Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 22)

Publié le 27 août 2019 - par - 278 vues
Share

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven : Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

À la gare centrale, j’enfilai un interminable couloir pour atteindre les guichets et les trains. Je progressai difficilement contre le flot de ceux qui débarquaient de leur banlieue pour bosser dans le centre-ville.

Backfield était une des villes de banlieue les plus éloignées de la capitale économique australienne.
Le wagon était vide.
Fred était-il monté dans ce train pour se rendre à l’aérodrome ?

Il était venu à Backfield pour un stage de pilotage de gyrocoptère. Backfield combinait l’avantage d’être en Australie, – un pays que Fred souhaitait visiter –, et celui d’avoir une météo propice (temps sec, peu de vent) à l’apprentissage du maniement délicat de cet appareil.
Le dernier jour du stage, le gyrocoptère s’était retourné et était tombé à la verticale. Fred et son instructeur y avaient laissé leur peau.

En sortant de la gare de Backfield (petite ville de maisons individuelles, de boutiques et de parkings, de rues sans prétention), je m’engouffrai dans un taxi qui me déposa à l’aéroport devant un hangar de tôle blanche. Des hélicoptères étaient rangés de chaque côté de portes coulissantes closes au-dessus desquelles des lettres rouges clamaient : Backfield Helicopter. Une flèche indiquait « Réception ». Je fis le tour du bâtiment et entrai dans un bureau où une femme d’une trentaine d’années, blonde, yeux d’un vert métallique, un peu grasse, tapait sur le clavier d’un ordinateur portable, des écouteurs sur les oreilles. Elle les enleva et afficha un sourire commercial.
Je lui expliquai pourquoi j’étais là. Elle donna un coup de téléphone, m’indiqua un salon pour attendre l’arrivée de Gerry et me proposa un café.
Je le bus en la regardant pianoter sur son clavier. De temps en temps, elle levait les yeux vers moi et esquissait ce que j’interprétais comme une grimace de condoléances.
Un homme en combinaison de pilotage entra et me serra la main : « Gerry Mc Louglin ». Une chevelure argentée et bouclée, un visage carré et buriné d’aviateur de série télévisée.
Je jetai mon gobelet vide dans une des trois poubelles du tri sélectif et réitérai les explications données à la secrétaire dix minutes plus tôt.
Il avait toujours l’accident bien en tête. Peter Larkin, l’instructeur de Fred, mort avec lui, était un ami. Un ancien pilote de l’armée australienne comme lui.
De la fenêtre du salon, Mc Louglin désigna une ligne bleutée et ondulée sur l’horizon.
« Ils ont volé en direction des collines que vous voyez là-bas, dans la brume de chaleur. C’était une matinée comme celle-ci, ciel sans nuage, pas de vent. L’enquête a conclu à une défaillance mécanique. »
Sur une carte, il me désigna l’endroit du crash. « Eugowindra Hill. »
Je le remerciai et m’enquis de savoir où louer une voiture pour me rendre à Eugowindra Hill. Il me proposa un vol en hélicoptère. J’acceptai.

Quelques minutes après, nous survolions en Robinson R44 Raven, un petit hélicoptère plus sérieux qu’un gyrocoptère, des champs cultivés, une rivière bordée d’arbres, une zone agricole de pays civilisé.
Gerry Mc Louglin commentait en me livrant des noms de villages, de cours d’eau, puis les collines se présentèrent, certaines aux flancs escarpés, d’autres douces, une vallée.
Fred avait parcouru le même trajet me dit Gerry Mc Louglin.
« Là ! » fit-il.
Il maintint l’appareil en stationnaire à une dizaine de mètres d’une plateforme couverte d’herbe et de buissons.
« C’est ici que leur appareil s’est écrasé. En contrebas. Entre les rochers. Je me pose. »
Pour sortir du Raven et m’aventurer sur la plate-forme herbeuse, je patientai jusqu’à ce que le claquement des pales cesse.
Nous descendîmes vers de gros rochers au milieu d’arbustes épineux.
« L’appareil s’est désintégré en touchant le sol, dit Mc Louglin. Il y avait des débris partout. Peut-être en reste-t-il encore. »
Il m’accompagna près d’un des rochers.
« Le corps de votre ami était là. »
Pas de fantôme errant autour de nous. Pas de relent de la pure terreur de Fred voyant la mort arriver sans possibilité de la repousser. Il n’y avait pas la moindre ombre de lui ni de son instructeur. Seulement un paysage sans charme particulier.
« On ne voit plus rien mais il y a eu un début d’incendie dans les broussailles. Il n’a pas touché les corps. J’étais un des premiers ici. »
Contrairement à Janine Le Méné, Clélia Chardin et Antoine Angus, je n’avais pas un dossier sur Frédéric Briais à abandonner dans le bush australien.

J’invitai Gerry à déjeuner.
Devant des sodas et des hamburgers, nous parlâmes de la politique migratoire australienne. Les bateaux de migrants essentiellement musulmans étaient repoussés au large et convoyés vers une île de Papouasie ou vers Nauru, un micro-État insulaire.
« Nous ne voulons pas que notre pays ressemble à vos pays européens. Ce qui ne nous empêche pas d’avoir déjà de gros problèmes avec les musulmans installés chez nous. Les Pakis, les Sri-Lankais, quelques Irakiens et Syriens emmerdent tout le monde. Heureusement que nous n’appartenons à aucun système comme votre sinistre Cour européenne des droits de l’homme, sinon nous aurions obligation de prendre avec nous ces gens-là. Et je n’en ai rien à foutre que Human Rights Watch hurle sur les médias que notre politique est cruelle et inhumaine. »
Et Mc Louglin éclata d’un rire brillant, publicitaire.

Il me ramena à la gare. Il y avait un train pour Sydney toutes les vingt minutes.
Je me rendis à Circular Quay par le métro. Un métro comme en rêverait tout Parisien, calme, nickel, sans les aspérités bruyantes et agressives de la RATP et surtout sans les affiches mettant systématiquement en accusation les Blancs dans ce que le politiquement correct appelle pudiquement des « incivilités ».
À Circular Quay, je m’offris une brève croisière sur un ferry qui naviguait en boucle dans la baie de Sydney. À chaque station, les passagers montant et descendant se croisaient sans animosité. Le rivage avec ses baraques énormes, ses domestiques qui travaillaient dans les jardins avait la plénitude béate d’un dépliant touristique.

Le gouvernement australien s’était-il doté d’un organisme comme l’Ifec ? Certainement. Quel État n’avait pas son organisme d’études comportementales ?
Je me baladai ensuite jusqu’à l’Opéra dont je voulais admirer la célèbre architecture. Le soleil s’esquivait. Je m’installai sur une marche et regardai les touristes qui se selfiaient avec en toile de fond les toits en voiles blanches de l’Opéra et Harbour Bridge.

En début de soirée, je m’attablai à la terrasse d’une pizzéria des Rocks. Je me rendis compte trop tard que le restaurant était un lieu de rendez-vous pour les homos du quartier. Les types arrivaient en se tenant par la main, roucoulant comme des jeunes mariés entre deux séances de baise. Le maniérisme du monde gay, son côté cuir allié à des minauderies d’adolescents m’agaçait depuis toujours. Je détestais cette affirmation outrée d’une sexualité différente.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.