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Euthanasie, suicide assisté : « Humain, trop humain » ?

Ceux qui me connaissent savent que je suis catholique pratiquant. Ce que je vais dire sur la fin de vie va donc leur paraître pour le moins paradoxal, sinon scandaleux. Tant pis. J’ai l’habitude de ne jamais être tout à fait dans les clous, sur quelque sujet que ce soit…

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Fin de vie… Pourquoi une méditation aussi austère, me demandera-t-on ? C’est l’actualité qui nous y invite :

Françoise Hardy (photo d’intro), gravement malade, se dit « proche de la fin » et défend l’euthanasie.

Françoise, c’est mon enfance et mon adolescence. Alors quand la chanteuse évoque sa fin prochaine et le calvaire qu’est devenue son existence, c’est un peu de ma vie qui souffre et s’en va.

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Dans un entretien accordé à Femme Actuelle le 15 juin dernier, Françoise Hardy s’est confiée sur ce qu’est désormais sa vie quotidienne. Elle est atteinte d’un cancer incurable du cavum. Les radios et immunothérapies qu’elle a dû subir pour tenter de ralentir l’évolution de son mal « ont eu des effets secondaires cauchemardesques ». « Ils me pourrissent la vie depuis deux ans et m’affaiblissent de plus en plus à cause de l’absence de salive, du manque d’irrigation de toute la zone ORL, d’un assèchement généralisé et des hémorragies nasales, des détresses respiratoires et autres problèmes qui s’ensuivent. Un dérèglement thyroïdien est également survenu. Quant à l’oreille, avec le tympan et les sécrétions de l’otite séreuse épaissis par les rayons, elle est devenue sourde », explique-t-elle dans l’entretien. « 5 heures par jour » simplement pour préparer et ingurgiter son alimentation, « toujours la même »

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En avril, Françoise Hardy s’était déjà prononcée en faveur de l’euthanasie :

« Quand quelqu’un est incurable, c’est inhumain de ne pas abréger ses souffrances (…) Atteinte de la maladie de Charcot, ma mère a eu beaucoup de chance que son médecin lui trouve un médecin hospitalier qui l’a euthanasiée avec ma collaboration quand elle ne pouvait aller plus loin dans cette horrible maladie incurable. »

« En ce qui me concerne, j’aimerais avoir cette chance, mais étant donné ma petite notoriété, [aucun praticien] ne voudra courir le risque d’être radié de l’ordre des médecins» explique la chanteuse à Femme actuelle. Rappelons qu’en France, l’euthanasie est en effet interdite…

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Le 15 mai dernier, Alain Cocq, atteint d’une maladie incurable, à bout de forces, se rendait en Suisse afin de mettre fin à ses jours par suicide assisté.

Une cagnotte avait été mise en place afin de couvrir les frais engagés auprès de l’association Dignitas spécialisée dans ce type de tâche. Outre une adhésion de 200 euros, cette association privée fait en effet « le travail » pour 9 000 euros. Somme à régler avant prestation, naturellement…

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On sait que l’Eglise catholique est farouchement opposée à l’euthanasie :

« L’Eglise refuse qu’on limite la valeur de la vie de quelqu’un à sa possibilité de vivre sans souffrance. On touche à nouveau à l’essence de la vie : l’homme n’a pas le droit de détruire ce qu’il n’est pas capable de créer, une vie humaine »

lit-on entre autres sur le site Catholique.org

On pourra objecter à l’auteur qu’il s’agit d’un argument purement théologique. De fait, les trois religions monothéistes condamnent l’euthanasie.

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L’article poursuit :

« Une personne vraiment entourée d’amour ne demande pour ainsi dire jamais l’euthanasie. Il s’agit plus d’un appel au secours que d’une demande réelle (comme les suicides ratés des adolescents). Y accéder consiste à supprimer le symptôme plutôt que le mal. »

« Certains grands handicapés ont communiqué aux autres un fantastique dynamisme de vie (comme Jacques Lebret, sans yeux et sans mains, qui a témoigné de sa joie de vivre dans bien des écoles). »

« Ici encore, l’Eglise protège la vie à sa fin comme à son début »

« Elle encourage par contre les soins palliatifs, qui consistent à accompagner le malade en diminuant au maximum ses souffrances, soins qui justement évitent l’acharnement thérapeutique. »

« Supprimer le symptôme plutôt que le mal », « Accompagner le malade en diminuant au maximum ses souffrances »… Sans doute plus facile à dire qu’à faire… Les soins palliatifs ne sont en aucune façon la panacée universelle contre la souffrance. Certaines maladies sont totalement réfractaires à tout traitement antalgique. Le nier, c’est n’avoir jamais côtoyer certaines personnes dont le cancer était en phase terminale. La douleur est là, elle est présente, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle est souvent insupportable.

