Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 14)

Publié le 19 août 2019 - par - 372 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Un labyrinthe symbolique qu’une pancarte des monuments historiques datait du XIIIe siècle décorait le sol de la nef. Il était enserré dans un cercle d’une dizaine de mètres de diamètre. Un homme à genoux y avançait lentement. Je le regardai progresser. À plusieurs reprises, il parut atteindre le centre et s’en éloigna. Il avait deux cent cinquante mètres à parcourir avant de vaincre le dédale et proclamer la victoire de sa foi.
Je n’étais pas tenté. Être au centre de la cible était déconseillé aux agents de l’Ifec. Même à la retraite.
Le guide d’un groupe expliquait qu’à la Saint-Jean d’été, à midi, s’il faisait soleil, un rayon passait par le minuscule trou que l’on apercevait dans une plaque métallique prise dans un des vitraux et tombait sur la tête cuivrée d’un clou planté dans une dalle du transept. Je n’écoutai pas la suite des explications et montai sur la plus haute tour de la cathédrale. Au sommet, une gamine qui avait gravi l’escalier avec ses parents leur dit qu’elle avait compté 288 marches. Elle s’approcha de la rambarde de pierre et avec une mimique joyeuse clama : « Nous sommes plus haut que les grues. »
La phrase me plut. Du haut de la tour, les visiteurs dominaient les Meccano jaunâtres des chantiers. Comme une des dernières victoires de l’histoire, des racines de ce pays contre le futur qui l’emporterait de toute façon.
Je marchai au hasard dans la vieille ville. Des boutiques défiguraient les façades des maisons médiévales. Le mot « halal » revenait avec une régularité déprimante sur les vitrines de kébabs, de boucheries-charcuteries, d’épiceries, de sandwicheries. Je m’installai à une table dans un restaurant du quartier.
Une jeune femme mince, presque maigre, vint prendre ma commande. Elle portait un tee-shirt noir sur lequel scintillait, en lettres argentées, le mot « Sunny ». Son visage fatigué, traits tirés, paupières gonflées par le manque de sommeil, ne faisait pas très sunny. Elle parlait avec un fort accent. En l’entendant discuter avec le patron du restaurant, je compris qu’elle était d’origine grecque et rêvait de retourner dans son pays. Mais la ruine de la Grèce par une Union européenne qui préférait aider les migrants à prendre pied sur Lesbos, Samos ou Chio avant de les convoyer en masse vers Athènes plutôt que de verrouiller la frontière et protéger la patrie de « Sunny », ne laissait guère d’espoir à celle-ci de rentrer rapidement chez elle.
Je commandai le plat du jour.

L’hôtel dans lequel je m’installai en fin d’après-midi était situé à la sortie de Chartres. Il faisait partie de la même chaîne que celui d’Orléans.
Dès que je fus installé, je branchai mon ordinateur sur le wifi de l’établissement. J’achetai un billet Air France pour Nouméa avec un stop-over à Sydney au retour.
J’allumai le téléviseur. Une émission sur « L’avenir de nos retraites ». Quatre experts et un présentateur. Je savais à quoi ressemblerait cet avenir, à celui de la retraite de Janine Le Méné et de celle des Grecs. C’est ce que je lus sur la bande défilante en bas de l’écran qui me surprit. Dans la petite ville où enseignait Clélia, un homme, Abdallah L., avait assassiné de quarante coups de poignard un médecin et blessé deux femmes. Comme de coutume, Abdallah – pour une fois, le prénom n’avait pas été changé en Vladimir ou en Kévin – était un déséquilibré.
Après un repas dans la salle de restaurant de l’hôtel, je revins dans ma chambre et ne touchai pas la télécommande de la télévision. À quoi bon. L’actualité n’était plus qu’une histoire sciemment mal racontée par les médias.

Durant la création de la « légende » Angus, je peaufinais une technique que j’utilisai ensuite à plusieurs reprises durant ma carrière. Je la nommais en secret « le yoyo d’Antoine ». Il s’agissait dans un premier temps de combler le sujet, de réaliser un de ses vœux, de le laisser jouir de son bonheur, et, dans un second temps, de réduire en miettes la situation initiale. Le régime utilise couramment ce procédé. Quand une situation sociale menace de dégénérer, quand une grève risque de s’étendre à une région parce que l’usine emblématique du coin ferme, il suffit de procurer un moment de plaisir social aux ouvriers, à travers le soutien verbal de l’État, par exemple, une promesse de commandes ou de nationalisation. Aussitôt la tension baisse, les employés poussent un soupir de soulagement et retournent dans les ateliers. Leur petite vie dans leur petit pavillon est sauvée. Quelques semaines plus tard, la commande est dénoncée, un tribunal la juge illégale et les ouvriers cèdent. Ils prennent la prime de licenciement, brûlent des palettes de bois devant les grilles de l’entreprise, trimballent à bout de bras quelques banderoles dénonçant les mensonges de l’État et l’affaire est pliée. Ils vendront au rabais leur baraque, divorceront, se bourreront la gueule à en crever, coucheront dans leur bagnole, chialeront devant des caméras en voyant le rideau noir baissé devant leur vie d’hier.
Nous savons que la capacité des peuples européens à être des veaux est quasiment illimitée. Les médias et les politiciens ne le disent pas comme cela, ils parlent de résilience.

Dans le dossier « Angus », une photo d’Antoine et de ses deux frères. Physiquement plus épais qu’eux, il avait un visage moins ferme, moins certain que ses aînés. Je scrutais ses traits. Antoine Angus devinait-il l’insécurité permanente qui serait la sienne durant sa vie ? Portait-il déjà en lui l’angoissante certitude que toute son existence se démantèlerait au fur et à mesure qu’il tenterait de l’édifier ?

Sur une autre photographie, Angus en compagnie de sa première femme et des témoins de leur mariage. Ils souriaient tous. Angus un peu moins que les autres, comme s’il devinait ce qui l’attendait dans la chambre d’hôtel (fiasco), comme s’il avait commencé à se défaire dans la mélancolie dont nous nous servirions pour déformer son existence.

Ce fut le premier des trois mariages d’Angus.

Des photocopies d’articles sur ses expositions, des papiers de louanges écrits par des collègues d’Antoine. L’auteur d’un des comptes rendus sur une exposition de toiles couvertes de texte clamait que la peinture d’Antoine Angus était un acte vital, un geste majeur loin du charlatanisme de beaucoup des peinturlureurs contemporains. « Par ces lignes scripturales sur toile, Antoine Angus remet en cause le tableau, le système, la peinture, la conception essoufflée de l’abstrait. L’art n’est plus un refuge dans ces œuvres réalisées par fulgurance – comme le phare écrit sur la nuit – où l’œil averti trouvera des références aux maîtres primordiaux.
Une exposition fondamentale.
»
La prose intellectuelle courante. Des phrases ayant pour objectif de cacher la vacuité, la laideur, le manque d’imagination et de talent de ce que voit le spectateur et les remplacer par ce qu’il doit voir.
Quand le discours contemporain sur l’art prétend que l’œuvre interroge sur l’exploitation des individus, sur leur exclusion, sur la structure du pouvoir, sur une vision métaphorique de l’univers, sur l’instauration d’un dialogue entre l’abstrait et la logique, que l’œuvre a une portée morale, qu’elle défend l’écologie, dénonce le sexisme, l’homophobie, l’islamophobie, le racisme, l’hyperconsommation, il enrobe la bouffonnerie des valeurs mainstream. Et les rares spectateurs qui en sont conscients sont déclarés ignares ou fascistes.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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