Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 19)

Publié le 24 août 2019 - par - 323 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Nous ruisselions de sueur. Je sortis mon mouchoir pour m’éponger le visage. Angus s’installa sur un rocher, se déchaussa et trempa ses pieds dans l’eau.
« J’aime vivre sur cette propriété. Durant des journées entières, je ne m’entretiens qu’avec moi-même. Un dialogue vide. Et parfait… L’abêtissement général est en progrès constant, il se propage à une vitesse exponentielle. J’essaie d’y échapper.
— Comment ?
— Des balades, un peu de travail d’entretien de la maison et de ses 200 hectares et la lecture. Vous lisez ?
— Pas vraiment.
— Attention, je me méfie des gens qui ne lisent pas.
— Dorénavant, je vais avoir plus de temps. Je suis à la retraite depuis quelques semaines.
— La retraite… Le moment est donc venu de vous débarrasser de la plus sale partie de ce que vous étiez : duplicité, manipulation, imposture, soumission. »
Il battit des pieds avec une joie et une vigueur enfantines.
« Voici le temps de saisir que vous avez toujours été un perpétuel mourant. Comme nous tous.
— Soyez franc. Vous vous ennuyez dans ce trou.
— Pas du tout. La lecture et l’attente me suffisent.
— L’attente ?
— De l’heure suivante. Du jour suivant. De la fin. De vous depuis le coup de téléphone de Franck. De voir à quoi vous ressembliez. »
À quoi ressemblais-je ?
Il se roula une nouvelle cigarette.
Il ramassa ses chaussures et, pieds nus, prit un sentier qui nous ramena à la maison. Nous nous arrêtâmes à un cabanon en tôle. Il abritait un groupe électrogène. Antoine Angus remit ses godasses.
Il ouvrit le cabanon, souleva un jerrican d’essence et versa plusieurs litres de carburant dans le réservoir du générateur. Il en laissa couler sur l’appareil. Le carburant rampa jusqu’à ses pieds. Une odeur suffocante avait envahi le minuscule espace. J’espérais qu’il ne viendrait pas à l’idée d’Angus de jeter son mégot. Je me voyais mal courir en torche vivante jusqu’à la mare où nous nous étions arrêtés.
Avec un chiffon, il épongea l’essence, et sans hésitation tourna la clé de contact. Le groupe hoqueta et démarra. Les tôles commencèrent à vibrer autour de nous, le tintamarre du moteur nous enserra.

En arrivant sur la terrasse de la maison, Angus me dit qu’il allait prendre une douche et il disparut dans sa chambre.
Je rentrai dans la mienne.
Je lançai le climatiseur, défis mon sac et passai dans la salle de bain. Douche à l’eau froide. Encore humide, je m’étendis sur le lit et presque instantanément m’endormis.

Antoine Angus me jeta hors de mon sommeil en tapotant sur la porte.
Les ténèbres s’étaient installées dans la chambre. Un voyant bleu sur le climatiseur perçait l’obscurité.
« Oui ?
— Je vous réveille parce que je ne veux pas manger seul, dit Angus à travers la porte d’une voix plus lente que tout à l’heure. Et parce que si vous ne vous levez pas maintenant, vous ne dormirez rien de la nuit.
— J’arrive. »

