Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 3)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven: Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

La voiture neuve que j’avais commandée quinze jours plus tôt m’attendait chez le concessionnaire.
Avec un accent du Sud, un type engoncé dans une combinaison grise de mécanicien à laquelle il manquait au moins deux tailles pour être adaptée à sa corpulence de troisième ligne, m’expliqua le fonctionnement du système Bluetooth, du GPS, de la programmation de la radio.
Il ouvrit le capot moteur pour que j’admire la mécanique et quand il le referma, une jeune femme rousse avec une expression mi-ironique mi-servile, les hanches serrées dans une jupe courte, souliers à talons aiguilles, se tenait près de lui.
« Nous vous offrons ce bagage », me dit-elle en présentant un grand sac rouge à roulettes.
Le hayon du véhicule était ouvert, elle glissa le sac de voyage dans le coffre.
Elle me souhaita une bonne journée et disparut dans un bureau.
Cette fille était un exemplaire de la jeunesse occidentale pour qui l’écoulement du temps dans les corps était répugnant sauf si le corps était celui d’un sexagénaire plein aux as. Ce que visiblement je n’étais pas pour elle.

J’avais rejoint Saint-Jost l’après-midi même. La voix numérique du GPS écorchait les noms des rues, des villages, des villes avec une obstination perverse.

Il n’y avait plus d’agence immobilière à Saint-Jost. La dernière avait fermé ses portes plus d’un an auparavant, sa devanture morte rejoignant la collection jostienne des vitrines aveugles du village. Les Anglais avaient fini eux aussi par déserter la contrée. Le Brexit n’y était pour rien, contrairement à l’appauvrissement de la région. Cette France rurale qui retournait aux orties et aux ronces.
J’avais mis une annonce sur le Bon Coin pour vendre cette demeure dans laquelle je venais si peu que je m’y sentais un visiteur sournois, presque malveillant.

Chapitre quatre

L’entrée de l’autoroute était située à huit kilomètres de Saint-Jost. Je roulais tranquillement dans la plaine de Limagne, effleurai Clermont-Ferrand et les volcans d’Auvergne, traversai le Bourbonnais.
Plein de gasoil dans une station-service près de Bourges. J’errai un moment dans la boutique, mangeai un sandwich mollasson et bus un café acceptable. Quelques romans de gare, quelques CD pour camping-caristes octogénaires.
Sur un écran, le reportage d’une chaîne d’informations en continu défilait. Des images de voitures brûlant dans la nuit barbare d’une banlieue, des tirs de lacrymogènes répondant à des jets de cocktails Molotov, des coups de feu, des policiers qui reculaient, une de leurs voitures flambait. En fond sonore, des « Allahu akbar ». Une scène de guerre d’Irak ou de Syrie à quelques kilomètres de Paris. Une jeune journaliste en studio débitait un commentaire sur les violences policières.

Après Vierzon, je quittai l’autoroute et cherchai le cimetière de Lanthenay.
La tombe de Fred était fleurie. Je me souvins que la sœur de celui-ci n’habitait pas loin. Je ne l’avais vue qu’une fois, le jour de l’enterrement. Je ne me rappelais pas son visage, seulement une silhouette accompagnée d’une gamine.
Avec la mort, on rate tant de choses. Heureusement ou pas. Fred n’avait pas vu sa nièce grandir, ni les bouleversements politiques et économiques du pays, la fin de guerres, le commencement d’autres. Jamais possédé un téléphone portable et jamais utilisé Skype pour bavarder avec des amis habitant à l’autre bout du monde. Depuis son éternelle nuit silencieuse, en avait-il quelque chose à foutre ?

