Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 15)

Publié le 20 août 2019 - par - 351 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

D’où naquit l’idée d’une série de tableaux qu’il intitula : « Chiottes » ? Il peignit les toilettes américaines (propreté clinique de celles des hôtels de luxe et coin sordide de motels où les junkies se piquent), japonaises (si technologiques), françaises (à la turque dans une cabane en bois au fond du jardin), africaines (monceaux de déjections en plein air).
Angus pour présenter l’exposition écrivit : « On me demande pourquoi je peins des « chiottes ». Parce que, comme nous tous, j’y passe une partie de ma vie. Peut-être plus que d’autres depuis qu’une maladie me force à m’y rendre assez souvent et surtout me pousse où que je sois à chercher les WC, les toilettes, le cabinet : les chiottes.
Ces endroits où sortent de notre corps, merde, urine, sperme, dégueulis me fascinent aussi bien au niveau individuel que social. Ils nous obligent à admettre que toutes les hautes pensées, les phrases sublimes, les films les plus émouvants, la musique la plus bouleversante ne résistent pas à une diarrhée ou à une pressante envie de pisser.
Les chiottes sont le lieu où – littéralement et métaphoriquement – nous dévoilons la face cachée de nous-mêmes. Où se déverse le produit de nos égouts intérieurs. Où flotte l’odeur de ce que nous sommes vraiment.
Les chiottes sont non seulement le lieu de la rencontre totale avec nous-mêmes, mais parfois avec l’autre, dans une séance de baise sauvage.
Je vois dans les chiottes le sens ultime de l’humanité : nous ne sommes qu’un tas de merde copulatoire. »

La plus récente photographie du dossier montrait Antoine Angus contemplant le désordre de son bureau avec l’air de s’ordonner de ranger tout ça, tout en sachant qu’il ne le ferait jamais.
Des livres ouverts – surtout des recueils de poésies -. Angus avait écrit qu’il souhaitait un jour voir ses bouquins battre des pages comme les papillons d’un haïku agitent leurs ailes. « Pour ne pas désespérer du présent. »
Sur la photo, on pouvait aussi voir deux écrans d’ordinateurs, un long verre à pied vide, un cendrier en métal vert, un paquet de tabac et un de papier à rouler OCB et des feuilles couvertes d’un texte corrigé et recorrigé.

Des rats et des labyrinthes.
« Je ne supporte plus les politiciens, les journalistes, le show-biz me faisant la morale sur le mode binaire : bien/mal. Pardon, avec une majuscule : le Bien/le Mal. Évidemment ce qu’ils appellent « leurs valeurs », en se gardant bien de les définir, sont celles du Bien.
Je refuse les démarches pseudo-scientifiques de leurs experts attitrés sur le réchauffement climatique. Je refuse de penser l’islam comme une religion d’amour et de tolérance. Je refuse d’applaudir au mariage homosexuel, à la PMA, ces pseudo-conquêtes de l’égalité. Je refuse de défiler en hurlant au fascisme quand un individu ose défendre la nation, le patriotisme, les frontières. Je refuse de soutenir les migrants qui déferlent sur nos villes et nos campagnes. Je vomis de rage en constatant le parti pris des juges.
Je suis donc sous l’emprise du Mal. Et je sais que je devrai payer socialement, financièrement, administrativement, politiquement, peut-être physiquement, le fait d’avoir une autre vision du monde que celles des données officielles.

Plus nous avançons dans ce putain de XXIe siècle, plus les contrôles sont sophistiqués. Plus nous nous égarons en nous-mêmes, dans ce no man’s land où ce que nous pensons ne nous concerne plus vraiment.
Nos mots ne sont plus que les composants d’un babillage sans conséquence, un bruit de fond. Seuls vos mots comptent. Racontent.
Je vais vous faire chier avec ce bouquin. »

Antoine Angus s’était lancé dans l’écriture de son livre.
Je l’imaginais maintenant, en Nouvelle-Calédonie, au crépuscule d’une journée dont la moiteur harassante ne s’estomperait pas avec la nuit.

Chapitre dix

Au milieu de la matinée, je laissai mon véhicule dans un parking longue durée. Une navette me déposa devant le terminal 2E de Roissy.
J’avais du temps devant moi, mon avion décollait vers midi.

La noria des bus et des taxis. Sous les tableaux des arrivées et des départs, les futurs passagers s’agglutinaient, puis se dissolvaient, diastole/systole d’un cœur aux battements anarchiques. Il y avait autour d’eux la peur du vol annulé, la peur de l’incompétence ou de la folie du pilote, celle de la panne en plein vol, celle des turbulences au cœur des nuages, la peur de la bombe dans les bagages en soute, la peur du tireur à la Kalachnikov mitraillant la foule. Toutes les trouilles de cette multitude de destins laissaient une odeur de fatalité insurmontable. Ils étaient prêts à accepter tous les contrôles, ceux des puces de plus en plus exhaustives des passeports, ceux des caméras scannant les visages, ceux des portiques, des rayons X, des palpations de sécurité, des fouilles corporelles.

En cheminant vers la cabine de l’appareil, après le dernier contrôle de passeport et de carte d’embarquement, je me sentis aussi vide qu’une intelligence artificielle après le passage d’un hacker : plus d’identité, plus d’incarnation, plus de boulot. Un simple objet en passe d’être stocké pour l’éternité. Puis ce fut l’entrée dans le Boeing, le sourire d’une hôtesse, le ramassage de magazines et de journaux sur un présentoir, et mon siège pour les douze heures à venir.
J’étais près du hublot.
En attendant, la fin de l’embarquement, je feuilletai un des hebdomadaires que j’avais pris. Des photos. Des pubs. Un article de psychologie. Un test.
« Vous êtes sur un bateau, vous pouvez sauver cinq personnes en train de se noyer à bâbord, une seule à tribord. Mais vous ne pouvez sauver tout le monde. Il faut choisir. Que faites-vous ?
Maintenant vous êtes un grand chirurgien. En tuant un jeune homme (ou une jeune femme) en bonne santé et ce, sans que l’on vous soupçonne, puis en prélevant ses organes, vous pouvez sauver cinq personnes qui mourront dans les heures qui viennent si elles n’ont pas de greffes. Que faites-vous ?
Vous aimeriez quelques précisions. Quels sont les âges des cinq malades ? Y a-t-il parmi eux un être qui manquerait à l’humanité s’il disparaissait ? Le jeune homme (ou la jeune femme) est-il une personne banale, sans plus d’avenir que n’importe quel autre humain ou peut-on deviner en lui un futur génie ?
Vous êtes de nouveau sur un bateau, toujours cinq personnes en détresse d’un côté et une seule de l’autre. Mais cette fois c’est votre fille ou votre fils. Qui choisissez-vous de sauver ?
»
Je n’avais jamais voulu d’enfant. Ce qui m’évitait de choisir.
Quant aux rares dirigeants européens avec enfants, je me doutais de leur choix.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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