Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 20)

Publié le 25 août 2019 - par - 5 commentaires - 356 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Je lui expliquai péniblement le rôle de l’Ifec, les raisons de nos études de comportements, démontai nos stratégies.
« Je n’ai donc rien inventé dans mon bouquin. Vous êtes au service des politicards qui veulent savoir comment les plus fragiles d’entre nous vont prendre le fait qu’on leur supprime les allocations, qu’on les remplace par des migrants, qu’on les accuse de racisme dès qu’ils protestent contre les agressions dont ils sont victimes. J’ai vu qu’en France, de nouveaux retraités ont attendu leur pension durant des mois. Ils crevaient la bouche ouverte. Et pas de manifestation. Les caisses de retraites ont évoqué le manque de personnel. Je pense que c’était un de vos coups. Et maintenant les politicards savent qu’ils peuvent cogner sans problème sur cette catégorie. Et moi dans tout ça, j’étais votre cahier d’exercices… »
Il avait dévoré la tablette de chocolat. Nos tasses de café étaient vides. Il se servit un verre de vin.
« Cela fait des années et des années que nos vies se croisent. Quand je dis « nos vies », j’exagère. Cela fait des années que vous vous occupez de moi sans que j’en sache rien. C’est un lien à sens unique entre vous et moi. Quand j’ai écrit Des rats et des labyrinthes, j’avais l’impression de me moquer de moi-même. Une manière de conjurer la poisse. Une sorte d’auto-désenvoûtement. Donc, vous voyez, je n’ai jamais vraiment cru en votre existence. »
Il rit. Un rire détaché du réel. Des images, des instants du passé remontaient à la surface. Féroces comme des coups de poignard.
Derrière ce gros bonhomme à la tête brinquebalante, je reconnus le jeune Antoine.
« Il y a longtemps que j’ai appris que toute existence est un processus de désenchantement, une perte plus ou moins lente de l’émerveillement devant le spectacle du monde.
— Je sais, j’ai lu quelques-uns de vos poèmes.
— Comme ? »
J’ouvris le dossier.
« “Débarquement / vie égarée / vit égaré / corps éperdus, cœur répandu / guerre de nos failles / vertige des lignes brisées / giclure infaillible de la peur / perte de mémoire / la fumée d’une cigarette est celle d’un volcan en phase terminale.
Je ne voyagerai plus qu’assis à la place du mort
.”
— Ah !… La question demeure : pourquoi êtes-vous-là ?
— Pour que vous puissiez mettre un visage sur ceux qui ont tiré les ficelles. Pour vous dire que nous existons. »
Le jeune Antoine avait disparu. Je n’avais plus en face de moi que le vieil homme avec ses stigmates, son corps épais, ses cheveux blancs, ses traits usés. Tous ces marqueurs du temps qui nous échappent. Jusque-là, il semblait être parvenu, comme tant d’hommes, à ignorer ce que lui soufflaient ses articulations, son dos, sa vue, ses boyaux, sa queue. Ignorer celui qui se reflétait dans les miroirs, sa dégradation physique, pour ne conserver que l’image qu’il se faisait de lui-même. Ce poète et ce peintre parti à la conquête de l’avenir.
« Je vous empêche de profiter de votre retraite, c’est ça ? Vous aimeriez mon absolution. N’y comptez pas. Que vais-je faire de vous ? »
Il pointait vers moi un revolver qu’il avait caché dans une poche de son pantalon de treillis.
Je ne bronchai pas. Je n’avais pas peur. Je me moquais de ce qui arriverait dans les secondes à venir, j’étais ailleurs, devant une porte ouverte sur un autre monde, un univers aussi attirant qu’un paradis religieux.
« Allez-y. »
Il ricana et posa l’arme sur la table.
« C’est presque un jouet. Un gomme-cogne. Il ne tire qu’une balle en caoutchouc. Si j’avais tiré, je vous aurais un peu esquinté la tête, pas davantage. Peut-être éborgné comme le fond les miliciens du régime français avec leur LBD 40. »
Je quittai la table.
« Je vais faire un tour.
— Prenez la lampe dans la cuisine. »
Je trouvai une torche électrique à la coque de plastique rouge sur le plan de travail, près d’une cafetière.
Je passai par l’arrière de la maison pour éviter Angus et descendis jusqu’à la prairie.
Le groupe électrogène toussota et se tut. J’éteignis ma torche. C’était une nuit sans lune.

Et un essaim brasillant de millions d’étoiles me bondit dans le crâne.
Alcool et ciel de l’hémisphère sud : un mélange intéressant.
Je me tournai en direction de la terrasse. Seules les deux lampes à gaz éclairaient la scène de leur lumière blanche sans solennité. Antoine Angus n’avait pas bougé.
La nuit se fit plus dense.
Là-haut, Antoine Angus avait éteint les lampes à gaz. J’écoutai les ténèbres, aucun cri de rage, aucun sanglot ne glissait sur eux.

