église (chrétienne) de l’État (musulman) en maintenant la première dans un statut de stricte infériorité par rapport au second. Les mauvaises langues appellent même cela la dhimmitude.

Liberté islamique, égalité islamique, fraternité islamique, laïcité islamique… Pourquoi dès lors reprocher à des sophistes comme Jack Lang d’être à deux doigts d’en appeler au « djihad républicain » ou à la « charia citoyenne » ? Pourquoi reprocher à certains de vouloir confectionner des voiles ou des burkas bleu-blanc-rouge ? On ne le répète jamais assez : liberté, égalité, fraternité, ce sont des termes sans contenu, creux, idéalistes, de vraies brèches ouvertes par le droits-de-l’hommisme bêlant à toutes les formes de collaboration ou d’islamo-collaboration.

Quant à la laïcité, elle est un concept un peu moins vide, car elle est, malgré tout, du moins en France, fondée sur un texte de loi, long et précis. Mais enfin, c’est un texte de loi pris en 1905, visant essentiellement l’Église catholique, à une époque où la question de « l’islam de France » ne se pose pas. La laïcité est donc une valeur plus concrète que les trois autres, donc moins dangereuse, mais fondée tout de même sur un texte qui n’est appliqué avec rigueur que lorsqu’il vise le christianisme. Ce qui ne la rend guère plus opérante…

En rédigeant ces lignes, je ne présente pas un point de vue anti-républicain, mais simplement républicano-sceptique. Je renvoie aux articles précédents, de Caroline Corbières, de Victor Hallidée, d’Ahmed Ghlamallah, de P.-A. Desroches ou de moi-même, avec un seul mot d’ordre, tout simple : battons-nous pour la France, ne nous battons pas pour des devises, encore moins pour des slogans.

 

voiléedrapeau

Jacques Philarcheïn

Post-scriptum : article d’Odon Vallet sur la proximité entre république, pilosité pubienne ou faciale et islam, intitulé Le peuple, c’est au poil.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1998_num_55_1_2354

 

 

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