Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 13)

Publié le 18 août 2019 - par - 1 commentaire - 420 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Après le café, Clélia disparut dans la bibliothèque et revint, légèrement maquillée, vêtue d’un tailleur gris. Son cartable n’avait pas bougé de là où elle l’avait laissé la veille.
« Je vais retrouver mes chers élèves », dit-elle en le récupérant.
Une nouvelle cigarette.
« En partant, claquez simplement la porte derrière vous. Je ne la ferme jamais à clé. Si vous revenez me voir un jour, téléphonez avant. Je vous préparerai un meilleur repas que ceux d’hier soir et de midi. J’en suis capable. »
Elle se pencha et m’embrassa sur la joue.
« J’espère que vous n’avez pas été déçu ?
— Déçu ?
— Que je sois encore un peu vivante. »

J’attendis que le crépitement du gravier sous les pneus de la Clio se soit tu.
Des rats et des labyrinthes, le bouquin d’Angus, gisait ouvert sur le plancher au milieu d’autres livres. Je le ramassai.

« Encore une journée de merde, Une semaine de merde. Un mois pourri. « Annus horribilis », comme avait dit la reine d’un vieux royaume.
Encore un coup du mauvais œil. Encore la faute à « pas-de-chance ».
Combien de chômeurs, de retraités sans le sou, de traîne-savates, de mecs jetés à la rue, de femmes se prostituant pour survivre croyaient cela. Mais pas moi. Depuis des années, j’ai accumulé les preuves que la malchance, que les choix que j’ai faits, n’avaient rien à voir avec ma situation. Je sais que vous êtes là, tout près, à un fonctionnaire de moi, à un document administratif de mon présent. Vous vous croyez invisibles. Et pourtant.»

Foutu Angus. Il avait raconté son histoire avec une précision de paranoïaque. Sauf qu’il ne l’était pas. Son livre fourmillait de récits annexes : divorces suivis de la saisie du pavillon familial, incendies sans remboursement des assurances, pillages d’appartements. Les gens ne se défendaient pas, ils s’en allaient sans protester.
L’Ifec avait conclu que le chômage de masse ne menaçait pas les États d’une révolte populaire. Les dirigeants d’entreprise pouvaient délocaliser les industries, fermer des usines, laisser se dégrader les réseaux de transports, supprimer toute surveillance humaine dans les trains et les bus sans que cela ne soulève de tsunamis de protestation.
Antoine Angus l’avait compris.

Je m’allongeai sur le lit de Clélia.
La bibliothèque protégeait l’endroit. L’esprit s’y trouvait en sécurité. J’étais certain que Clélia avait lu tous les livres. S’il y avait encore une valeur dans les mots, c’était la protection qu’ils offraient. Ils étaient le ferment de la tranquillité de l’âme confrontée au récit barbare des injustices et des abus, à la souffrance si souvent victorieuse de nos vies déstructurées. « Je continue, pour l’instant ». J’avais vu tous les écrits de Houellebecq sur un rayon.
Je fermai les yeux.
Flottait en moi, une embarrassante, inconfortable, presque impudique sensation d’amant se cachant d’un visiteur imprévu.
Il n’y avait pas de photos de la famille Chardin dans la maison. Pas un portrait de Clélia.

Je me préparai un café.
La sonnerie du téléphone infecta brutalement l’espace. L’appareil était posé à côté du téléviseur. L’appel cessa avant que je me décide à décrocher.
Un numéro sur l’écran. Inconnu bien sûr. Un appel de ces enquiquineurs cachés au Maroc ou en Tunisie qui essaient de vous vendre tout et n’importe quoi ?
Il était temps de partir.

