Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 16)

Publié le 21 août 2019 - par - 332 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Au-dessus de la Sibérie, la nuit était venue. J’avais observé avant les ténèbres des forêts s’étirant à l’infini et les pistes qui les sillonnaient sans but visible.
En bas, l’espace semblait avoir dévoré le temps ; à onze mille mètres, dans la cabine, c’était le contraire. Un état de pure attente comme celui du malade cloué au lit. Le voyage s’étirait interminablement dans la minceur de l’habitacle et les fuseaux horaires. Des films. Des plateaux-repas. Essayer de dormir. Lire. Les yeux secs. Le ronronnement des réacteurs. Quelques séjours dans les toilettes.
Je regrettai de ne pas avoir investi dans un billet en classe affaire. Le temps y était certainement moins râpeux qu’en classe touriste. Dans la nuit hérissée de la cabine, je tentai péniblement de sommeiller malgré des bébés qui pleuraient, les lumières des écrans de mes voisins japonais, les courtes sonneries annonçant une communication de l’équipage ou des turbulences, les volets des hublots qui laissaient la pleine lune filtrer. Le jour revint à l’approche du Japon.
J’errai dans les couloirs de l’aéroport de Narita pour me dégourdir les jambes. Des voyageurs en transit fumaient dans un aquarium avec extracteur de fumée. Je renonçai à prendre une douche payante et me rendis face à la porte d’embarquement pour Nouméa.

Entre Tokyo-Narita et Nouméa-La Tontouta, au journal télévisé diffusé dans l’avion, une épidémie d’attaques à la hache ou au sabre dans les gares ferroviaires européennes. En Allemagne, un Bosniaque ; en Hollande, un Marocain ; en Suède, un Syrien… Tout le monde comprenait de quoi il s’agissait, de qui il s’agissait. Des morts et des blessés. J’éteignis le petit écran et retirai les écouteurs.
J’étais assis près d’une adolescente blonde, aux lunettes rondes, apeurée, me souffla-t-elle, par les kilomètres de vide qu’il y avait sous nos pieds. Je n’avais jamais vu quelqu’un de si effrayé. Elle gardait un sac en papier entre les mains et se tenait prête à y vomir. Elle avala un cachet et s’endormit.
J’imaginais que des disparitions mystérieuses d’avions, des explosions en vol, des dislocations sur la mer, s’imposaient trop durement à l’esprit de la jeune fille.
Avait-elle tort ? Que pensait-elle de notre insouciance ? Saisissait-elle davantage que les autres passagers la futilité de toute vie humaine dans la bulle de l’Airbus ?

Nouvelle-Calédonie. Aéroport de La Tontouta. Atterrissage à 23 heures. Passerelle et passage de la douane. Le type en uniforme de la police de l’Air et des Frontières, de l’autre côté de la vitre, me fixa une poignée de secondes. Gras, une trogne de bouledogue. Il compara ma photo d’identité avec ma tronche, feuilleta mon passeport de ses doigts boudinés et me le rendit.
Dans un hall où des posters d’îles avec plages de sable blanc, eau émeraude, cocotiers lascifs, décoraient les murs, je récupérai mon bagage. Il fut fouillé rapidement par un douanier.
La capitale de l’archipel était à une cinquantaine de kilomètres au sud. Je me dirigeai vers les guichets des navettes reliant l’aéroport à Nouméa.

La route territoriale n°1 entre Tontouta et la capitale de l’île était parfaitement entretenue et ressemblait par segment à une autoroute.
La conductrice de la navette Les Frégates parlait avec un sourire esquissé en regardant droit devant elle.
Il était presque minuit.
Elle me dit qu’en montant de Nouméa, les automobilistes devant elle avaient été caillassés en passant le col dans lequel nous étions.
La clim’ de la navette fonctionnait à fond.
Elle me montra le nouvel hôpital à l’entrée de la ville.
Elle me déposa devant un hôtel sur la baie de l’Anse Vata, le quartier touristique.
« Il y aura des chambres libres, dit-elle. En Nouvelle-Calédonie, le tourisme n’est jamais assez florissant pour qu’un seul de nos hôtels affiche complet. »
Je la payai et regardai son véhicule disparaître dans la nuit.