Je passai la nuit dans un hôtel de la banlieue d’Orléans. Un établissement pour représentants de commerce et retraités en vadrouille. Je ne repérai qu’un couple adultère (deux bagnoles sur le parking, des regards et des sourires très sexes pour un proche corps-à-corps possiblement athlétique). Je n’avais jamais pratiqué ce sport et ce passe-temps. Depuis mon engagement à l’Ifec, je m’étais satisfait sans problème d’amours tarifées. Les approches sirupeuses pour une copulation médiocre, les paroles galantes pour toucher une autre peau, les intentions feintes, la simulation de l’intérêt pour l’autre, le déchiffrement mensonger de soi, ne m’intéressaient pas. Je détestais ces singeries pour un radada puéril.
Les prostitués de luxe posaient rarement des problèmes. Et les souvenirs qu’elles vous permettaient d’inscrire dans votre mémoire étaient presque toujours lumineux. Leur beauté de statue, leurs gestes aimables, leur style à la fois dévergondé et bourgeois me satisfaisaient pleinement.

J’étais en première année de l’Institut d’études politiques de la rue Raulin à Lyon.
Je quittais la salle avec ses tables rangées en fer à cheval quand l’assistant qui assurait le cours sur Tocqueville, m’arrêta :
« Monsieur Faulques, auriez-vous une ou deux minutes ? »
La trentaine, cheveux courts, le crâne déjà passablement dégarni, il avait des yeux gris, étroits, dans un visage figé. Sa voix était plus solide que son apparence physique.
« Vous écrivez des choses intéressantes », dit-il en tentant un sourire qui délabra ses traits.
Je crus qu’il parlait de mon dernier devoir sur De la démocratie en Amérique. Je m’étais martyrisé la cervelle pour rédiger quelques pages qui m’avaient paru à leur relecture aussi attrayantes qu’un mode d’emploi de fer à repasser.
« Quelqu’un souhaiterait vous rencontrer pour parler de cela ! » et, avec un geste rond de prestidigitateur, il sortit un manuscrit de sa serviette en cuir noir. Je reconnus tout de suite la lourde liasse ficelée dans une chemise en carton orange : 0° Équateur, un roman que j’avais écrit en deux mois, l’année précédente, lors de vacances d’été à Saint-Jost.
Je l’avais tapé sur une vieille machine à écrire achetée à une vente aux enchères de matériel réformé de l’armée. J’avais tiré seulement deux exemplaires de cette histoire. Un que j’avais gardé pour moi, l’autre que j’envoyais aux maisons d’éditions. Il me revenait avec la lettre habituelle de refus, d’autres fois sans un mot. Après plusieurs dizaines d’envois, il ne réapparut pas dans ma boîte aux lettres.
Je m’étais débarrassé du second exemplaire, déchirant chaque feuille comme j’aurais brisé les planches d’une passerelle suspendue au-dessus d’un fleuve après mon passage.

L’improbable apparition de mon roman entre les mains nettes de l’assistant me laissa sans voix. Un trou d’air. Puis le sentiment d’être extrêmement superficiel tant il m’était impossible de comprendre les ressorts de cette histoire.
« Je vous le rends, dit-il en me tendant le manuscrit, ou… voulez-vous en discuter avec quelqu’un qui peut vous aider, ajouta-t-il en ramenant 0° Équateur contre sa serviette.
— Pour l’éditer ? balbutia quelqu’un qui devait vivre en moi depuis des années, depuis que j’avais commencé à écrire phrases et idées et résumé de nouvelles dans des carnets.
— Je ne peux rien promettre, mais vous ne risquez pas grand-chose en allant voir mon ami Stephen Rhuys. »

J’avais pris un train pour Paris avant l’aube. C’était encore ces wagons avec des compartiments équipés de banquettes, décorés de photos de paysage et de monuments historiques. Une France des années 60, ennuyeuse et sereine.
J’étais arrivé en fin de matinée dans cette ville que je ne connaissais pas.
Il bruinait. Les parapluies ouverts au-dessus des têtes, le ciel gris qui se reflétait sur le bitume humide – ou le contraire – rendaient l’impression d’un instant en noir et blanc.
Un taxi m’avait déposé rue de Rennes, devant un impassible immeuble haussmannien. À droite de l’entrée, une plaque de cuivre indiquait : Institut français d’études comportementales.
En pénétrant sous le porche, je ne me doutais pas que je ressortirais de ce bâtiment sensiblement différent de ce que j’étais.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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