Je revins sur ses pas en m’arrêtant de temps à autre pour plonger le faisceau lumineux de la lampe dans les flancs de la montagne, espérant y surprendre des cerfs descendant vers les points d’eau.

Chapitre douze

Au milieu de la nuit, j’avais eu froid et coupé la climatisation.
La bouche pâteuse, j’avais bu au robinet du lavabo de ma chambre en espérant qu’elle était potable.
À six heures du matin, j’étais habillé.
Le soleil était encore derrière les crêtes. Il faisait frais sur la terrasse, quelques braises rougeoyaient dans la cheminée au milieu des cendres. Dans la montagne, un notou lançait son chant sourd. Quelques perruches lui répondirent.
Sur la table, le dossier « Antoine Angus » avait disparu. Le livre était toujours là. Sur la page de garde, Angus avait noté d’une écriture à peine lisible : « Et si vous n’étiez qu’un rat de plus dans un de leurs labyrinthes. »
Le soleil passa par-dessus la montagne et déposa une lumière douce sur la plaine côtière. Le blanc de céruse des troncs des niaoulis se détachait sur la savane à mes pieds.
Il avait préparé le petit-déjeuner, mais ne parut pas. Je bus un café, tartinai de beurre et de confiture deux tranches de pain, ramassai le bouquin d’Angus, vidai ma chambre et partis.

Je fis facilement le chemin du retour, veillai à bien refermer le portail derrière moi. Parvenu à la route bitumée, je renonçai à poursuivre vers le nord. Penser que j’aurais à repasser devant la piste conduisant chez Angus en revenant sur Nouméa, m’énervait par avance. Angus resterait un clou planté dans mes pensées.

Je me réinstallai à l’hôtel sur l’Anse Vata.
À la télé, un musulman venait d’égorger deux personnes sur un trottoir parisien, un autre avait tenté de massacrer des passagers à Orly, un troisième avait abattu un policier en uniforme sur les Champs-Élysées (chaque fois le ministère de l’Intérieur diagnostiquait des malades mentaux).
Au soleil couchant, les terrasses des bars et des restaurants le long des plages de l’Anse Vata et de la Baie des Citrons se remplirent. Des indigènes circulant dans des bagnoles dégorgeant du kanéka, une musique médiocre qui se prétendait le reggae du Pacifique, poussaient des hurlements. Les touristes et les Calédoniens les ignoraient.
Je m’installai sur une des terrasses pour boire une bière Number One. À la table d’à côté, un type gras à la moustache épaisse et broussailleuse, les cheveux gominés, en jean et avec une veste en cuir sans manche sur une chemise hawaïenne était en compagnie d’une fille d’une vingtaine d’années, très belle. La comédie se jouait entre les yeux glacés du type qui se disait journaliste et ceux indécis de la gamine.
Je dînai au même endroit. En retournant à l’hôtel, je me demandai pourquoi tant de gens restaient dans leurs véhicules stationnés face à la plage pour lire un journal ou leur tablette au lieu de s’asseoir sur un banc ou de s’allonger sur le sable. Les derniers windsurfers rentraient.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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Notifiez de
kounnar

« Le groupe électrogène toussota et se tut. »
« Au milieu de la nuit, j’avais eu froid et coupé la climatisation. »

il y a comme cela, ici et là un certain nombre d’incohérences…

Marcus Graven

Exact. Si vous pouvez m’en signaler d’autres.

kounnar

Ce n’est pas une critique , c’est simplement que vivant « hors réseau EDF » (panneaux solaires qui soit dit en passant fonctionnent bien mieux que les éoliennes que nous avons aussi et plus rarement groupe électrogène) cela m’a sauté aux yeux. Avec un parc de batteries , un convertisseur vous pourriez continuer à faire fonctionner un certain nombre de chose, un frigo, votre ordi des petits consommateurs mais pas une clim pour une maison, (à moins d’avoir un parc de batterie monstrueux, un groupe taille adulte et une flopée de chargeur xxl)
Étant totalement nul en orthographe, je ne me permettrais aucun commentaire mais j’ai noté aussi qu’il manquait ici ou là un mot. Un NOUS qui manquait à une phrase mais je ne me rappel plus dans quel numéro..

kounnar

J’ai lu bien pire comme incohérence sous la plume d’auteurs « à succès »
un exemple lu :
un fils de millionnaire se déplace en hélicoptère déçus que son père ne soit pas venu le chercher, puis en plein vol son père apparaît à la la porte suspendu depuis un autre hélicoptère et monte à bord…L’auteur a juste oublié un détail de taille : le rotor !!! A mon avis après un tel « exploit » son père se nommerait « sushi » !! :-)

Elliot

Bonjour…Avez vous le projet d’éditer ce livre ?
Bonne journée.