Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 17)

Publié le 22 août 2019 - par - 307 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Je n’imaginais pas le déroulement de notre rencontre. Serais-je de retour à Nouméa ce soir ? Continuerais-je jusqu’à Bourail pour dormir dans un petit hôtel de brousse et ainsi voir un peu l’île ?
J’aimais cette sensation d’heures béantes devant moi.

La veille, en arrivant dans la nuit, je n’avais pas remarqué les bidonvilles qui ceinturaient l’agglomération. Des quartiers anarchiques de cabanes aux toits de tôles maintenus par de grosses pierres, des ruelles de terre, des bandes de chiens errants longeaient la voie express, des groupes d’hommes et de femmes traînaillaient à l’ombre de flamboyants aux fleurs incandescentes. Partout les couleurs du drapeau indépendantiste.

Chapitre onze

Une arche métallique avec le mot « Bienvenue » calligraphié d’une écriture faussement enfantine marquait l’entrée du village.
Un bled simplifié. Une rue principale, quelques baraques de part et d’autre d’un joli trottoir incongru dans le décor, une église blanche au toit de tôle rouge, une mairie au fronton de laquelle, côte à côte, les drapeaux indépendantiste et tricolore flottaient mollement dans l’alizé. Et une épicerie, « Chez Eugène », avec des bouteilles de gaz enfermées dans une cage métallique surveillée par un chien au pelage gris enchaîné à elle. La bête était allongée, les yeux fermés, à un coin du bâtiment. Assis dans les bennes de leurs pick-up cabossés ou adossés à des épaves, des Kanaks et des Blancs buvaient des boîtes de bière.
Un village de roman américain racontant une histoire de l’Amérique profonde.
Je fis demi-tour à une intersection avec une route de tribu et m’arrêtai sur le parking en terre de l’épicerie. Les types ne me regardèrent pas et continuèrent à boire en s’apostrophant. Le chien sortit de sa léthargie pour aboyer dans ma direction en tirant sur sa chaîne.
« Chez Eugène », la lumière était aussi épaisse que la suie qui recouvrait les lames orientables des fenêtres. Aucune ne fermait correctement. Derrière un comptoir, un homme vêtu d’un tee-shirt qui moulait une bedaine impressionnante, une casquette vissée sur le crâne pour cacher sa calvitie, une boucle d’oreille dans le lobe gauche, m’expliqua d’une voix douce que pour se rendre dans la vallée de la Forenghi, il fallait que je reparte en direction de Nouméa, que je franchisse le pont métallique au-dessus de la rivière et juste après, que je tourne à gauche sur une route de terre.
« Chez qui vous allez ? Morgentaller, Faurel, Ferran ?
— Celle gardée par Antoine Angus.
— Ferran alors. C’est la propriété la plus éloignée. Il faudra rouler une bonne dizaine de kilomètres. Vous ne risquez rien, la piste est sèche en cette saison. »

Dès que je fus sur la route de terre, malgré les vitres fermées et la clim’, j’eus l’impression de respirer à plein poumons la poussière soulevée par sa voiture. Devant moi, le paysage frémissait dans la chaleur de la fin de matinée. Du bétail somnolait à l’ombre d’arbres épars dans des prés, ceinturés de barbelés, à l’herbe jaunâtre presque cendreuse. Au loin, la vallée était fermée par des montagnes, leurs lignes de crête cachées par des guenilles de nuages.
Je freinai, laissai le brouillard de poussière se disperser avant de descendre de mon véhicule. Dès que j’ouvris la portière, une chaleur rêche de gueule de four me sauta au visage.
Une rivière indolente glissait entre des arbres festonnés de toiles d’araignées. Au milieu de fougères, un tronc poli par l’eau et le soleil ressemblait à un crocodile aux aguets.
J’étais en train de me confectionner un sandwich quand le vrombissement d’un moteur trancha le jacassement des oiseaux. Quelques secondes après, le conducteur d’un Ford Ranger bloqua les roues de son véhicule en voyant le mien.
Antoine Angus était au volant. Il portait des lunettes de soleil mais, sans aucun doute, me fixait derrière ses verres miroir avec, sur le visage, l’air de s’interroger sur ce qu’il convenait de faire.
Je pensai d’abord qu’Angus était bien conservé, que son âge s’était fossilisé au début de la soixantaine. Certes les cheveux étaient plus longs, plus blancs que sur les dernières photos de lui, et le corps avait un peu épaissi mais il n’avait pas atteint la masse d’un Américain élevé aux hamburgers.

