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Face aux élites bien pensantes, osons la dissidence

Dans le dernier numéro de la revue Eléments pour la civilisation européenne, une interview de Matthew Crawford, philosophe dont les travaux portent sur le sens du travail et l’individualité dans les sociétés modernes et en parallèle mécanicien de vieilles motos.

Il est l’auteur de Éloge du carburateur où il réhabilite le travail manuel sans le mythifier et de Contact : Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver où il dénonce «la monétisation brutale de chaque instant disponible de notre cerveau». Les deux essais sont publiés en français aux éditions La Découverte.

Dans les pages d’Eléments, Crawford analyse que la forme la plus préoccupante de dépossession introduite par l’économie moderne est l’appropriation mécanique et systématique par celle-ci de notre attention. Ce qui détermine ce que nous croyons vrai et ce qui est présent dans nos consciences.

Et nous contribuons largement à cette évolution. Nous en sommes complices, « nos propres inclinations fournissent les conditions de notre déchéance ». Parmi ces inclinations, nos addictions à Facebook, Twitter, les “like”…

Crawford parle de notre travail dégradé. Le résultat financier n’est plus amoral mais d’un moralisme obséquieux. Le manager se considère comme un animateur de camp de vacances. « Ce qu’on exige de vous, c’est une mise en scène de l’enthousiasme, de l’esprit d’équipe et de l’empathie. »

Les étudiants des grandes écoles de commerce le découvrent parfois trop tard.

« Ce que l’économie managériale veut, ce sont des Homo sapiens interchangeables qui rêveraient en espéranto et seraient malléables face aux demandes d’un lieu de travail androgynisé. »

On somme les managers de mettre en scène une inquisition envers eux-mêmes s’ils désirent demeurer au sein de groupes, d’institutions marquant l’appartenance à la classe moyenne supérieure. Cette inquisition doit être irréprochable si l’on est citoyen de souche mâle, hétérosexuel et si notre identité de genre concorde avec celle déclarée à l’état civil (on dit maintenant “cisgenré”).

Ainsi un type, citoyen de souche mâle, hétérosexuel, cisgenré qui ose avancer que les hommes et les femmes sont biologiquement prédisposés à préférer certaines choses et à avoir certaines aptitudes, est accusé de tenir un “discours de haine”. Il doit être viré.

Ce qui signifie : aucune tolérance par rapport aux codes actuels dont le but est de camoufler la réalité.

Pour faire taire la dissidence à ces codes de bien-pensance, de fausse bienveillance en entreprise (en réalité, une profonde hypocrisie, un écran de fumée uniquement destiné à glorifier l’employeur – http://www.lefigaro.fr/vie-bureau/2017/12/18/09008-20171218ARTFIG00166-la-bienveillance-au-travail-existe-t-elle-vraiment.php), elle est maquillée en haine. Les dissidents sont des salauds.

Les mots “dissidents”, “résistants” n’apparaîtront jamais. Et celui, plus mou d’“opposition” est effacé au profit d’“anxiété”.

On est anxieux (autrement dit un malade mental) si l’on s’élève contre l’immigration de masse, la volonté d’éliminer la différenciation sexuelle, la perte d’emploi lié à la globalisation ou à l’automatisation, les affirmations du Giec sur le réchauffement climatique, la théorie des genres, l’écriture inclusive…

On passe de cette manière d’une opposition politique à une pathologie de personne inadaptée au monde contemporain. Ce que Carl Schmitt appelle un «processus de neutralisation et de dépolitisation». Cette psychologisation de l’opposition fait penser à ce qui était pratiqué dans les anciens pays communistes. Le Général Grigorenko vétéran de l’Armée Rouge devenu dissident subit ainsi des traitements psychiatriques en URSS.

Les élites du monde financier, politique, médiatique rejettent toute opposition parce que celle-ci altère l’image qu’elles se font d’elles-mêmes. Leur hystérie contre Trump ne vient pas de la menace qu’il fait peser sur elles, mais parce qu’il est le symbole de leur défaite par rapport à la périphérie. Il a effleuré la bulle d’amour-propre des élites. Et elles détestent cela. Alors depuis des mois, ces élites qui prétendent que la nation nourrit la haine, mettent en scène leur haine de la haine avec beaucoup d’émotions contre Trump, Poutine, le populisme, les anti-migrants…

Pour les élites, il est nécessaire que les camps politiques (droite et gauche) soient abolis et remplacés par le camp des gentils et celui des méchants. Elles sont évidemment celles du camp des gentils. Et prêtes à appeler à la violence contre le camp des méchants.

Les élites veulent instaurer un monde dépolitisé. Elles tiennent la politique comme illégitime par rapport à leur bien-être de classe dominante.

C’est en cela que démocratie libérale et démocratie populaire se ressemblent. Elles sont l’une et l’autre totalisantes, totalitarisme mou ou dur, peu importe, elles veulent nous dicter ce que nous devons penser, ce que nous devons faire, comment nous devons interpréter les événements, à quoi nous devons rêver et quel langage nous devons utiliser aussi bien en public que dans notre sphère privée.

«L’apparition de la dissidence montre qu’un système touche à sa fin», a dit Soljenitsyne.

Osons être les dissidents de l’Occident.

https://www.polemia.com/france-occident-les-dissidents-du-xxie-siecle/

Marcus Graven