Des chambres libres, l’hôtel n’en manquait pas. J’en pris une au cinquième étage.
Dans le miroir, j’avais le visage brûlé de fatigue, les paupières boursouflées, les yeux rougis, la peau grise, des lèvres réduites à deux traits minces tirant sur le bleu. Un cadavre.

Au matin, je passai un polo, un pantalon en toile légère que je portais l’été en Métropole et partis déambuler dans les boutiques d’une galerie commerciale proche de l’hôtel.
Je récupérai des francs pacifiques à un distributeur. Des billets exotiques, très colorés, poissons tropicaux, tortues, cases mélanésiennes, fleurs. Très fausse monnaie.
Un café au bord de la piscine, trois bassins parsemés d’îlots, un groupe, en maillots de bain, de l’eau jusqu’à la taille faisait de la gymnastique sous les ordres d’un moniteur à la musculature d’escort boy. Des vieilles décrépies lui souriaient en espérant avoir quarante ans de moins.
Je marchai le long de la plage. Les eaux lisses du lagon donnaient au Pacifique un air de lac. Dans de grands arbres, des oiseaux piaillaient plusieurs dizaines de décibels au-dessus du supportable.

Je grimpai par un large sentier au sommet d’une colline derrière l’hôtel. Je croisais d’autres promeneurs et des joggers. À mi-parcours, des types préparaient leurs parapentes sur un pré à l’herbe rase. Du haut de la colline, on dominait d’un côté l’océan qui avait, à cette heure, l’aspect d’une feuille d’aluminium à peine froissée, – sur la ligne d’horizon, l’élan priapique d’un phare -, et de l’autre la ville. Des tours. Un hippodrome. Des villas avec piscine. Au loin, une chaîne de montagnes dans une brume bleutée.
Toutes ces familles des lotissements européens seraient bientôt les pieds-noirs des Mers du sud. Pas besoin qu’une étude de l’Ifec dissèque ces Français du bout du monde pour apprendre qu’il n’y aurait pas de révolte, pas de combat, seulement l’abandon de la terre, des cimetières, des coups de chasse et de pêche, des barbecues entre amis du week-end. Les Calédoniens le savaient depuis deux ou trois décennies, mais tardaient à se l’avouer. Une restriction du corps électoral telle que pratiquement seuls les Kanaks auraient le droit de voter aux multiples référendums sur l’indépendance, une assemblée où il fallait trois ou quatre fois plus de voix pour être élu quand on était anti-indépendantiste que si l’on était pour Kanaky, des politiciens métropolitains qui leur lançaient : « Il faut que vous rendiez toutes les terres », des murs tagués de « Mort aux Blancs », des tweets menaçants sur les sites indépendantistes, une jeunesse mélanésienne de plus en plus violente. Les vieux Blancs en avaient marre, ils foutraient le camp, les jeunes s’en foutaient, ils seraient surpris quand, comme l’avait déjà fait un syndicat indépendantiste, on ne leur laisserait que le choix algérien entre la valise et le cercueil.

Je réglai ma note d’hôtel et contactai une agence de location de voitures.
Une jeune femme métisse à l’accent tahitien – profond roulement des « r »– vint me chercher pour me conduire à l’agence située près de l’aéroport domestique. Elle pilotait sa Mini Clubman avec une dextérité de professionnelle du volant.
Elle me posa les habituelles questions à la surface des choses. Tourisme ou voyage d’affaires ? Mes premières impressions sur l’île ? Sur l’ambiance en Métropole ? La dernière fois qu’elle y était allée, elle avait eu peur partout, dans le métro, dans les grands magasins, dans les gares, dans les rues de Paris…

Après avoir signé la paperasse habituelle, laissé une caution conséquente, j’étais au volant d’un 4×4 coréen. Le type au comptoir me confia que le GPS ne me servirait pas à grand-chose dès que je prendrais des chemins de brousse.
En sortant de Nouméa, je m’arrêtai dans un hypermarché pour acheter un peu de nourriture et une bouteille de vin pour Antoine Angus.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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