En nettoyant la tasse et la cafetière, je m’interrogeai : devais-je un message à Clélia ? Mais que lui dire ? Je n’étais pas un souvenir acceptable. Je n’en étais pas encore au point où le bourreau se prend pour la victime. Quant aux excuses, je n’avais pas à en faire. Je croyais encore un peu que je n’avais rien à voir avec les serviteurs des régimes totalitaires assouvissant des pulsions sadiques sous couvert de dévoiler des coupables qui ne l’étaient pas.
Bien sûr, si des journaleux décidaient un jour d’enquêter sur le sujet, ils feraient le rapprochement. Ils compareraient l’Ifec à 1984, parleraient de manipulation, rappelleraient toutes les expériences qui ont montré la soumission des individus, leur obéissance aux ordres, leur agressivité interne, leur conformisme pour ne pas sortir du groupe et surtout la rareté de la révolte. D’autres joueraient les intellos et insinueraient qu’il s’agissait de la mise en application de la théorie de la déconstruction, de la stratégie du chaos. L’Ifec déconstruisait des vies pour les reconstruire dans un monde meilleur et les mots « vivre-ensemble », « droit à la différence », « faire France », et autres poncifs, s’agglutineraient en conclusion du papier.
La réalité était que, à rebours de la phrase du philosophe, les yeux de l’ordre luisaient à travers le voile du chaos. Grâce à l’Ifec et ses analyses, l’État savait que la société blanche, vieillissante, peu sûre d’elle-même, doutant de sa consistance, de son savoir, ne bougerait pas. Trafic de drogues, d’armes, travail au noir, clandestins, domination de l’islam sur des quartiers, bandes de racailles ultraviolentes faisant régner leur loi dans les cités, politiciens pris les doigts dans le pot à confiture les uns après les autres, rien n’ébranlait les gouvernements. Quand l’un était trop usé, il était remplacé par un identique mais en version plus jeune, plus moderne, plus dynamique. Un recyclage discret et performant.

Le téléphone sonna de nouveau.
Je décrochai.
« Madame Chardin ? fit une voix d’homme.
— Désolé, seulement un ami de Clélia.
— Je suis M. Fabrègues, le Principal du collège dans lequel elle travaille. Comme elle est absente cet après-midi, je viens aux nouvelles. Est-elle souffrante ? »
Je fus désarçonné par la nouvelle.
« Elle est partie depuis un moment pour aller donner ses cours. Du moins, c’est ce qu’elle m’a dit.
— Elle va certainement arriver. Peut-être une panne ou une crevaison.
— Certainement… »
L’homme me salua et raccrocha.
Le froid envahissait la maison. Une tristesse massive s’était abattue sur le décor.
J’avais l’impression d’être un mamba caché dans le feuillage autour de la Borelère, un mamba qui venait de mordre une fois de plus.

Chapitre neuf

En sortant du chemin de la Borelère, j’hésitai. À gauche, après quelques kilomètres, c’était l’entrée de l’autoroute pour Paris. À droite, j’irai vers la ville où travaillait Clélia. Je choisis l’autoroute.
Sous une pluie fine et entêtante tombant d’un ciel couleur graphite, je pris la sortie Chartres.
Sur la plaine, la cathédrale était visible à des kilomètres.
Des militaires patrouillaient autour de l’édifice

Un costaud basané en uniforme – inscription Le Vigilant en lettres blanches sur le dos de la veste bleu marine -, arpentait la nef. Au cal qu’il arborait sur le front, je me dis que l’agence de surveillance avait sciemment choisi d’envoyer un musulman garder un édifice chrétien. C’était peut-être même l’évêque qui avait insisté pour avoir un fidèle d’Allah dans son église. Il y avait bien des curés qui lisaient des passages du Coran durant leur homélie et des milices musulmanes qui, avec les remerciements du ministre de l’Intérieur, protégeaient médiatiquement les fidèles catholiques durant les messes de Noël.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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Notifiez de
Patrick Granville

Super histoire orwelienne qui rappelle 1984 mais qui colle à notre quotidien à s’y méprendre. Le retraité pourquoi pas en librairie pour le nobel de litterature ou même le Goncourt. Helas ils sont trop cons au sens politisés les jury’s de ces prix pour reconnaitre une oeuvre de salut publique.