Souffrant atrocement de sa tuberculose, et n’ayant plus que quelques jours à vivre,

Kafka implore son médecin d’abréger ses souffrances. Il eut à son adresse cette phrase que rapporte son ami et biographe Max Brod  :

« Docteur, si vous ne me tuez pas, c’est que vous êtes un assassin ! »

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Qu’on ne nous raconte pas que la médecine a fait ces dernières années des progrès notables dans le traitement de la douleur : c’est faux.

Le premier pas décisif date du début du 19ème siècle avec la découverte de la morphine. La mise au point de dérivés successifs de la morphine améliora son pouvoir antalgique.

Le dernier pas important dans le traitement de la douleur date de 1980 (quarante ans !) avec la découverte de la buprénorphine 

La buprénorphine est réputée trente fois plus puissante que la morphine, sans d’ailleurs qu’on sache précisément ce que ce chiffre « 30 » signifie précisément, puisque la douleur ressentie par un patient n’est pas objectivement mesurable… Mais, comme on l’a vu sur les plateaux-télé depuis plus d’un an avec la crise de la Covid, les médecins n’en sont pas à une fumisterie près. Tout comme la morphine, la buprénorphine ne peut être administrée que dans « la dernière ligne droite » : l’accoutumance est en effet rapide, et avec elle la nécessité d’accroître les doses.

La buprénorphine est administrée par voie sublinguale en deux à trois prises par jour. Comme la morphine, elle conduit inexorablement aux nausées, vomissements et vertiges.

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L’auteur de l’article du site Catholique.org  que j’ai mentionné supra a sans doute jugé sa démonstration un peu légère. A moins qu’il ait eu la chance de ne jamais accompagner un proche vers la mort dans la  souffrance la plus extrême. Beatus vir

Notre auteur croit alors bon de rajouter l’argument qui tue :

« Les notions de « vie ne valant pas la peine d’être vécue » et de « compassion pour la souffrance » sont apparues pour la première fois dans le discours de… Hitler. Elles étaient des préliminaires visant à justifier la suppression de milliers de personnes « économiquement non rentables ». »

Magnifique « reductio ad Hitlerum ». La messe est dite… Que rajouter d’autre ?

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Le 19 juillet 2019 sur Radio Courtoisie, j’ai eu l’occasion d’évoquer l’affaire Vincent Lambert, soit quelques jours après le meurtre de ce dernier au CHU de Reims. Mes invités étaient :

Véronique Lévy :

Farida Belghoul :

Nicole Hugon, infirmière spécialisée dans les personnes en fin de vie (ce que n’était pas Vincent Lambert, faut-il le rappeler…),

Mgr Bernard Ginoux, évêque de Montauban,

et Me Jérôme Triomphe :

Cette affaire repose sur trois scandales absolus :

  • le premier est que Vincent Lambert ne souhaitait pas mourir. Il n’a pleuré qu’à deux reprises lors de ses sept années d’hospitalisation : le 10 avril 2013, puis le 3 juillet 2019 quand on lui a annoncé qu’il allait être mis à mort. En avril 2013, Vincent a résisté à plus de 30 jours d’abstinence de nourriture : une preuve absolue de pulsion de vie.
  • Le second scandale est qu’il est mort pire qu’un chien, enfermé à clé dans une chambre d’hôpital, seul, sans personne pour l’accompagner dans ses derniers instants.
  • Le troisième scandale est l’abjecte loi Léonetti qui considère l’alimentation et l’hydratation comme des soins thérapeutiques (oui, vous avez bien lu : manger et boire, pour la République, c’est recevoir des médicaments ! Que ne sont-ils remboursés par la Sécurité sociale !). Or Vincent ne recevait aucune thérapie médicamenteuse (pas d’aide respiratoire, etc.,  non plus), à l’exception de… l’eau et de la nourriture. Il est donc mort de faim et de soif puisque la loi Léonetti l’a volontairement privé de ces « médicaments ». Belle illustration des « valeurs de la République » ?

Au risque de surprendre mes amis catholiques, je confesse que si on avait eu la certitude que Vincent désirait en finir avec son existence pauci relationnelle (et on avait en fait la certitude du contraire, quoi qu’en aient dit certains de ses « proches » pressés de se débarrasser de ce fardeau) et si on l’avait accompagné jusqu’au terme de son existence de manière humaine, une « euthanasie miséricordieuse » ne m’aurait pas scandalisé, bien au contraire.

