Etre français, M. Besson, c’est tout un art de vivre

Publié le 21 décembre 2009 - par

Monsieur le Ministre,

Quand vous avez évoqué l’idée d’un débat sur l’identité nationale je me suis longuement interrogée sur l’opportunité d’un tel débat : il se trouve que je suis généralement très critique envers les initiatives prises par le gouvernement auquel vous appartenez.

Aujourd’hui , après mure réflexion, je dis oui, ce débat doit avoir lieu. Et puisque vous nous invitez à nous exprimer sur les éléments qui, selon chacun de nous, fondent notre identité, je vais m’essayer à cet exercice.

Qu’est-ce qu’être français ?

C’est d’abord – et cela paraît évident – posséder la citoyenneté française. C’est aussi parler la langue française ou tout faire pour l’apprendre. Les langues régionales font partie de notre patrimoine mais seule la langue française est un lien entre tous les
citoyens.

Etre français, c’est encore s’approprier l’histoire du pays dans lequel on vit, que l’on y soit né ou qu’on l’ait choisi. Assumer toutes les pages de cette histoire, les erreurs tragiques comme les périodes glorieuses. Tout comme un enfant adopté reconnaît comme siens l’oncle alcoolique ou le grand-père savant. Cela n’a aucun sens de dire « je viens d’ailleurs, mes ancêtres n’étaient pas gaulois ! ». C’est ne pas comprendre que cette histoire est l’histoire du pays et non celle de tel ou tel individu.

Je me souviens de mon premier livre d’ « Histoire de France » et en particulier de ses illustrations en couleurs. Il y avait Vercingétorix pendant le siège d’Alesia, Charlemagne félicitant un élève pauvre mais méritant, Henri IV en culottes bouffantes portant ses enfants
sur son dos devant son ministre Sully, Jeanne Hachette défendant Paris, etc…Ce sont des images d’Epinal, pour certaines des mythes, mais ces mythes sont constitutifs de notre mémoire commune.

Notre hymne national, « la Marseillaise », enfanté pendant la Révolution, est un fruit de notre histoire. Bien sûr, ce n’est qu’un chant, dont le tempo n’est peut être pas assez majestueux,
dont les paroles sont peut être un peu trop guerrières, mais depuis plus de deux cents ans ce chant accompagne les moments douloureux comme les jours heureux de notre pays. C’est un
chant, ce n’est qu’un chant, mais lorsqu’il est sifflé lors d’une rencontre sportive, je ne peux m’empêcher de penser à tous ceux pour lesquels, français et étrangers, ce chant était un défi et
un cri de ralliement et qui ont affronté la mort avec ses paroles sur les lèvres. Car ce chant n’est pas qu’un chant, c’est un symbole, et ceux qui le sifflent ne s’y trompent pas, à travers lui ils insultent notre pays et son histoire.

Il en est de même de notre drapeau, objectivement un morceau de tissu, mais c’est un symbole qui représente la République. C’est le drapeau que s’est choisi le peuple français et que Lamartine défendit en ces termes : « …le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie». L’apathie du maire de Toulouse lorsque ce drapeau a été arraché du fronton du Capitole et remplacé par le drapeau algérien, est proprement inqualifiable! Car cet acte était loin d’être anodin et représentait lui aussi un symbole fort.

Respecter ces deux symboles, la « Marseillaise » et le drapeau tricolore, c’est aussi cela être français. La France est un pays de culture qui a enfanté nombre d’écrivains, d’artistes et de savants et
en a accueilli tant d’autres venant du monde entier dont certains ont adopté la nationalité française. Pour que la France reste un pays de culture il est nécessaire que l’école soit un sanctuaire à l’abri des influences extérieures. C’est à l’école qu’il revient de faire connaître et aimer notre littérature. Dure tâche ! Mais non pas impossible : ce que les « hussards noirs de la République » ont réussi dans les campagnes du dix-neuvième siècle, nos professeurs des
écoles peuvent le réaliser aujourd’hui mais à la condition d’être soutenus et respectés. Respectés des élèves bien sûr, mais aussi de leur hiérarchie et des représentants de l’Etat.

J’ai parlé de la littérature car cette discipline est évidemment reliée au langage mais je dois aussi parler de la science, de la médecine, de toutes ces disciplines qui permettent à l’homme d’avancer sur le chemin de la connaissance, d’échapper à l’obscurantisme et de se rallier à l’idée de progrès. Car la France, comme de nombreux pays d’Europe, est imprégnée par la philosophie des Lumières. La France est le pays de la raison par opposition à la superstition et
au fanatisme : « Ose penser par toi-même » disait Diderot.

