Faut-il passer un examen de karaoké pour obtenir le brevet de patriote ?

Publié le 19 mai 2014 - par - 682 vues
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Regardez ces socialistes sur scène, on les croirait sorti du cerveau d'Orwell.

Regardez ces socialistes sur scène, on les croirait sorti du cerveau d’Orwell.

Il y a des moments où nos amis qui se disent patriotes feraient bien de réfléchir à deux fois, du moins s’ils veulent rester crédibles, avant de se mêler à certaines polémiques.

Sous prétexte que Mme Taubira, ministre de son état, s’est abstenue de chanter la Marseillaise lors de la cérémonie commémorant l’abolition de l’esclavage le 10 mai dernier, certains de ses opposants politiques se sont cru malins de lui en faire le procès, d’autant qu’elle en a rajouté, revendiquant de ne pas vouloir participer à un « karaoké d’estrade »… Bon, d’accord, au moins de la part du Front National, c’était la réponse du berger à la bergère, les aboyeurs de gauche n’ayant pas manqué, précédemment, de vilipender le maire FN de Villers-Cotterêts pour son refus d’organiser cette même cérémonie dans sa commune (1).

L’ennui, c’est que Mme Taubira, en service commandé parmi les officiels, n’était nullement tenue de chanter. On peut même parfaitement soutenir qu’elle n’avait pas à le faire, devant au contraire adopter l’attitude protocolaire, digne et impassible, que l’on est en droit d’attendre d’un personnage aussi important de notre République. Quant à l’expression « karaoké d’estrade », elle est sévère mais elle n’est pas fausse, tant ceux qui chantent (ou font semblant) ont parfois l’air de faire du mauvais cinéma… Rappelons que le terme « karaoké » (mot d’origine japonaise signifiant « sans orchestre ») désigne un divertissement populaire consistant à chanter (plus ou moins bien, mais en jouant les vedettes) sur un fond sonore d’accompagnement, quelle que puisse être par ailleurs la chanson elle-même : employé par dérision comme l’a fait Mme Taubira, il vise donc bien évidemment l’amateurisme du (ou des) chanteur(s), et non la chanson.

Cela n’a pas empêché certains vaillants censeurs, notamment à Riposte Laïque, de considérer non seulement que Mme Taubira, en s’abstenant de chanter, avait manqué à son devoir le plus élémentaire, mais en outre que son expression « karaoké d’estrade » était une injure blasphématoire à notre hymne national – énorme contresens dont on se demande s’il relève d’une ignorance sémantique crasse ou d’une mauvaise foi digne de Tartuffe. Cette polémique qui n’avait pas lieu d’être ne contribue évidemment pas à élever le débat politique, ce qui est d’autant plus navrant qu’on n’avait pas besoin de ça : l’action de Mme Taubira au gouvernement est en soi suffisamment détestable pour donner matière à critique – je ne me suis d’ailleurs pas privé moi-même de la brocarder quand j’en ai eu l’occasion (2).

Il n’est pas jusqu’à la présidente du Front National (et là, c’est plus grave) qui n’ait accusé la ministre de « mépris pour la France, pour son histoire et pour son peuple » et, sous ce chef, exigé son limogeage le soir même (rien que ça !) – on a connu Marine Le Pen mieux inspirée : Elle voudrait que ses électeurs potentiels, écœurés par la bassesse de ces querelles pré-électorales, s’abstiennent de voter le 25 mai prochain, qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Il n’est d’ailleurs pas exclu que Mme Taubira soit suffisamment maligne (au sens fort du terme) pour avoir délibérément provoqué la fibre patriotique de ses opposants, de manière à les pousser à la faute…

À moins, bien entendu, que Mme Taubira n’aime pas la Marseillaise… Eh bien, n’en déplaise aux censeurs, je ne l’aime pas non plus – ni la musique (pompière) ni les paroles (guerrières). Sans doute ce chant datant de la révolution française a-t-il été un symbole signifiant jusqu’au milieu du siècle dernier, mais je trouve que mon pays, à l’époque actuelle, mériterait un hymne national plus distingué que cette « poésie militaire » – si je puis me permettre cet oxymore. Heureusement, une nation ne se réduit pas à ses symboles.

