Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 10)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Dans la pièce, une lumière aussi épuisée que celle de l’extérieur. Quelques photons anémiques et repliés sur eux-mêmes tentaient de se cacher dans les coins. Clélia alluma une lampe halogène. Des romans et des magazines éparpillés sur une grande table basse, des étagères chargées de livres d’art, des tableaux sur des murs rouges et blancs, un vieux canapé trois places en tissu.
« Asseyez-vous », fit-elle en tentant de faire vibrer un peu de bonne humeur dans sa voix. Elle accrocha sa veste à un porte-manteau derrière la porte et posa son cartable le long des étagères de la bibliothèque.
Elle disparut de l’autre côté d’une ouverture étroite fermée par un rideau et revint avec un plateau chargé de deux immenses verres à pied, d’une bouteille de Jurançon, des tranches de saucisson, des olives noires, des chips.
« Pouvez-vous déplacer quelques bouquins pour que je pose le plateau. »
J’empilai une brassée de livres sous la table et repoussai les autres vers le bord opposé au canapé.
À peine assise, avant de verser le jurançon dans les verres, Clélia alluma une cigarette. Dans son cendrier, deux pochettes de préservatifs qu’elle lança sur la table.
« Ce n’est pas une invite. Je les ai ramassées dans un escalier en allant rejoindre une classe. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de vignettes Star Wars ou Pokemon, mais en entendant un élève hurler « Qui a perdu des capotes ? », j’ai vite compris. »
J’examinai les deux pochettes. « Fabriqué en Inde ». « Distribué par La main au panier ». Elles étaient illustrées de corps nus dans un style Kamasutra de pacotille. « Quand j’emballe, je déballe » sur l’une, « Tenue de plongée pour dragueur de fond » sur l’autre.
« Parlez-moi du pourquoi de votre si tardive visite. »
Je luis dis que pendant plus de quarante ans, j’avais pénétré dans des centaines d’appartements, coché des milliers de cases sur des questionnaires, interrogé des inconnus sur des situations familiales sans mystère ou parfois d’une complexité peu originale que mes interlocuteurs espéraient dissimuler : amours en phase terminale, divorce, chômage, prostitution pour survivre, coucherie entre voisins…
« Et dès que j’étais reparti, personne ne se souvenait de moi. Et de mon côté, je ne me souvenais de personne. Alors à la retraite, je me suis mis en tête de retrouver quelques-unes des familles sur lesquelles j’ai enquêté. Je les ai choisies au hasard ou au gré des balancements de la mémoire. Rien d’officiel. Une lubie pour occuper mes journées. Pour que ceux à qui j’ai rendu visite ne soient pas seulement des cases cochées dans des questionnaires.
— Et que me vaut l’honneur de figurer sur votre liste ?
— Je me suis rappelé votre famille, l’immeuble, votre ville natale. Rien de plus.
— Comment m’avez-vous trouvée ?
— Pas très difficile. Vous êtes dans l’administration, vous payez vos impôts, vos utilisez votre carte bancaire, vous avez un numéro de téléphone. »
Nous grignotions les chips, les olives, les rondelles de saucisson, buvions gaillardement le Jurançon que Clélia resservait à intervalle régulier.
Elle me fixait. J’aurais aimé décrypter les sentiments qui traversaient ce regard : méfiance, curiosité, résignation. J’étais sûr d’une chose, je n’y verrais pas la moindre étincelle de joie.
« Je ne parviens pas à comprendre le but que vous poursuivez. Il y a d’autres occupations que celle que vous dites avoir choisie pour meubler votre retraite. »
Me voyait-elle comme un assassin qui s’immisçait chez ses futures victimes avec cette excuse stupide ?