Angus s’extirpa de son véhicule et me salua. Il portait un tee-shirt camouflage, un pantalon de treillis et était chaussé de godasses de marche en Goretex.
Une fatigue soudaine me tomba dessus. Je regrettai mon attitude infantile de vouloir remonter le temps, de croire réparer un peu les choses… Un instant, je me sentis moralement nu. Mon sandwich ramassait la poussière qui nous avait enveloppés après l’arrêt brusque d’Angus. Il me tendit la main.
– D’après ce que m’a dit Franck, vous me cherchez ?
– Franck ?
– Le type qui tient la boutique « Chez Eugène ».
– Vern Faulques, dis-je en lui serrant la main.
– Remballez votre casse-croûte. Je vous invite. Vous m’expliquerez pourquoi vous voulez me rencontrer. Vous ne souffrez pas trop de la chaleur ? »
Mon polo était trempé de sueur. Je m’accroupis, plongeai les mains dans la rivière et m’aspergeai le visage.

– Je m’y fais.
– Moi, j’adore. J’ai découvert en Afrique que je déteste les pays tempérés. Ils me font chier avec leur changement de saisons et d’heures. Je n’aime pas beaucoup l’automne et je hais l’hiver, la gadoue, le froid, les anoraks et les chaussettes en laine. Au moins sous cette latitude, rien de tout ça. Les saisons n’existent pas. Même si à 20°, les gens parlent d’hiver. Le soleil se lève et se couche pratiquement toute l’année aux mêmes heures. Pareil pour les fleurs, ajouta-t-il. Il y en a tout le temps alors qu’en Métropole, elles tiennent au mieux deux ou trois semaines avant de ternir et disparaître en laissant un sentiment et une odeur de mort. »

Antoine Angus roulait lentement devant moi pour soulever le moins possible de poussière. Après cinq ou six kilomètres de piste, Antoine s’arrêta sur le bas-côté. Un portail métallique nous barrait le chemin. Il descendit l’ouvrir, me fit signe de passer, je franchis l’entrée et m’arrêtai à mon tour. Dans le rétroviseur, je regardai Antoine passer le portail avec son 4×4, descendre à nouveau pour le refermer.
Puis il repassa en tête.
La piste s’était considérablement dégradée. D’abord truffée d’ornières assez profondes pour y loger des autruches, elle ressembla ensuite à un lit de torrent à sec, un reg de galets qui désarticulait les voitures.
Sous les arbres, j’entrevis une maison en bois, un ranch des séries télévisées de mon enfance comme Bonanza et Le Virginien. Au-delà, une manche à air pendait comme une capote usagée au bout d’un mât et un bulldozer rouillait près d’un hangar.
Deux kilomètres plus loin, après une savane parsemée de niaoulis – l’eucalyptus local -, l’habitation d’Antoine Angus apparut, perchée sur un mamelon, au pied de la chaîne montagneuse. Au fur et à mesure que nous nous en approchions, se dessinait une villa cossue comme déposée au fin fond de la brousse calédonienne par une opération magique. Sur le flanc couvert de broussailles et d’arbustes de la montagne, deux énormes cuves à eau argentées attiraient le regard.
Une rampe bétonnée nous mena jusqu’à une plate-forme derrière l’habitation.

Antoine Angus me fit visiter les lieux. Il m’emmena devant la demeure, sur une large terrasse couverte qui donnait sur la savane. Elle était équipée d’une cheminée aux dimensions médiévales, d’une longue table en bois avec des chaises à haut dossier, d’un canapé et de fauteuils en cuir. Sur l’un des fauteuils, reposait un téléphone satellitaire.
Il ne manquait qu’une piscine.
Antoine me montra quelques panneaux solaires qui disparaissaient sous la végétation.
« De la merde d’écolos. Ça ne fonctionne jamais. On a un vieux groupe électrogène et des batteries en attendant que la ligne électrique arrive jusqu’ici. »

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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