Respecter la culture et ceux qui la produisent devrait caractériser un français. Quand on parle de culture, il ne faut pas oublier la culture gastronomique qui a une si grande importance dans notre pays : nos fromages, nos vins, nos spécialités régionales toutes aussi
variées et savoureuses les unes que les autres : choucroute d’Alsace, quiche lorraine, cassoulet toulousain, bouillabaisse marseillaise, fondue savoyarde, jambon de Bayonne, de Vendée….impossible de les citer toutes ! La charcuterie est une vieille tradition de la cuisine
française, ne l’oublions pas : nous sommes les descendants d’ « Astérix le gaulois » et de ses festins de sangliers ! Ce que nous rappelle aussi ce vieux refrain d’après banquet : « J’aime le
jambon et la saucisse !…. ». Un jour – il y a de cela une vingtaine d’années – un collègue maghrébin auquel je demandais des nouvelles de ses jeunes enfants, me répondit : « Mes enfants ? Jambon, purée…des vrais petits français ! ». Ce n’est que maintenant, alors que nous sommes confrontés à des exigences communautaristes de plus en plus pressantes, que je mesure la portée de sa réponse.

Etre français c’est tout un art de vivre

Notre passé gallo-romain imprègne tout notre territoire. Beaucoup de nos villes ont été fondées par les romains comme leur nom en témoigne parfois. Les vestiges de ce passé sont nombreux et pour certains, prestigieux, comme le Pont du Gard, les arènes de Nîmes….que tous les français connaissent ne serait-ce que de nom, qu’ils ont entendu sur les bancs de l’école.

Nos racines chrétiennes sont présentes dans notre patrimoine architectural : nos villages, nos châteaux, nos églises, nos cathédrales, nos calvaires…Chaque petite croix de pierre, au détour
d’un chemin, a son histoire. Nos racines chrétiennes sont également présentes dans nos traditions, nos fêtes, notre folklore. Pourquoi les nier ? Devrions-nous en avoir honte ?

J’ai parlé de passé, j’ai parlé de racines (même si pour beaucoup de nos concitoyens être chrétien est un fait actuel) car la valeur fondamentale de notre République, sa valeur unique au monde, est sa laïcité. Non pas une laïcité positive ou négative ou modernisée ou
aménagée : la laïcité.

La loi de 1905 qui institue la séparation de l’Eglise et de l’Etat a permis d’apaiser la guerre d’influence entre l’Eglise catholique, jusque là hégémonique dans la formation de la jeunesse,
et la République. Il n’est pas inutile de rappeler les deux premiers articles de cette loi :

Article 1er : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] ».

Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte […]

C’est le voeu que faisait, cinquante ans plus tôt, Victor Hugo dans un discours à l’Assemblée Nationale : « …Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. Ou si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j’ouvre sur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l’oeil de l’État, et, j’insiste, de l’État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité…//… En un mot, je veux, je le répète, ce que
voulaient nos pères, l’Église chez elle et l’État chez lui.»

Depuis un siècle la laïcité a réussi à pacifier les relations entre les individus de diverses religions ou sans religion du tout. C’est vrai que la lutte fut rude, mais l’Eglise catholique (à cette époque la seule concernée) a fini par se plier aux lois de la République qui, pour sa part, sut se montrer ferme et déterminée.

Aujourd’hui, la laïcité est notre dernier rempart face à des mouvements intégristes, agressifs et conquérants et pour lesquels la religion est un instrument de pouvoir. N’oublions pas les paroles prononcées en 1997 par l’actuel Premier ministre turc, Recep Erdogan : “«Notre démocratie est uniquement le train dans lequel nous montons jusqu’à ce que nous ayons atteint notre objectif. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes, les
coupoles nos casques et les croyants nos soldats.»

Notre République laïque doit aller à la bataille avec ses armes qui sont ses lois qu’elle doit appliquer sans faiblir. Faute de quoi les paroles de la « Marseillaise » pourraient bien un jour retrouver tout leur sens…

Voilà, Monsieur le Ministre, les réflexions que m’inspire le thème de l’identité nationale. J’espère que ce débat n’a pas été initié par simple calcul politique – comme beaucoup de français le soupçonnent – mais que vous avez l’intention d’agir et de tenir compte des contributions reçues. Car notre identité nationale est l’héritage que nous souhaitons transmettre à nos enfants.

Régine MAGET-DANA

Chercheur CNRS à la retraite.

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