Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 18)

Publié le 23 août 2019 - par - 283 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

À l’intérieur de la villa : deux cuisines, l’une ouverte sur la terrasse, l’autre, à l’arrière de la maison, plus récente, plus spacieuse avec accès direct à un salon vaste comme une salle de bal. Toutes les chambres – j’en comptais cinq – étaient disposées autour de la terrasse.
« Un palais, dis-je, un palais perdu au milieu de nulle part. Et quelle vue !
— C’est la propriété de Christian Ferran, un ami. Il passe l’essentiel de son temps en Australie, à Singapour, en Chine pour ses affaires. Il vient rarement. Moi, je joue au gardien. Il attend de voir comment ça va tourner sur l’île. Si l’indépendance gagne, j’ai ordre de foutre le feu à la baraque avant de partir. »
Il dressa le couvert sur la grande table de la terrasse, déboucha la bouteille de Bordeaux que j’avais apportée.
Il nous servit de la charcuterie, de la salade, des chips.
« C’est avec ça que le patron de « Chez Eugène » vous a prévenu, fis-je en désignant d’un mouvement de tête le téléphone satellitaire.
— Oui. Sinon il n’y a pas de réseau. L’OPT ne va pas installer un relai pour trois ou quatre clampins. »
Il descendait une fois par semaine au village.
« Franck a l’essentiel dans son épicerie. Sinon, c’est Nouméa. Pour quelques rendez-vous chez les médecins – cardiologue et compagnie -, acheter des vêtements et des bouquins, dîner dans un restaurant, voir un film, rester bloquer dans un embouteillage. »
Je cherchai le village en direction de l’océan. Il était invisible.
Angus me dit qu’à la tombée de la nuit, on voyait les lumières de la minuscule agglomération clouée le long du bitume de l’unique route remontant la côte Ouest de l’île.
Je l’interrogeai sur la manche à air et le bulldozer.
« C’est à Faurel, mon plus proche voisin. Un petit patron à la retraite. Un bon mec. Il avait un ULM, mais après un décollage raté, sa femme lui a ordonné de le vendre. S’il refusait, elle partait. Alors il a vendu. Le bull avait servi à tracer la piste et à quelques terrassements. Puis il l’a laissé pourrir sur place. Les Européens en brousse ont souvent abandonné une partie de l’esprit occidental pour devenir aussi bordéliques que les indigènes. J’ai la même difficulté. Mais entretenir cette baraque m’aide à résister. »
Quand m’interrogerait-il sur le but de ma visite ? Les échanges que nous avions étaient factices. Comme l’essentiel de toutes les conversations quotidiennes. Sinon nous ne pourrions pas nous côtoyer sans nous haïr en profondeur. Que voyait-il dans son commensal ? Pas un représentant de commerce ni un témoin de Jéhovah. Peut-être un admirateur de son bouquin venu quémander une dédicace.
Je pensai aller récupérer son dossier et son livre dans ma voiture de location quand il me demanda ce que j’avais prévu pour ce soir.
« Rien.
– Je vous invite. Vous dormirez ici. Nous discuterons de ce qui vous a amené en faisant un meilleur repas que celui-ci. »
Il m’attribua la chambre la plus éloignée de la sienne. J’y portai mes bagages. Je les jetai sur un grand lit. La pièce possédait un placard, un coin salon, un climatiseur, une salle de bain avec toilettes, et les fenêtres, des moustiquaires.
Il m’emmena pour une promenade. Malgré la sécheresse, Angus roulait des cigarettes fines comme des brindilles. Il ne cessait de les allumer et de les rallumer.
« Vous écrivez toujours ?
– Je me souviens de la femme qui m’a expliqué ce que sont les nuages orographiques, dit-il en direction de ceux qui s’accrochaient à la montagne au-dessus de nous. Une météorologue. J’aurais bien couché avec elle, mais je ne l’intéressais pas. »
Il respirait bruyamment.
« Non, je n’écris plus. Je n’écrivais que lorsque ma bouilloire intérieure chauffait. Maintenant, j’essaie que cela n’arrive plus. Même pour un poème.
– Et Des rats et des labyrinthes ?
– Un coup de gueule. Ils ont fait semblant de prendre ça pour de la folie.
– Qui ?
– Les critiques. Vous avez lu les critiques ?
– Je ne me souviens pas. »
Je mentais.
« Ils ont parlé de paranoïa, typique d’un pseudo-intellectuel adepte de la post-vérité. Ils m’ont décrit comme un pauvre bougre qui se rêvait peintre et écrivain et qui, pour expliquer son manque de succès, son absence de célébrité, prétendait que le chaos qu’était sa vie était organisé par une société secrète qui contrôlait son destin. »

Nous avions une vue panoramique sur la plaine côtière. Dans l’air immobile, au loin le ciel et le Pacifique se fondaient en un bleu passif.
« Vous avez rencontré des membres de cette société secrète ?
– Sans doute, mais ils ne sont jamais présentés. J’ai soupçonné des tas de gens. »
Je laissai filer dans le tumulte de verts et de jaunes de la végétation.
« Vous avez peut-être tout imaginé.
– Ou pas. J’ai peut-être révélé une réalité. Une de ces réalités que les personnes qui sont dans le secret tairont à jamais. Sincèrement, je m’en fous. Je suis toujours assez fier de mon bouquin. Que les autres existent ou non, ils m’ont quand même permis d’écrire ce livre.
– Vous jouez à la victime remerciant son bourreau pour lui avoir soufflé une œuvre qui sans ses tortures n’aurait pas vu le jour.
– Qui sait ? Sans les camps, Primo Levi n’aurait pas écrit Si c’est un homme et Soljenitsyne, L’archipel du goulag.
– Douteuses comparaisons.
– Et après ? »

Brusquement, sans avertissement, je me sentis emprisonné entre des murs de coton. Le paysage se liquéfia autour de moi, le sol commença à glisser sous mes pieds. Seul perçait le grain de la voix d’Antoine Angus et l’ombre de ses gestes dépecés par la clarté de l’après-midi. J’allais m’évanouir. Je m’appuyai contre un tronc.
Angus remarqua mon malaise.
« Ça ne va pas ?
– Un gros coup de fatigue.
– Le coup de bambou du décalage horaire, nous allons redescendre. Vous vous reposerez un moment dans votre chambre. »
À une centaine de mètres de la maison, nous arrivâmes à une mare.
« Vous vous sentez mieux ?
– Ça va. »

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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