Féminisme : que sont mes amies devenues ?

Publié le 23 septembre 2013 - par - 1 826 vues

http://www.ina.fr/video/CPB88002074

Cette video nous parle d’un temps qui n’est plus, mais dont on trouve encore des traces… Et pourtant elle ne date que de 1985. Elle mérite de sortir du sommeil historique où l’INA la conserve. Elle est instructive à plusieurs titres : sur la trajectoire de certaines féministes, et sur le monde tel qu’il aurait pu être et tel qu’il devient.

Co-produite en 1985, par la Ministre des droits des femmes, Yvette Roudy, et Antenne 2, elle fait partie d’une série de « Portraits de femmes » qui ont marqué l’Histoire : d’Olympe de Gouges à Simone de Beauvoir en passant pas Flora Tristan. Premier constat : il fut donc un temps où la télé instruisait et donnait à réfléchir sur la réalité, la vraie, pas celle faite pour la télé. Ce portrait de Simone de Beauvoir rappelle d’abord et encore que la libération des femmes n’est pas tombée du ciel et qu’elle a ses petites mains. Il montre ensuite à quel point en quelques décennies, notre monde s’est abîmé.

Ce portrait était fait pour tourner autour de la « vedette » : Simone de Beauvoir. Elle n’a pas voulu de cette « starisation », comme on dirait aujourd’hui. Elle a choisi de donner la parole à ses féministes préférées qui avaient plus à dire qu’elle, selon elle. Aujourd’hui, un tel choix serait impensable. Les égos, particulièrement bouffis de nos « stars » ne tolèrent aucune ombre. Beauvoir en s’effaçant, manifestait son désir de passer le flambeau. L’Histoire qu’elle avait contribué à forger, continuait après elle.

Enfin, ce portrait démonte certains clichés – le féminisme les attire comme le miel les mouches. Sur les cinq féministes de la video, deux sont célèbres : Simone de Beauvoir, connue et respectée dans le monde entier sauf en France, auteure du « Deuxième sexe », traduit en 27 langues et Delphine Seyrig, grande actrice disparue trop tôt. Les trois autres – Christine Delphy, Annie Sugier et moi-même – sont des féministes militantes, devenues « historiques » au fil du temps et engagées ensuite contre ou pour le voile, dans cette rédaction même.

Tiens donc ! Pour être féministes ces cinq femmes n’en sont pas moins femmes. Et belles femmes. L’air aimable. Voila un premier cliché à terre. Les féministes sont des femmes qui dans leur ensemble étaient belles. A part ça, il est intéressant de les entendre expliquer pourquoi elles sont féministes. Elles nous parlent d’aventure, de sens à leur vie, de découverte, de nécessité temporaire de la non mixité pour se parler entre elles enfin. Elles ont du rêve plein les yeux. Leur force vient de leur désir de briser les chaînes, de partir à la conquête de leur liberté. Elles partent d’elles, elles n’appartiennent à aucun parti, elles sont en train de larguer les amarres. Toutes les amarres : politiques, personnelles, affectives. Ces femmes là n’en veulent pas aux hommes, elles veulent au contraire en finir avec cette guerre millénaire qui empoisonne les relations entre hommes et femmes et qui les fait souffrir les unes comme les autres. Mais pour faire la paix, il faut d’abord dénoncer tout ce qui s’y oppose, il faut en passer par ce moment difficile de la transition. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Or nous avons tendance quand le présent nous déçoit, à regretter un passé dont nous avons oublié qu’il nous rendait malheureux. Le portrait nous donne à approcher un féminisme tel qu’en lui-même. Rien à voir avec les caricatures qu’on en fait et qu’en font certaines féministes elles mêmes. La dégradation est dans l’ordre des choses…

Alors trente ans après, que sont devenues ces dames et leurs idées ? Leur destin ne saurait bien sûr pas résumer le devenir du féminisme. Pas plus que Caroline Fourest ne représente à elle seule le féminisme hexagonal. Chaque cas est à la fois unique et exemplaire. Certaines idées ont bien résisté au temps. Il flotte désormais dans l’air un parfum d’égalité. Quitte à être par moments entêtant. On a mis sur la table tout ce qui barrait la route à cette égalité : salaires, violences diverses, mais on a du mal avec le domestique, toujours réservé aux dames à 80%.

On se dispute les enfants, suite à l’accélération des divorces. En vertu du même principe qui leur réserve le travail ménager, elles ont la priorité sur la garde des enfants. D’où la grogne parfois légitime des pères frustrés. Tout ça est dans l’ordre des choses d’une libération. Des femmes. Et des hommes. L’un ne va pas sans l’autre. Pour bien juger des choses, il faut lever le nez du présent immédiat et prendre du recul. Le féminisme, en tant que mouvement collectif, est sur les rails depuis la révolution. Alors, l’un dans l’autre ‘( !) ça avance entre les femmes et les hommes comme jamais dans l’Histoire, avec les inévitables régressions inhérentes au mouvement. Ces coups de frein prévisibles ne sont pas forcément un coup d’arrêt.

Or voilà qu’une vilaine ombre plane sur ce mouvement qui touche tous les pays développés. Une menace qui nous vient d’ailleurs, de l’islam et de son modèle de relation, qu’il cherche à imposer. Ce modèle nous ramène en arrière, il met à mal des siècles de patiente avancée hors des chemins de la domination. Rien de plus contagieux que la marche arrière, dès qu’on desserre les freins.

Alors comment se fait il que certaines féministes, dont Christine Delphy, présente dans la vidéo, peuvent militer en faveur du voile et autre féminisme islamique ? Rappelons que celle-ci a témoigné à charge contre Riposte Laïque, lors de son procès, en février 2012, alors que j’étais pour ma part citée comme témoin de la défense. Nos routes divergent là fondamentalement, alors que nous étions à l’origine proches idéologiquement. Je reste par contre proche d’Annie Sugier, qui a choisi une autre stratégie d’interpellation de l’islam. Et comment se fait il que si peu de féministes montent au créneau contre l’islam, ici et maintenant ?

La vidéo nous offre une piste essentielle : ce qui a fait la force du féminisme des années 70, je le répète, c’est son souci principal de se libérer de toutes les entraves, politiques, idéologiques, personnelles. Chacune d’entre nous allait à la recherche d’elle-même, en tant qu’être humain. Un formidable élan nous poussait à cette salutaire entreprise de décolonisation du corps et de l’esprit. Le mot d’ordre était : ici on pense par soi même ! Mais nous avions l’esprit, plus encore que le corps, encombré d’une idéologie qui nous avait longtemps dicté ce qu’il fallait penser et dire. Elle est revenue au grand galop à la faveur des temps régressifs que nous connaissons. La plupart des féministes se sont rangées et ont repris le chemin balisé des certitudes gauchistes: Elles se sont à nouveau oubliées pour se mettre au service de l’Autre. Elles n’osent plus à nouveau penser par elles mêmes, elles récitent la leçon de leur Maitre es bien-pensance. Elles ont tellement peur de déplaire, d’être rejetées ! N’oublions pas que ce sont des femmes et le pire pour une femme est d’être rejetée.

La même histoire se répète à l’envi : tout le malheur des hommes et des femmes vient de ce qu’ils abdiquent. Peu importe les belles raisons dont ils masquent leur démission. Là est la faute majeure.

Anne Zelensky

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