Feuilleton de l’été RL : Le Retraité (épisode 4)

Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven: Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Des mois après cette première visite, je gardais la sensation d’avoir erré longtemps dans un dédale de corridors où des statues aussi égarées que moi me fixaient d’un air perplexe, d’avoir franchi des enfilades de halls et de couloirs sans que personne, comme dans un cauchemar d’enfance, ne vienne me secourir. À travers les vitres de hautes fenêtres, je jetais parfois un coup d’œil à l’extérieur. Des murailles muettes, des ruelles où virevoltaient des papiers gras, un océan figé et tourmenté de toits en zinc et de cheminées. Au loin, le clocher d’une église et la toute nouvelle tour Montparnasse.
Les portes en bois massif vernis devant lesquelles je passais demeuraient closes et les noms des personnages qu’elles cachaient n’étaient jamais celui que je cherchais. Des volées d’escaliers et des ascenseurs emmenaient des femmes en tailleur, dossiers sous le bras, des hommes en complet-veston, mallettes de cuir à la main, dans des diverticules administratifs, des bureaux remplis de paperasses. Des rafales de machines à écrire piquetaient l’espace.
Je finis par demander mon chemin à une femme d’une cinquantaine d’années. Elle m’emmena sans prononcer un mot devant une porte ornée d’une fine plaque dorée : « S. Rhuys ».
Je frappai. Rien. Frappai à nouveau. Entrai.
Rhuys était debout. Il vint à ma rencontre.
« Je vous attendais. »
Difficile de lui donner un âge. Avec ses cheveux teints en noir coiffés en arrière, son visage dont les traits, ourlés de graisse, semblaient polis comme ceux d’un buste de sculpteur sans talent, son mètre soixante dans un costume anglais avachi, son col de chemise à la propreté douteuse, l’odeur de tabac bon marché de son haleine, il dérivait entre la quarantaine et la soixantaine. J’ai toujours été incapable de situer quelqu’un sur l’échelle des années.
Il repoussa du bout des doigts ses lunettes cerclées de fer vers le sommet de son nez et de ses sourcils broussailleux avant de me serrer la main. Ses yeux d’un vert indécis me fixaient sans chaleur particulière.
Il regagna son bureau et m’invita à m’asseoir.
« Monsieur Faulques, j’ai lu avec la plus grande attention et un certain plaisir votre roman. Mais pourquoi ce titre ? »
J’aurais pu prétendre que je l’avais choisi en pensant à Henry Miller que je lisais à l’époque, Miller et ses tropiques, ou expliquer que, dans une vie, il faut avoir la force de franchir l’équateur, avoir le courage de changer d’hémisphère pour conquérir une nouvelle existence. Quant au 0°, j’avais conscience du pléonasme, mais j’aimais bien ce zéro qui aplatissait tout.
Finalement je bafouillai que c’était un titre donné sans trop réfléchir.
Je suivis un instant, sur le plâtre blanc du plafond, quelques corps flottants se baladant dans mon humeur vitrée. « Des mouches volantes », disait l’ophtalmo. Je les pensais plutôt comme de minuscules planètes transparentes surgissant d’une autre dimension et y retournant sans avoir davantage perturbé notre univers que nous-mêmes durant notre bref passage.
Rhuys me parla d’un des personnages de mon roman. Une infirmière.
« Elle est la seule qui a compris les enjeux de la présence de votre héros dans cet hôpital. Elle est la seule qui tente de modifier le comportement de ce type, non pour qu’il réintègre la société en toutou servile, mais pour saisir de quelle manière il agit et réagit, pour le décortiquer comme une crevette. Dans son esprit, cette analyse lui servira pour affronter les prochains réfractaires. »
Nouveau temps mort. Rhuys me scrutait. Je m’obligeai à l’immobilité. Il reprit :
« Il est maintenant temps de vous prévenir. Votre roman ne sera pas édité. Ce n’est pas notre travail. »
Je m’en doutais un peu.
« À ce stade de notre entretien, vous pouvez sortir de mon bureau, retourner à la gare et prendre le prochain train pour rentrer chez vous et continuer une existence qui, je le pressens, n’aura jamais rien d’extraordinaire ou… vous pouvez rester en ma compagnie et vivre une toute autre vie. Si vous choisissez de demeurer ici, sachez que je considérerai cela comme votre engagement à l’Ifec. Il n’y a pas de retour en arrière. »
Il y avait bien sûr une menace à peine voilée dans les paroles de Stephen Rhuys. Mais je ne me levai pas.
« Très bien. Toutes les personnes qui vous avez croisées dans ce bâtiment travaillent pour l’Institut. Certaines n’ont pas la moindre idée du but poursuivi par l’Ifec. Ce ne sera pas votre cas. »
Il sortit, d’un des tiroirs de son bureau, un dossier sur lequel je lus mon nom et « confidentiel ». Rhuys l’ouvrit et dit, les yeux rivés sur une feuille dactylographiée :
« Bac philo option mathématiques avec mention. Un boulot d’été dans un hospice, les vendanges dans le Beaujolais avant d’intégrer Sciences Po Lyon. Des lectures intéressantes : Orwell, Burroughs, Huxley, Bettelheim, Delbo… Côté sentimental : où en êtes-vous avec mademoiselle Apfel ? »
Il y avait dans la texture de sa voix quelque chose qui allait bien au-delà de la question.