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Dans cet article, Mgr Sudreau rappelle que le paganisme antique pratiquait l’euthanasie ainsi que le suicide sans état aucun état d’âme :

« L’euthanasie a toujours existé, depuis la haute antiquité, en particulier dans le paganisme : on quittait cette vie quand on estimait qu’elle n’était plus digne. Les romains étaient spécialistes de l’affaire. Quand ils avaient des problèmes politiques ou quand l’ennemi se rapprochait, ils estimaient que le moment était venu et on donnait la mort. C’était une pratique qu’on considérait comme bonne – une mort digne. »

Mgr Sudreau rappelle que le parti « chrétien avant la lettre » existait également :

« Par exemple, Hippocrate ou Pythagore estimaient lâche le fait de se donner la mort et de se soustraire à son sort humain. Cicéron prenait très au sérieux les affaires humaines ; il considérait que la providence nous avait mis dans telle ou telle position et il fallait accomplir ce trajet vital qui nous avait été fixé par les dieux. Dans le songe de Scipion, qui pensait se donner la mort, Cicéron a cette très belle phrase : « vous, toutes les personnes droites, vous devez conserver votre vie, vous ne devez pas en disposer sans le commandement de celui qui vous l’a donnée en sorte que vous ne paraissiez pas vous soustraire à l’office humain où Dieu vous a placé. » Déjà à cette époque donc, existait le point de vue qu’on ne pouvait pas fuir ses responsabilités. »

« L’avènement du christianisme a tout changé, bien sûr, car il ouvrait une porte derrière ce désespoir de la mort et disait qu’au-delà de la mort il y avait la possibilité de la vraie vie, complète, de bonheur en Dieu, et que la mort en elle-même était un moment très important de la vie dans lequel on pouvait régler ses affaires et qu’il fallait affronter cette mort avec dignité et la confiance du chrétien. »

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On se souvient de la mort admirable d’Arria, l’épouse de Caecina Paetus, condamné à mort pour avoir participé au pire des crimes aux yeux d’un Romain : une rébellion contre l’empereur – l’empereur, le Dieu vivant ! Cette mort aurait été le terme d’un supplice sans nom, éminemment romain : le crucifiement.

On imagine l’humiliation du condamné, cloué pendant des heures sur sa croix, exposé nu aux regards de la foule ignoble (par décence, les chrétiens ont rajouté un pagne au Christ, ce qui, selon toute vraisemblance, est historiquement faux).

Comme Paetus hésitait à se poignarder afin d’éviter cette abomination, Arria lui arracha le couteau des mains et le retourna contre elle. En expirant, elle eut cette phrase bouleversante : « Non dolet, Paete ! » « Cela ne fait pas mal, Paetus ! ».

Un Dieu qui condamnerait le geste d’Arria et la vouerait à l’enfer me serait, je dois vous l’avouer, chers amis catholiques, particulièrement antipathique…

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On se souvient également de la mort rituelle de l’écrivain japonais Yukio Mishima : le 20 novembre 1970, Mishima prend en otage le général commandant en chef des forces d’autodéfense et fait convoquer les troupes : il leur tient alors un discours à la gloire du Japon millénaire et de l’Empereur. La réaction des 800 soldats lui est vite hostile. Sous les huées, Mishima se retire, puis, entouré de sa garde prétorienne, procède à son sepukku.

La vision de qu’était devenu son pays sous la domination des Etats-Unis, une anti-civilisation matérialiste aux yeux de Mishima, fut pour ce dernier une souffrance intolérable qu’il fallait laver dans le sacrifice suprême.

Rappelons l’occupation humiliante du Japon après sa capitulation sans condition à la suite de la vitrification d’Hiroshima et de Nagasaki, objectifs purement civils et donc crimes contre l’humanité, lesquels ne seront évidemment jamais jugés.

Rappelons également que ces deux bombardements nucléaires (les seuls pour l’instant dans l’histoire de l’humanité) eurent respectivement lieu le 6 et le 9 août 1945, ce qui n’a pas empêché les Etats-Unis et leurs alliés de créer, le 8 août 1945, le Tribunal militaire international de Nuremberg lors de la conférence de Londres, pour juger des crimes de guerre de l’ennemi vaincu… Bel exemple de cynisme, en vérité. Vae victis !

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Dominique Venner, dernier héros du paganisme, s’est donné la mort comme un Vieux Romain, avec un détachement qui force l’admiration :  le 21 mai 2013, il déjeune avec quatre amis proches : Philippe ConradBernard LuganJean-Yves Le Gallou et Fabrice Lesade, leur demandant de créer ce qui deviendra l’Institut Iliade. Selon ces quatre derniers témoins, au cours de leur conversation, à aucun moment Venner n’a abordé, même de manière allusive, le thème du suicide. Alors même que dans l’après-midi – sa décision sur le lieu, le jour et l’heure ayant été prise depuis longtemps – il sacrifiait sa vie pour son idéal.

Quel Dieu pourrait-il donc condamner l’absolu courage de ces mystiques athées que furent Mishima et Venner ? Pas le mien en tout cas.

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Voilà qui nous éloigne de Françoise Hardy et d’Alain Cocq, allez-vous penser… Sur la forme, sans doute, mais sur le fond, une douleur atroce reste une douleur atroce, qu’elle soit endurée par une chanteuse de talent ou un simple inconnu, ou bien par des identitaires qui ont au fond de leurs tripes l’amour de leur pays et de leur race

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Henri Dubost

In girum imus nocte ecce et consumimur igni