Je me redressai. Elle posa une main sur mon avant-bras droit.
« Voulez-vous partager mon repas ? »
J’acceptai. Clélia Chardin retourna derrière le rideau qui masquait l’entrée de la cuisine. Je lui emboîtai le pas et débouchai dans une pièce étroite donnant sur une cour extérieure triangulaire. Un carrelage de tomettes, une longue table recouverte d’une toile cirée occupait presque tout l’espace, un réfrigérateur, une gazinière encrassée et un évier où un cadavre d’éponge à vaisselle paraissait aussi ancien que la maison.
« Les toilettes sont là », dit-elle en me désignant du menton une porte encore plus basse et étroite que les autres.
Une salle d’eau minuscule. Une odeur de marais. Le lavabo n’était jamais nettoyé, des cheveux décoraient la faïence, des taches suspectes maculaient le sol, une douche derrière un rideau en plastique sale et déchiré, la cuvette des WC était encore moins nette que le reste. Le couvercle du réservoir de la chasse d’eau reposait contre le mur.
La porte ne fermait pas.
En sortant des toilettes, je lui demandai si je pouvais l’aider.
« Mettez le couvert dans le salon. Les verres et les assiettes sont dans le cellier à côté. »
Le cellier était en enfilade de la cuisine. Une machine à laver, un sèche-linge, des étagères métalliques blanches bon marché. Des toiles d’araignées.
L’habitation de Clélia Chardin ne semblait plus soumise à aucune autorité. Elle n’était pas en révolte mais en dépression. Et quelques heures de ménage ne suffiraient pas à la guérir.
Pendant qu’elle préparait une omelette aux lardons et versait le contenu d’un sachet de mâche dans un saladier, Clélia me parla de l’enseignement dans un collège de province, des élèves qui n’avaient plus aucune limite vis-à-vis des adultes, qui croyaient que le phénicien Hannibal était un tueur en série, qui exigeaient une fellation à la gamine à qui ils venaient de voler le téléphone pour le lui rendre, qui criaient à chaque interrogation qu’il s’agissait d’une insupportable discrimination envers ceux qui n’apprenaient jamais leurs leçons. Et les collègues qui adhéraient tous à des partis de gauche et louaient donc la diversité, le multiculturalisme, des collègues qui plaignaient les agresseurs s’ils étaient basanés ou blacks parce qu’ils devaient être tellement en souffrance pour en arriver là.
Je mis le couvert sur la table du salon.
Nous nous installâmes dans le canapé et mangeâmes en continuant de boire. Une bouteille de Saumur-Champigny.

« D’enquête en enquête, vous avez dû remarquer la dégradation de notre vie quotidienne dans l’immeuble.
— En effet. Que s’est-il passé ?
— Nos voisins l’ont quitté pour ce qu’on appelle aujourd’hui la France périphérique, des maisons qu’ils achetaient en banlieue. Le camion de déménagement était encore sur le parking qu’ils étaient déjà remplacés par des tribus d’Afrique noire et des smalas maghrébines fraîchement débarquées du bled. En face de chez nous, un Arabe enfermait femme et enfants toute la journée. Il leur interdisait de répondre si on sonnait à la porte. Ma mère communiquait avec la femme par le balcon. Avec le regroupement familial, il y avait deux ou trois femmes par appartement et des dizaines de gamins. Ils insultaient les derniers locataires européens, leur crachaient dessus. Mon père montait sa Mobylette dans l’appartement parce que le garage commun du rez-de-chaussée n’était plus accessible. Il n’y avait plus de gardien. Plus de pelouse. Les adolescents campaient dans les halls d’entrée, bloquaient les ascenseurs, saccageaient les boîtes aux lettres, vidaient les extincteurs, s’installaient dans les caves. La musique transperçait les murs. En plus du bruit on avait l’odeur, comme l’a dit Chirac. Les mômes pissaient et chiaient dans les escaliers, sonnaient à notre porte à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.
— Pourquoi votre famille n’a-t-elle pas fait comme les autres ?
— Pourquoi ? Pas de fric, pas d’emprunt possible. Peut-être que mes parents ont pensé plus longtemps que les Linares et les Salvatori, nos voisins, qu’ils étaient chez eux. Français en France. Mes frères et mes sœurs se sont enfuis dès qu’ils ont pu. Paris, Grenoble, Lyon… Ailleurs. »

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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