La lumière abrasive du jour avait laissé place à une nuit molle qui étouffait le staccato puissant du groupe électrogène.
Deux lampes à gaz était allumées sur la grande table. Des insectes tournoyaient autour. Dans la cheminée craquetait un feu de bois. Angus avait rassemblé des braises dans un coin sous une grille. En buvant un verre de vin rouge, avec une longue fourchette à barbecue, il piquait des tranches épaisses de viande marinant dans un mélange d’huile et d’herbes et les posait sur la grille.
« Steaks de cerf, dit-il.
— Vous chassez ?
— Pas moi. Faurel. Il m’apporte plus de bidoche que je ne peux en manger. Je vais quelquefois avec lui. Nous partons avant l’aube pour être en poste au lever du soleil. Je regarde les animaux à la jumelle. Ils sont confiants. Ils remontent dans la montagne pour la journée. Et la détonation déchire l’espace. La bête s’affaisse. Une façon d’illustrer qu’il y a trois sortes d’êtres : les prédateurs, les proies et les morts. Et que l’on passe facilement d’un rôle à l’autre. »
Dans quelle catégorie se plaçait-il ? Dans laquelle me positionnait-il ?
Les steaks grillaient en chuintant sur les braises.
Angus revint vers la table et leva la bouteille de vin :
« Un verre ? À moins que vous ne préfériez un whisky ?
— Merci, du rouge, c’est parfait. »
Il remplit mon verre et me le tendit.
Une chaleur à rendre jalouse une coulée de lave provenait de l’âtre. Angus retourna deux ou trois fois la viande avant de l’apporter. Il y avait également du riz blanc en accompagnement et une tarte à la banane.
La conversation erra sur mon voyage. Sur l’hôtel à Nouméa. Lui s’énerva sur les hommes politiques et les journalistes, incultes, menteurs, manipulateurs, suppôts de banquiers mondiaux qui militent pour une souveraineté supranationale.
« Ces salopards croient que sommes tous des imbéciles, des couillons qui acceptent de bosser pour rien ou presque. Une humanité méprisable qui mérite le sort qu’ils lui font subir. Ils nous trompent, nous ridiculisent, nous pètent au visage en nous disant que ça sent la rose. Comment ne pas penser qu’ils nous prennent pour des cons quand ils nous vantent la mondialisation heureuse, quand ils encensent le multiculturalisme, quand ils nous menacent parce que nous pensons si différemment d’eux. Et je ne suis pas un con. »
Les verres de vin défilaient. Je percevais Antoine Angus à la limite de la perte de contrôle. Même si je ne suivais pas son rythme, je commençai à ressentir un picotement d’aiguilles émoussées sur mon visage gourd.
Une part de tarte. Angus mangea la sienne avec les doigts et picora ensuite des miettes et des morceaux de bananes dans le plat.
Il se leva lentement, ramassa les couverts, donna un coup d’éponge sur la table et dit d’une voix cahotante en se rasseyant :
« Pourquoi vous êtes là ? »
Je me levai à mon tour.
« Je ne fuis pas, je vais chercher un dossier dans ma chambre. »
Je revins avec le rapport « Antoine Angus » et son livre.
Angus était dans la cuisine. Il apporta un plateau avec deux tasses de café et une tablette de chocolat.
« J’aurai au moins rencontré un de mes lecteurs », dit-il en voyant Des rats et des labyrinthes.
Il commença à dévorer le chocolat après m’en avoir offert un carreau que j’avais refusé.
« Alors ? »
La situation était loin d’avoir la limpidité qu’elle avait le jour où j’avais décidé de me rendre en Nouvelle-Calédonie pour y rencontrer ma « légende ». Je tapotai le dossier et ouvris Des rats et des labyrinthes à une page que j’avais cornée.
« Je vous cite : « J’ai longtemps cru que notre douleur de vivre était sans mesure, que personne, absolument personne, ni dieu ni diable, ne pouvait en saisir l’intensité. Qu’elle était totalement individuelle et intime. Mais maintenant, je suis certain de m’être trompé. Quelque part dans un immeuble ultramoderne ou dans une caserne oubliée ou dans un troisième sous-sol d’une tour de La Défense, un organisme d’État intensifie ma douleur et décortique ensuite mes réactions, les simplifie en schémas, m’étudie comme on étudie un rat dans un labyrinthe et publie le résultat de l’analyse sur des feuillets confidentiels. » Comment avez-vous deviné notre existence ? Vous semblez avoir tout parfaitement saisi. »
Il haussa les épaules.
« Je n’en sais foutrement rien. La preuve, regardez l’épigraphe que j’ai tirée d’Opération Shylock de Roth.
— « Ils m’avaient manipulé comme ils voulaient, comme un rat dans un labyrinthe, sans me le dire ni me demander mon avis et, d’après ce que je pouvais comprendre, sans aucune idée précise de ce que cela pouvait leur rapporter, si toutefois il en sortait quelque chose », je lus à haute voix.
— Pas son meilleur bouquin. Quand je suis tombé sur cette phrase, j’ai hésité, elle était trop simple pour illustrer mon propos. Ce soir, elle sonne différemment. Elle a quitté le domaine de la fiction pour percuter le réel. J’étais vraiment un de vos rats de laboratoire ? »

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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