Chapitre cinq

Michèle Apfell avait trois ans de plus que moi. Je l’avais rencontrée durant une de ces soirées estudiantines où se buvait du Beaujolais en cubitainer de plastique et se fumait du shit vendu par des types qui prenaient des airs de révolutionnaires et jetaient tout leur matériel dans les chiottes ou par la fenêtre à la moindre alerte. Ces baltringues se faisaient souvent rouler en achetant des barrettes de cannabis à base de cirage, de pneu, de savon, de charbon de bois, d’huile de vidange, de merde d’animaux, de café, de henné, de cire de bougie, d’encens, de matière plastique, de tabac, de chewing-gum. Après la déconvenue, ils recommençaient en prenant des airs de durs à cuire.
La plupart des convives, après avoir fumé quelques joints et pris un peu d’acide, s’étaient éclipsés dans d’autres pièces. Les filles donnaient leurs nichons à sucer et les garçons se faisaient branler avant d’essayer de bourriquer leurs compagnes. Une des baiseuses avait un rire de crécelle qui recouvrait conversations et musique.
Je m’étais assoupi. Le cannabis et l’alcool avaient court-circuité mon monologue intérieur, cet agaçant bruit de fond de nos pensées sans intérêt.
Quand j’ouvris les yeux, je vis une fille brune, les cheveux frisottés, les yeux rieurs, assise en face de moi. Elle se leva, contourna la table basse qui nous séparait et s’installa à mon côté. Elle m’effleura un genou d’une main hésitante.
Elle était en licence de lettres. Une future enseignante.
Nous avions quitté la petite fête à l’aube.
Michelle Apfell habitait un appartement sur les hauteurs de Lyon, à la Croix-Rousse. Une institutrice lesbienne le lui louait pour un loyer moins élevé qu’une chambre en cité U. C’était une vaste pièce avec un grand lit derrière un paravent, un autre utilisé comme banquette, une table, quatre chaises, une gazinière. Elle me raconta qu’un jour qu’elle était fiévreuse, la gouine l’avait attirée dans son lit pour la soigner. À peine allongée, elle lui avait proposé des caresses très intimes. Une mauvaise expérience.
La deuxième fois où nous fîmes l’amour, je lui demandai de crier son plaisir pour que sa propriétaire l’entende.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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2 Commentaires

  1. Roman fiction pour l’été magnifique. Merci Marcus. Vivement la suite.

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