Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 1)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Pourquoi la majorité des dominés ne se révolte-t-elle pas ?
La Boétie

Ce n’est pas parce qu’on est parano que ça signifie qu’ils ne sont pas à nos trousses.
Texte d’une affiche sur un mur de la demeure de Philip K. Dick
à Santa Ana (Orange County – Californie)

Nous décidons des choses et les laissons de côté pour attendre quelque temps et voir ce qui va se passer. S’il n’y a pas de grandes protestations et autres émeutes – car, de toute façon, personne ne comprend ce que nous décidons -, alors nous continuons, pas à pas, jusqu’à ce qu’un retour en arrière devienne impossible.
Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne
au journal Der Spiegel en 1999

Ainsi, la thèse de certains penseurs actuels selon laquelle on assisterait à la poussée d’un islam conquérant et dominateur n’est pas adoptée comme un présupposé valable par les médias de masse, parce qu’elle conduirait immanquablement à l’affrontement et donc à la guerre civile.
Ingrid Riocreux, La langue des médias

Chapitre un

Pas un chien n’avait aboyé à son passage. La pleine lune dans un ciel sans nuage éclairait la campagne de sa lumière froide. Les fermes semblaient inhabitées.
Il était arrivé par le chemin qu’il connaissait depuis l’enfance. Le Moulin, les Fragnes, la longue montée vers le plateau, sa traversée jusqu’à la croix qui dominait le village de Saint-Jost. Celui-ci se composait de deux parties : l’une, la plus basse, le bourg, autour de l’église dont le clocher, masse sombre de granit et d’ardoise s’élevait au-dessus des toits de tuiles rouges, l’autre, dit le quartier du Château, parce qu’à l’ombre d’une ruine féodale. Il descendit vers les premières bâtisses du Château par un sentier longeant un mur de pierres derrière lequel des noisetiers et des ronces avaient colonisé des jardins à l’abandon.
À l’entrée du village, le bruit de l’eau de la fontaine plantée au milieu d’une placette depuis le Moyen Âge occupait tout l’espace.
Le café Merle, le dernier bar du quartier du Château, était fermé.
Seuls quelques lampadaires fonctionnaient, leurs ampoules à basse consommation pissaient une lumière orange fluo dans les ruelles désertes. Aucun éclair bleu d’écran de télévision ne ricochait sur les murs de pierre et de crépi.
Le haut comme le bas du village paraissaient abandonnés. Ce n’était pas le premier bled qu’il traversait depuis qu’il avait camouflé son véhicule, le réservoir d’essence presque vide, près d’une rivière. Dans la plupart d’entre eux, les habitants se terraient ou s’étaient enfuis vers les villes où ils pensaient être protégés des colonnes infernales. Mais celui-ci était le sien.
En montant vers la chapelle près du rempart du château, la puanteur s’imposa en quelques pas. Il s’arrêta. Ce n’était pas la peine d’aller plus loin.
Ils les avaient entassés dans la chapelle humide et mitraillés. Quelques grenades avaient certainement clos la fête ponctuée de « Allahu akbar » féroces et joyeux.
Il revint vers la maison qu’il avait vendue huit mois plus tôt.
Il passa par la terrasse, força la porte vermoulue, fut accueilli par l’odeur de moisi d’un logement qui n’avait pas été chauffé durant l’hiver.
Il s’allongea sur un Clic-Clac bon marché (il avait laissé tout le mobilier en vendant la demeure), se recouvrit d’une couette et attendit l’aube, les yeux grands ouverts malgré son épuisement.

Chapitre deux

Huit mois plus tôt.

L’automne n’était plus une rumeur mais une réalité patiente. Il digérait l’été sans précipitation. Comme, je l’imagine, le boa savoure la lente disparition de sa proie en lui. La lumière du jour avait définitivement perdu la clarté limpide et souple des journées estivales. L’opalescence de l’air annonçait les mois compacts et glacés de l’hiver, saison qui me dégoûtait comme me dégoûtaient les torpeurs de la vieillesse, son odeur, ses faiblesses, ses plaintes, ses désillusions. Image facile certes, mais que je découvrirais certainement de plus en plus exacte et personnelle.

J’étais à la retraite depuis trois mois. Autrement dit dans le reflux, le retirement du monde.
Cette vie que je n’osais qualifier de nouvelle me paraissait encore immatérielle, une parenthèse qui se refermerait bientôt, une maladie bénigne. En même temps, j’avais conscience qu’il n’en serait rien. Ce n’était ni affaire de guérison ni de volonté. Les heures d’oisiveté forcée imprégneraient bientôt l’espace autour de moi jusqu’à le rendre invisible ou insupportable. Elles se métamorphoseraient en bestioles rampantes qui me feraient crever de rage ou d’impuissance – toutes les impuissances, du geste, de la vue, du cœur, du sexe.
L’unique certitude qui dominait : il me restait beaucoup moins d’années à vivre que je n’en avais vécues, mais cette certitude n’était pas encore désespérante. Je n’en étais pas encore au plus rien ne sera comme avant. Certes, j’avais expérimenté ce qu’étaient l’angoisse, la détresse, la mort brutale de proches, je voyais mon corps se relâcher, moins de souplesse, moins de souffle, moins de résistance, mais un soupçon infantile de sentiment d’éternité persistait en moi. La maigreur définitive du squelette me semblait lointaine. Je ne percevais pas encore l’os ou la cendre. Même si quelques petits dérangements commençaient à pointer leurs sales museaux. Pour l’instant, des gélules le matin et le soir, des granulés à midi, maintenaient les rongeurs à distance.
Contrairement à nombre de retraités, je savais que je ne pleurerais pas sur la perte de mon épaisseur sociale dans des clubs ou des associations.
Et j’espérais n’avoir pas à entrer dans une chambre brutalement utilitaire de maison de retraite en sachant que c’était ma dernière demeure. Je ne voulais pas connaître la résignation du mouton entrant dans la salle de bain de l’immeuble avant l’égorgement halal.

En ce début d’après-midi, l’image que j’avais de moi dans le rétroviseur de mon SUV neuf était celle d’un type en chemise à carreaux, contemplant avec une pincée d’amertume un paysage du Massif central.
Plus que le paysage avec son absence d’habitation visible (même si des hameaux se cachaient derrière les bois), plus que ce mélange géométrique de prés, de champs labourés, de forêts de sapins, d’arbres dont les silhouettes se détachaient sur une ligne de crête proche, plus que le ciel immense et les traces vaporeuses laissées par les long-courriers, – tout cela était la terre de mon enfance, celles de mes parents et de mes grands-parents -, c’était ma chemise à carreaux style western qui me ramenait à mon adolescence. J’en portais de semblables sur les photos noir et blanc de ma jeunesse.
Une buse planait à la lisière d’un bois de sapins, piaulant pour terroriser les petits animaux qui en détalant se révéleraient à sa vue. Elle se posa au sommet d’un piquet de clôture.
Avec le soleil déclinant, l’air bleuissait en direction de l’Allier et du Puy-de-Dôme mais restait solide sur le plateau. Un paysan, casquette plate, pantalon et veste de coutil bleu, me salua d’un geste de la main du haut de son antique tracteur.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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