Il y a fort longtemps, alors que je vivais provisoirement outre-Atlantique, on me fit une proposition professionnelle alléchante qui eût pu m’amener à m’expatrier définitivement – je n’aurais pas été le premier ni surtout le dernier. Réflexion faite, je choisis de décliner cette offre, estimant que ma place était dans mon pays. Pas pour la Marseillaise, bien sûr, mais pour tout un tas de choses (la paillardise gauloise, les châteaux de la Loire, la république laïque, le poulet au vin jaune, les gaietés parisiennes, l’accent toulousain, Molière et Sacha Guitry…) que je n’aurais pas retrouvées ailleurs. Je revins donc ultérieurement en France, où j’exerçai mon métier dans la fonction publique. Il y a bien d’autres façons de servir son pays, mais celle-là fut la mienne et tout compte fait, je ne le regrette pas. Aujourd’hui retraité, je fais partie d’une petite harmonie qui a le devoir contractuel de participer deux fois par an, le 8 mai et le 11 novembre, aux commémorations d’usage, la Marseillaise y étant un morceau obligé. Je vous la joue par cœur quand vous voulez, partie de première ou de deuxième trompette au choix : Dure est la vie du musicien, même amateur, qui non seulement est parfois forcé de jouer des trucs qu’il trouve moches, mais en outre doit essayer de le faire de telle sorte que le public puisse croire que c’est beau !

Tout cela pour dire que je ne suis peut-être pas patriote au sens où certains l’entendent, mais que j’ai toujours fait mon boulot. Or malheureusement aujourd’hui, faire son boulot ne suffit plus, il faut manifester un « bon » esprit. Dans n’importe quel établissement public ou privé, malheur à celui qui ne s’extasie pas assez bruyamment devant le nouveau logo de la boîte, qui ne copine pas assez chaleureusement avec son chef de service, ou qui ne manifeste pas assez d’enthousiasme dans les stages de motivation et autres réunions inutiles : ce sera mauvais pour son avancement, voire pour sa sécurité d’emploi. Il semble qu’aux yeux de nos censeurs patriotes, les principaux employés de l’entreprise France, politiciens et footballeurs notamment, doivent être astreints à la même esbroufe politiquement correcte : Malheur à eux s’ils ne font pas au moins un petit play-back en prenant un air inspiré au moment où retentit l’hymne national ! Devront-ils un jour, pour obtenir un indispensable brevet de patriote, passer un examen de karaoké sur l’air de la Marseillaise ?

Le plus drôle, dans ces exigences cocardières, est que la « political correctness » qui les sous-tend est totalement étrangère à la culture et aux traditions françaises, au moins depuis la disparition de l’Inquisition – c’est en fait un pur produit du puritanisme américain : Bien la peine de se dire patriote pour se laisser contaminer ainsi ! Un des pères de la culture française, François Rabelais, aurait à cela donné la réplique (Gargantua, livre 1er, chap. 54) :

« Cy n’entrez pas, hypocrites, bigots,

Vieux matagots, marmiteux boursouflés,

[…] Tirez ailleurs pour vendre vos abus. »

Jean-Marie Blanc

(Mai 2014)

  1. Refus qui était son droit le plus strict et que je comprends parfaitement, même si la stratégie de la chaise vide n’est en général pas la meilleure : Voir à ce sujet l’article de Robert Albarèdes : « La cérémonie sur l’esclavage que le maire de Villers-Cotterêts doit organiser l’an prochain… » – Riposte Laïque n° 355, 13 mai 2014 : http://ripostelaique.com/la-ceremonie-sur-lesclavage-que-le-maire-de-villers-cotterets-doit-organiser-lan-prochain.html

2. Pour preuve : « Colonialisme, esclavage, racisme et repentance : quatre suggestions à Taubira » – Riposte Laïque n° 315, 9 août 2013 : http://ripostelaique.com/colonialisme-esclavage-racisme-et-repentance-quatre-suggestions-a-taubira.html

 

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